D’une certaine façon, la guerre (7)
La ville (suite)

D’une certaine façon, la guerre (7)
La ville (suite)
Les hommes développent une manie ou une passion qui les entraîne ailleurs, là où il ne faudrait pas : sur le terrain des dieux. L’ubris est humaine par définition. Sinon, l’homme serait Dieu.
Leur vie est gouvernée par le besoin forcené d’obtenir un supplément, n’importe lequel. L’économie n’a pas de prix, c’est là son secret. Ce que l’un paie très cher, un autre l’a pour rien.
L’homme est avide de changement. Il a besoin de l’excès pour vivre. On le voit dans tous les domaines : sa pratique est tournée vers le supplément : dans le sport (compétitions sportives, records à battre), la politique (expansionnisme, impérialisme, colonialisme, nationalisme, internationalisme), la religion (le sacré, la transcendance), l’art (le génie, le dépassement, l’avant-garde). La bourgeoisie ne fait pas autre chose avec l’économie : elle en fait un levier pour produire de l’excès. Elle rêve constamment de son dépassement à travers la modification des ressources existantes, comme en témoigne son vocabulaire fondé sur la réussite, la performance (économique), l’ouverture et la conquête de nouveaux marchés, le développement de la culture. Ainsi, le social-libéralisme est aujourd’hui la passion qui pousse l’homme à rêver qu’il est plus grand que la vie même.
À chaque génération, son désastre. Nos grands parents ont connu la guerre. Nous vivons « la crise », cette sensation croissante du délabrement des conditions de la vie simple.
L’homme ne comprend que la guerre. L’économie est le moyen le plus évident dont il se sert depuis trois ou quatre siècles pour l’exercer en Occident.
Il a défini la vie comme agitation. Son amour du quantitatif l’aide à croire qu’on vit ainsi deux fois plus longtemps, et que l’on gagne deux fois plus d’argent.
La force de l’Occident lui vient du pacage et du labour. Elle applique au monde le principe d’une pensée rationnelle : elle cartographie, découpe et subordonne ; elle délimite le territoire ; elle le rapporte à des normes objectives, mesurables ; elle planifie l’effort ; elle l’inscrit dans la durée ; elle numérote et comptabilise le cheptel. C’est la base de la mentalité capitaliste ou, avant elle, celle de la féodalité.
La chrétienté était le ciment de l’Europe. Depuis qu’il s’est effrité, les pays cherchent dans l’économie le moyen de renouveler cette puissance dont ils voient l’éclat briller encore aux États-Unis. L’idée de la Toute-Puissance se réincarne dans le système du Marché. Les politiques en sont les prêtres, les entrepreneurs les fidèles, la Bourse la Bible. Les travailleurs en sont les esclaves, et les défenseurs de la liberté en sont les hérétiques.
La performance est le dieu qui nous gouverne. La réussite se compte en pourcentage. Le taux de réussite obsède les esprits. Finalement, les chiffres sont comme les images : ils plaisent par leurs vertus magiques. La performance nourrit « l’efficience », considérée comme le summum de l’efficacité, elle-même considérée comme le point ultime de la chose à désirer, et, en définitive, comme le point ultime du désir lui-même. Que veut-on espérer d’autre, sinon être le plus performant ?
Tout est devenu compétition en France à partir des années 1980. Se loger, manger, faire l’amour, se soigner, faire du sport, travailler, chercher du travail. Un sport ultra-moderne. Un sport « télé-moderne » — un sport sans arbitre. La compétition s’affiche désormais comme la nouvelle version du système de l’exploiteur mis en place au xixe siècle.
L’homme se confronte au réel dans le jeu, la rivalité, le combat. La compétition obsède les esprits depuis les années 1970. Après la libération sexuelle, faire l’amour est devenu coucher avec le maximum d’hommes/de femmes. Le sport est devenu la poursuite effrénée d’un record. Battre un record, c’est avancer dans l’infini ; c’est obtenir une nouvelle mesure, totalement abstraite. En lieu et place du travail, le culte de la performance s’est développé comme une fin en soi. Et dans ce nouveau monde, une contradiction est apparue, qui a pris le visage du sida, du dopage, du chômage et de la pandémie.
On définit le cirque par toutes sortes d’adjectifs. Ils disent tous imparfaitement la même chose : le cirque est merveilleux, féérique ; c’est un « spectacle », au sens fort du terme. En réalité, le cirque est fondé sur la performance. On regarde des êtres réaliser ce qui paraît impossible, ou relever de la magie. Par exemple : voler dans les airs, embrasser un tigre. Le costume est essentiel pour cela car, en gainant la peau et en chamarrant le corps, il donne à voir un être différent : parfait. Le professionnel du cirque semble relever d’une autre essence. Il symbolise l’humanité dans une sorte de perfection qu’elle n’atteindra jamais. Sa performance déborde donc largement celle du sportif, qui s’en tient à la mesure, au domaine du comparable, à la platitude des résultats. La performance de l’artiste de cirque est incomparable. Elle est transcendante, jamais finie.
La recherche de la productivité exige qu’on aille vite. Elle implique l’entraînement à la vitesse et produit des objets réalisés dans ce style où être ne veut plus dire « être quelque part » mais « être en avance ». La surveillance du territoire à venir est l’obsession particulière de ce temps-là, comme la surveillance des frontières était l’obsession des temps passés.
L’obsession de la surveillance passe par la multiplication des images : circuits vidéos, satellites, drones. Au territoire se superpose un brouillard visuel, qui le diffracte à l’infini.
On voit l’homme étendre aujourd’hui son pouvoir sous la forme de l’expansion démographique et de la surveillance numérique. Le fantasme de sa présence occupe toute la surface du globe. L’Histoire est la schématisation de ce mouvement. En ce sens, la notion d’accélération de l’Histoire signifie que les moyens qu’il utilise pour dominer la planète vont en s’accroissant. Bientôt la Lune, Mars, les étoiles. La formule « Dieu est mort » signifie simplement que l’homme a pris Sa place : il est partout, y compris dans les étoiles qui n’ont pas encore été colonisées.
Dans une société hantée par le spectre de l’économie dominante, la délinquance entre dans le secteur de la production. La production de délinquance est intéressante dans la mesure où elle stimule la production de surveillance, c’est-à-dire le renforcement paranoïaque de la surveillance du territoire : aménagement de couloirs, de files de circulation, construction de prisons, embauche de gardiens, installation de caméras.
À partir des années 1980, la surveillance embrasse la vision (circuits vidéo, satellites, drones), tandis que le transit accéléré remplace la mobilité (périphériques routiers, expositions culturelles de masse, plates-formes de livraison).
La vidéo-surveillance a pour effet d’étendre le territoire en multipliant la présence des passants. Elle accentue le flot des silhouettes et celui de leur traîne fantomatique. Elle accomplit le rêve de l’esprit Playmobil : dupliquer la vie en minuscule. C’est un redoublement frénétique, un kaléidoscope fou. Si la vidéo-surveillance témoigne que la population se considère comme une armée de playmobils, l’univers Playmobil témoigne d’un monde qui se pense comme étant constamment vidéo-surveillé.
Les radars et les caméras de surveillance définissent le territoire comme le faisaient une borne ou un drapeau. Ils prétendent réguler le trafic humain. Étrange besoin, qui surajoute au mouvement des hommes leurs doubles numériques, comme la preuve en image de la récente explosion démographique.
La multiplication des caméras de vidéo-surveillance trahit le besoin de faire pulluler le sens. L’infrastructure du contrôle développe la présence humaine ; elle la redouble sous forme d’images, élargissant le spectacle de cette omniprésence fantomatique : il faut que l’être humain soit partout. C’est l’hypostase de l’homme. Son idée : se couper de la nature, pour mieux la dominer.
Ainsi le panopticon règne. Il est là, dans sa version actuelle : la télévision montre en contre-champ des salles de contrôle souterraines où aboutissent les images. Au lieu de cours de prison, réparties en parts de gâteaux, et distribuées comme des rayons autour d’un point central élevé, d’où le gardien peut tout surveiller, on enterre une chambre secrète bardée de moniteurs que surveillent des fonctionnaires ou des contractuels anonymes. Chaque écran renvoie à des caméras qui en sont le prolongement filaire ; elles explorent autant de zones d’incertitude, sorte de territoires sauvages, inquiétants et dangereux, que le pouvoir s’impose de regarder à défaut de pouvoir les contrôler.
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