Les Vendredis de Maman
Maman travaillait à Gisenyi. Ce qui voulait dire qu’on ne la voyait que le vendredi.
Les Vendredis de Maman

Maman travaillait à Gisenyi. Ce qui voulait dire qu’on ne la voyait que le vendredi.
Je ne sais pas comment expliquer ce que représentait le vendredi quand on était enfants et qu’on attendait notre maman. Ce n’était pas juste un jour de la semaine. C’était une promesse qui revenait tous les sept jours… ponctuelle, fiable, la seule chose dont on était sûrs, sûrs, sûrs.
Et maman, elle ne rentrait jamais les mains vides. Toujours quelque chose. Des livres. Des CD. Des cassettes de la vidéothèque Clarido choisies avec soin, comme si elle avait gardé une liste dans la tête toute la semaine, une liste qui n’existait que pour nous. Tom-Tom et Nana. La Princesse au Petit Pois. Planète Enfant avec les épisodes de Max et Dina, de vraies pépites… Planète Jeune… Elle connaissait nos goûts mieux que nous-mêmes.

Ce qu’elle faisait toujours, c’était d’apporter deux livres. Un pour moi, un pour mon frère ; notre petite sœur était encore bébé. On lisait chacun le sien, en silence, sérieusement, comme si c’était une mission. Et quand j’avais fini le mien, je regardais mon frère. Il regardait de mon côté. Et sans se dire grand-chose, on échangeait.

Après la lecture venaient les cassettes audio. Le Petit Chaperon Rouge, souvent. On mettait la cassette dans la radio et on écoutait, vraiment écoutait, comme maman nous avait appris à le faire (mujye mutega amatwi nti mukabare inyoni mu kirere).
Mais ce qu’on faisait surtout après qu’elle était repartie à Gisenyi, c’était allumer la radio. Mettre la cassette. Appuyer sur play, pause ou eject… ces mots anglais qu’on ne connaissait pas vraiment mais dont, lowkey, on comprenait quand même la fonction.
On n’avait pas le droit de toucher aux autres boutons surtout le bouton rouge pour ne pas abîmer la radio de papa... Et puis un jour, malgré nous, en chipotant, on a découvert que le bouton rouge sert à enregistrer… la radio de papa pouvait enregistrer?! ah la la…incroyable!!
Alors chaque jour on s’enregistrait sur les mêmes cassettes que maman nous a apportées … Et bien sûr… à force d’essayer d’enregistrer tout et n’importe quoi, on a fini par casser le bouton rouge. Après ça, pour appuyer dessus, il fallait utiliser quelque chose de pointu… Je vous laisse imaginer la réaction de papa quand il l’a découvert…
Notre plus grand motif de faire ces enregistrements était d’imiter l’accent de la lectrice… igifaransa cy’abazungu. On répétait ses phrases avec exactement son intonation, ses pauses, sa façon de monter la voix à la fin.
On se regardait. On riait avant même d’avoir fini nos phrases. Puis on réécoutait nos enregistrements comme si on animait notre propre émission de radio. Et on recommençait… Jusqu’à ce qu’on ait cassé la radio.
Parfois, c’était un puzzle. On s’installait autour de la table. Les bords d’abord, c’est elle qui nous avait appris ça… puis on avançait en silence, pièce par pièce, dans ce calme confortable des gens qui n’ont pas besoin de parler pour être bien ensemble.
Et puis il y avait le moment du fauteuil. Mon frère et moi, on se blottissait dedans, à deux dans un seul fauteuil… avec Planète Jeune ou Planète Enfant ouverts sur les genoux. On lisait. Et quand on arrivait au milieu du magazine, on s’arrêtait pour arracher les posters.

Ces posters qu’on collait dans nos cahiers. J’aurais aimé les accrocher aux murs de ma chambre aussi, mais les murs des mamans… c’est sacré.
Je me souviens d’un numéro en particulier de Planète Jeune. Je ne sais plus lequel exactement, mais le poster au milieu, c’était Samuel Eto’o. Quand je l’ai trouvé, j’ai immédiatement couru chez ma meilleure amie. Leur maison était juste en face de la nôtre.
Je suis entrée directement dans sa chambre pour le lui montrer parce qu’à cette époque, on était ses plus grandes fans, à lui et à William Levy. Elle m’a alors suppliée de le lui offrir et, avec beaucoup d’hésitation, je le lui ai donné.
Ce soir-là, elle a collé le poster sur le mur de sa chambre. Quand sa maman l’a vu, elle l’a arraché et déchiré parce que ça abîmait la peinture.
Elle me l’a raconté le soir même, entre nos deux portails à moitié ouverts, à voix basse, mais assez forte pour qu’on puisse s’entendre malgré la petite route qui nous séparait… prêtes à rentrer en vitesse avant que nos parents remarquent qu’on n’était plus dans la maison. On a pleuré.
On ne savait pas encore que même les drames de cette époque-là allaient nous manquer… la belle époque.
Bref… le rituel du soir, c’était le bain. Puis on revenait au salon pour les dessins animés et les films. Fifi Brindacier. Peter Pan. Pocahontas. Les 101 Dalmatiens… you name it.
Et nos favoris absolus : Louis de Funès. On connaissait tous ses gestes et toutes ses manies par cœur. Home Alone. Dr. Dolittle. Sissi, l’Impératrice…
On s’installait tous à côté de maman et, pendant ces heures-là, il n’y avait rien d’autre. Pas d’hier. Pas de lundi qui approche. Juste le salon, la lumière et ce sentiment que tout allait bien et que tout le resterait.
Je ne savais pas encore que ces vendredis avaient un nom. Que ce qu’on ressentait, cette paix, ce sentiment d’être complets, c’était rare. Que tout le monde ne grandissait pas avec ça.

Je ne savais pas non plus tout ce que maman portait en dehors de ce salon. Ce qu’il lui coûtait d’être aussi présente, aussi entière, dans les quelques jours qu’elle passait avec nous avant de retourner au travail le dimanche soir…
On n’y pensait pas. On n’avait pas à y penser. C’est peut-être ça le plus grand cadeau qu’elle nous ait fait : nous laisser simplement être des enfants pendant qu’elle gérait tout le reste.
On peut être le refuge de quelqu’un et avoir besoin d’un refuge soi-même. Les deux peuvent tenir dans les mêmes mains. Celles qui te tendent un livre un vendredi soir et qui te disent : « Muri douche d’abord. »
Quand j’y repense aujourd’hui, je ne vois pas ce que je sais maintenant. Je vois juste le salon. La lumière tamisée. Mon frère contre mon épaule dans ce fauteuil trop petit pour deux. Ma petite sœur blottie contre ma mère. L’accent de la lectrice qu’on imitait en riant…
Et maman, vraiment là, vraiment présente, comme elle sait si bien l’être.
Et franchement, tout ce que je veux, parfois, c’est y retourner.
Quelle belle époque… On ne savait pas encore à quel point.
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