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Mes amis de Emmanuel Bove

Je crois que Victor Bâton, le protagoniste de ce livre, est un des grands héros naïfs de la littérature. Il a, comme Don Quichotte, une…

Proletarian Polyglot · 2025-07-06 13:34 · 0 claps · 4.5 min read paywalled
#critique-littéraire #genial #pauvreté #littérature #amitié
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Mes amis de Emmanuel Bove

Je crois que Victor Bâton, le protagoniste de ce livre, est un des grands héros naïfs de la littérature. Il a, comme Don Quichotte, une quête — quoique sans la grandeur idéaliste de celle-ci. Il ne veut pas rétablir l’âge d’or sur la terre. Il ne veut que se faire un ami. Cependant, ses péripéties et les résultats dérisoires de tous ses efforts sont tout aussi risibles et tristes que la parodie des actes héroïques faite par le célèbre hidalgo.

Mon imagination crée des amis parfaits pour l’avenir, mais, en attendant, je me contente de n’importe qui.

L’acharnement que Victor Bâton met dans cette tâche simple — trouver un vrai proche — et l’irrémédiable, constant, écrasant échec nous le montrent comme pas seulement aussi absurde que son prédécesseur — si bien dans la forme la plus modeste et humble possible — mais aussi comme un des plus grands personnages petits de la littérature moderne. À propos, elle en abonde. Les personnages petits que j’aime le plus sont Akaki Akakievitch Bachmatchkine (du Manteau de Gogol), L’Homme à l’étui (de Tchekhov), Jakob von Gunten (de l’œuvre homonyme de Robert Walser, traduite comme L’Institut Benjamenta) et bien sûr, Gregor Samsa.

Parfois, en lisant, je me suis demandé qui sont, au fond, “les amis” de Victor Bâton, si le livre porte tout de même le titre Mes amis. Je crois qu’il y a (au moins) trois réponses possibles: ou bien le titre est ironique, parce que le narrateur n’a pas d’amis; ou bien il résulte de la candeur du personnage principal — parce que les pauvres et brèves relations qu’il entretient avec les autres lui suffisent pour les appeler des amis; ou encore, il existe une hypothèse peut-être pas trop exagérée: les amis visés par Victor, c’est nous, les lecteurs. Nous sommes, en fin de compte, les seuls à qui il se montre sans réserves, dans sa petitesse et sa misère.

Je crois que les personnages, surtout les personnages narrateurs, sont plus proches des lecteurs que des autres personnages du même livre. C’est davantage à nous qu’en racontant leurs histoires, en se confessant partiellement, ils réclament de la sympathie. Victor Bâton, même s’il est un homme naïf et humble, est aussi très circonspect, méfiant envers les autres, hyperattentif à tout ce qu’il faut ou devrait faire. Il est aussi un peu paranoïaque et narcissique, donc trop conscient de lui-même et des autres. Il s’en fait une image exagérée, précisément parce qu’il est trop conscient et minutieux. Il se perd dans les détails. Sa naïveté est paradoxale ou a des nuances.

Victor Bâton a envers les autres des élans toujours un peu délirants — ce qui m’a rappelé Don Quichotte chargeant les moulins — mais pas avec une lance comme son grand prédécesseur idéaliste. Il s’élance, mais il reste toujours sur ses gardes… Cela s’explique aussi par le fait qu’il est un vétéran de la Première Guerre mondiale. Sa scrupulosité défensive, ainsi que la rudesse ou l’indifférence des autres, peuvent être justifiées par le contexte sociohistorique. La guerre a rendu les hommes plus étrangers les uns aux autres, moins confiants, plus vigilants qu’auparavant.

Dans certaines circonstances, Victor Bâton affirme qu’il est un “grand blessé” de la guerre, mais ce n’est que vers la fin du roman que l’on découvre qu’il a une main mutilée. Pourtant, selon un autre personnage, il n’est rien de plus qu’un “fainéant”. Il est sans doute difficile dans ses relations brèves et insuffisantes avec les autres. Il est aussi un peu sauvage. Peut-être, comme le renard dans Le Petit Prince, cherche-t-il d’abord quelqu’un qui puisse “l’apprivoiser”, le ramener à cet état social, calme et affable, où il serait surtout capable d’avoir des amis, donc, d’être aimable.

Je voudrais que l’on s’occupât de moi, que l’on m’aimât. Comme je ne connais personne, j’essaye d’attirer l’attention, dans la rue, car il n’y a que là qu’on puisse me remarquer.

Mon cas ressemble à celui du mendiant qui, en plein hiver, chante sur un pont, à minuit. Les passants ne donnent rien parce qu’ils trouvent cette façon de demander l’aumône un peu trop théâtrale. De même, en me voyant accoudé sur un parapet, mélancolique et désœuvré, les passants devinent que je joue la comédie. Ils ont raison. Mais, tout de même, ne pensez-vous pas que c’est une situation bien triste que celle de mendier à minuit sur un pont ou de s’accouder sur un parapet, pour intéresser le monde.

Dans son humiliation dérisoire, Victor Bâton ressemble un peu à l’homme souterrain de Dostoïevski. Tout aussi, il est comme l’artiste de la faim de Kafka, personnage qui affiche son jeûne, mais pas pour en être admiré :

«J’ai toujours voulu que vous admiriez mon jeûne», dit le jeûneur. «Mais nous l’admirons!» dit l’inspecteur, conciliant. «Mais il ne faut pas l’admirer!», dit le jeûneur. «Bon, dans ce cas-là, nous ne l’admirons pas», dit l’inspecteur, «et pourquoi ne faut-il pas l’admirer ?» «Parce que je suis forcé d’avoir faim, je ne peux pas faire autrement», dit le jeûneur. «Voyez-moi cela», dit l’inspecteur, «et pourquoi ne peux-tu pas faire autrement?» «Parce que», dit le jeûneur, (en soulevant un peu sa petite tête et en avançant les lèvres comme s’il voulait donner un baiser; il parlait à l’oreille de l’inspecteur, afin qu’aucune de ses paroles ne se perdît), parce que je n’ai pas pu trouver d’aliment qui me plaise. Si j’en avais trouvé un, crois-moi, je n’aurais pas fait tant de façons et je m’en serais repu comme toi et les autres.»

Comme le personnage de Kafka, qui n’aurait pas tant fait et affiché sa faim, s’il avait trouvé “l’aliment qui plaise”, aussi Victor Bâton n’aurait tant affiché sa solitude et n’aurait fait un tel cas d’elle, “dans la rue”, s’il avait trouvé ce qu’il imagine et cherche:

Je cherche un ami. Je crois que je ne le trouverai jamais.

L’artiste de la faim et Victor Bâton “jouent la comédie” de leur manque. Pendant le spectacle de leur misère, ils sont apparemment — ou vraiment, je ne saurais pas le dire — ridicules. Mais, en fond, ils souffrent. Le fait reste qu’ils ont chacun un grand besoin.

Victor Bâton est l’observateur minutieux de son petit monde. Toutes les descriptions sont des miniatures hyperréalistes, et c’est ce réseau de détails quotidiens qui constitue le seul support palpable — mais très fin et fragile — de sa vie. Dans ma présentation d’*Armand*, le second roman de Bove, j’ai écrit un peu sur l’effet instantané et la précision visuelle, presque photographique des descriptions. Et j’ai même collectionné les images avec des ombres. Ici, je me limite seulement à une image qui, hors contexte, semble un haïku (dans mon acceptation occidentale et profane, les haïkus sont des descriptions tellement laconiques et hors contexte qu’elles en deviennent pures):

“Des gouttes tombaient à terre, jamais l’une sur l’autre.”


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