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Sommes-nous vraiment fans des mangas de Naoki Urasawa ?

Cette question peut paraître quelque peu provocatrice.

Beyond · 2025-05-22 12:26 · 0 claps · 7.5 min read
#manga #comics-criticism #comics-journalism #french-language #bande-dessinée
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Sommes-nous vraiment fans des mangas de Naoki Urasawa ?

Cette question peut paraître quelque peu provocatrice.

En effet, certaines personnes me rétorqueront que non elles ne sont pas fan du travail de Naoki Urasawa, certaines émettront même des critiques à son encontre. Mais il est un fait avéré que Naoki Urasawa est un des auteurs les plus renommés que le manga ait connu, et ce même en dehors du Japon. J’en veux pour preuve que le site web dédié au manga le plus estimé, même par les médias non spécialisés, lui soit consacré. Le créateur de La base secrète ayant même été interviewé pour son travail par Le Monde. De plus, Naoki Urasawa fait partie des rares mangakas à avoir été dès 2003 interviewé par des chaînes françaises.

Naoki Urasawa est reconnu comme étant un génie, et même pour certains comme un successeur spirituel à Osamu Tezuka.

Mais je pense qu’il serait important de remettre en question cette idée.

Attention mon but n’est en aucun cas de rabaisser le travail de Naoki Urasawa, ou bien même d’inculper ce dernier pour une vantardise, qui par ailleurs n’existe aucunement. Mon objectif est plutôt de chercher à savoir si en réalité ce que nous aimons ne serait pas plutôt les mangas réalisés par le duo Naoki Urasawa et Takashi Nagasaki.

Cette thèse pour les aficionados de notre médium ne doit pas paraître d’une grande complexité, et peut paraître même triviale. Mais la question se pose, les mangas qui à l’heure actuelle lui sont le plus loués et avec la plus grande renommée à travers le monde ne sont ni *Yawara, ni Happy !*. Ces œuvres cultes sont bien évidemment Monster, 20th Century Boys et Billy Bat, mangas qui ne sont pas signés uniquement par Urasawa, mais bien par le duo Naoki Urasawa et Takashi Nagasaki. Urasawa s’occupant de co-scénariser et dessiner, et Nagasaki étant co-scénariste sur les projets. Nous pourrions nous dire que Takashi Nagasaki n’étant que co-scénariste, son importance pourrait être secondaire dans le projet et dans la reconnaissance des œuvres susnommées. Mais, au vu de l’importance que porte l’histoire et le suspense dans le succès et le prestige des mangas d’Urasawa, cet élément ne pourrait être considéré comme étant secondaire.

Cependant, on me rétorquera avec justesse que le rôle de Takashi Nagasaki, dans la création des mangas de Naoki Urasawa, n’est ni un rôle bien défini, ni constant à chaque titre. En effet, celui dans lequel son rôle est le mieux connu, et dans lequel son implication est la plus établie, concerne le titre Pluto, dont il a aussi écrit la postface. Cette série, même si elle est appréciée et a connu une adaptation récente, n’a pas la même renommée que les trois titres phares du binôme.

La seule réponse constante qu’on pourrait donner sur le rôle de Takashi Nagasaki serait celui de Tantô, un éditeur et grand frère artistique du mangaka, donnant des conseils et aidant l’auteur.

Cependant, il paraît plus qu’évident que le rôle de Tantô pris par Takashi Nagasaki n’est pas celui d’un Tantô classique. Des conseils qui ont aidé, voire radicalement changé un manga, il y en a beaucoup. Par exemple, l’éditeur de Masashi Kishimoto, au début de Naruto, lui conseilla d’incorporer un rival à la série. Concernant Spy X Family, quoi qu’on en pense, la série ne serait pas un manga de cœur pour l’auteur, mais une recette miracle conseillée par les éditeurs pour qu’il puisse enfin être publié.

Le rôle de Takashi Nagasaki semble pourtant bien dépasser cela.

C’est quoi un manga de Naoki Urasawa ?

Cette question n’a en aucun cas pour objectif d’être piégeuse, ou de remettre en question le style reconnu des mangas de Naoki Urasawa. Le but est d’essayer d’établir ce que l’on peut considérer comme étant le style de l’auteur.

Premièrement, c’est un thriller. Naoki Urasawa est associé au titre de maître du thriller. Un suspense haletant, remettant en question ce que nous pensions acquis dans l’histoire, avec une ambiance pesante, et surtout l’élément central, le mystère.

  • Qui est Ami ?
  • Qui est vraiment Johan, qu’a-t-il prévu, et où est-il ?
  • C’est quoi Billy Bat, c’est qui, qu’est-qu’il veut, le monde risque-t-il vraiment d’être détruit

Chacun de ces mangas iconiques nous a toujours torturé l’esprit sur ces questionnements.

Secondement, et pour citer le titre d’un article de Maxime Bauer publié en 2016, MONSTER, UN THRILLER TRANCHE DE VIE (disponible sur le site de Site de La base secrète). Cet élément est rarement relevé, pourtant c’est un des aspects qui enrichit le plus l’œuvre de Naoki Urasawa. Les personnages font des rencontres, discutent, certains deviennent centraux, le temps d’un chapitre, d’un arc, et même parfois d’un tome. La vie, les histoires, les vécus, c’est ça plus encore qui fascine l’œuvre d’Urasawa, plus que le thriller. Les pleurs, les larmes, le désespoir, la colère, l’amour, la joie, la rédemption… Naoki Urasawa fait traverser, même dans ces plus courtes histoires, une galaxie d’émotions à ses personnages. Pour ne pas reprendre les exemples donnés dans l’article cité plus haut, j’ai choisi de parler des deux autres célèbres séries de l’auteur.

  • Les personnages âgés donnant le vaccin dans 20th Century Boys
  • les jeunes adolescents qui rencontrent Kana à la fin de 20th Century Boys.
  • Yamashita qui sauve constamment la situation dans Billy Bat.
  • Les discussions avec les personnages historiques dans Billy Bat.

Les œuvres d’Urasawa mettent en avant cette humanité, la Tranche de Vie, et c’est aussi je pense l’une des raisons qui fait que ses histoires marchent. Il arrive à créer assez rapidement une émotion liée à un personnage, que ce soit de la sympathie ou un dégoût profond.

Troisièmement, le voyage. C’est un élément qui n’est presque jamais soulevé lorsque l’on parle de l’œuvre d’Urasawa, alors qu’il s’agit d’un des points essentiels. Dans Monster, nous voyageons à travers l’Allemagne et une partie de l’Europe de l’est. Dans 20th Century Boys, c’est à travers le Japon, mais nous passons aussi en Thaïlande, en Europe et en Amérique. Dans Pluto, l’enquête se disperse à travers le monde. Pour finir, dans Billy Bat, là encore l’histoire se déroule elle aussi dans le monde entier mais aussi à travers le temps et les âges.

Le style de Naoki Urasawa est riche, très riche. Et malgré son succès, je ne connais aucun manga qui le réutilise, ce qui est pourtant chose courante dans notre médium. De surcroît, le style d’un Urasawa demande, en plus de tout ça, une justesse d’écriture impressionnante. Il faut savoir donner des informations et poser des questions sans jamais trop en faire pour ne pas ennuyer ou bien brouiller le lecteur. Il faut arriver à nous attacher vite au personnage, leur donner des problématiques personnelles, sans jamais pour autant sonner clichés. Il faut nous faire voyager à travers un pays, voir le monde, ce qui demande de nous renseigner dessus, de savoir dessiner des multitudes de décors détaillés, en ne pouvant pratiquement jamais les réutiliser.

Si on n’imite pas les mangas d’Urasawa, c’est pour une bonne raison. Le style d’Urasawa est riche, complexe, dur à écrire et à dessiner. C’est pourquoi je ne pense pas qu’il existe un autre manga que l’on pourrait considéré comme un Urasawa like.

Dossier A, de son titre original Iriyaddo — Iriyadō kenbunroku, est un manga Japonais dessiné par Osamu Uoto et scénarisé par Garaku Toshusai, publié en quinze tomes. Il raconte l’histoire d’Iriya Shuzo, antiquaire et ex-archéologue désavoué par ses confrères, à la recherche de l’Atlantide à travers le monde et traqué par une organisation secrète souhaitant garder le secret caché. La phrase qui conclut mon dernier paragraphe ne connaît qu’une seule exception, Dossier A. Tout colle au fameux style des mangas d’Urasawa, le mystère s’épaissit au fur et à mesure que l’histoire avance, mais laisse de légères réponses. Le côté Tranche de vie, avec des personnages présents pour une seule et simple histoire, avec une problématique et des questionnements, tout en étant très rapidement attachants. Et pour ce qui est du voyage, le manga traverse toute l’Europe, passe par le Japon, la Chine, l’Amérique du Nord, l’Amérique du Sud, l’Afrique… Et nous fait visiter les recoins mystérieux et iconiques du monde : les canaux souterrains cachés de Venise, les tombeaux d’empereur momifié, les pyramides Aztèques…

Même si je dois le préciser, le manga n’est pas aussi réussi qu’un Urasawa surtout vers la fin. Donnant un côté brouillon trop rempli et étant écrasé sous le poids de son propre mystère, il reste un bon manga, et le seul autre exemple d’Urasawa like qui ne m’a jamais été donné de lire, ce qui est une vraie prouesse.

Mais cela paraît tout de suite moins étonnant quand l’on sait que le scénariste Garaku Toshusai n’est juste que le pseudonyme de Takashi Nagasaki en personne, le fameux co-scénariste de Naoki Urasawa.

Ce n’est pas que Takashi Nagasaki comprend le style d’Urasawa, c’est plutôt qu’il s’agit de son style à lui aussi. Il n’y a qu’à prendre Inspecteur Kurokôchi que Takashi Nagasaki a publié en son nom, même si on ne retrouve pas le même niveau de similarité qu’avec Dossier A, Inspecteur Kurokôchi reste tout de même un thriller haletant rempli par une galaxie de personnages.

Avant que le duo ne se forme, les autres séries qu’Urasawa avait écrit ne sonnaient pas comme son style si marquant. Les personnages écrits par Urasawa étaient tous déjà riches et intéressants, et parfois accompagnés d’une ambiance lourde et pesante. Mais Urasawa semblait spécialisé dans les séries de sport plus ou moins comiques avec pour protagoniste une jeune femme forte et indépendante, éléments toujours présents dans ces mangas par ailleurs.

Depuis la séparation du duo, Naoki Urasawa a réalisé pour la première fois en solitaire des mangas au style thriller si caractéristique, avec Mujirushi ou Le signe des rêves et évidemment Asadora. Et malgré le fait que ce dernier ne m’ait pas encore convaincu, force est de constater que Naoki Urasawa lui aussi sait maîtriser, sans son binôme, son fameux style.

Il serait assez puéril et stupide de chercher à savoir, qui de Naoki Urasawa ou Takashi Nagasaki est le génie artistique qui apporte les idées et le style si marquant. La réponse est bien plus simple et saine, c’est une collaboration artistique. Les deux hommes semblent se comprendre, partager les mêmes références. Il n’y a qu’à voir Urasawa et son rapport avec Osamu Tezuka, et lire l’excellente et éclairée postface de Pluto de Takashi Nagasaki pour le comprendre. Les deux hommes par leur travail et leur collaboration ont su forger un style marquant et quasi inimitable. Ils ont ainsi créé certains des mangas les plus unanimement reconnus, même par les sphères extérieures au médium.

Si je souhaitais écrire cet article, en plus de pouvoir conseiller aux gens de lire Dossier A, c’était pour rappeler ce simple fait : Rappeler qu’Urasawa, malgré tout son réel talent, n’était pas la seule personne à féliciter pour son travail, Takashi Nagasaki l’est aussi. Et malgré le fait que son nom peut revenir parfois, il n’est pas spécialement reconnu, même par certains connaisseurs. De plus, certaines maisons d’édition ont préféré, de façon tout à fait honteuse, retirer son nom des jaquettes pour la cacher sous les couvertures.

Malgré tout, pour répondre au titre de cet article, je pense qu’à l’heure actuelle, même si Asadora semble pointer dans la direction d’un futur classique d’Urasawa. Nous ne sommes pas fans pour la plupart des mangas de Naoki Urasawa, mais bien du travail de Takashi Nagasaki et de Naoki Urasawa.

  • Quentin “Gecko” Thoral, (MrClemzer correction et aide)

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