← Back to list

Encore la guerre: Du trauma psychique au militantisme, une analyse politique

From Firenze University Press Journal: Sociétés politiques comparées. Revue européenne d’analyse des sociétés politiques

University of Florence · 2025-09-19 09:01 · 0 claps · 3.1 min read
#anciens-combattants #guerre #militantisme #microhistoire #politique
Open on Medium ↗
Wiki topics: EDU · Education & Learning 🌐 · Web Development 🔒 · Cybersecurity 🧠 · Mental Wellness 📰 · Journalism & News

Encore la guerre: Du trauma psychique au militantisme, une analyse politique

From Firenze University Press Journal: Sociétés politiques comparées. Revue européenne d’analyse des sociétés politiques

Jean-Pierre Warnier, Université Paris-Descartes

Il m’aura fallu plus de 75 ans pour voir ce qui s’étalait sous mes yeux : une histoire de trau-ma et de militantisme. Mieux vaut tard que jamais. Pourtant, tout le monde ou presque était au courant. « Les Castillans ont pris mon fils et l’ont envoyé à la guerre. Il est parti doux comme une rose. Il en est revenu rêche comme un chardon », dit une complainte galicienne du XIXe siècle. Preuve que les souffrances psychiques des combattants ont été repérées sous tous les cieux et à toutes les époques où l’on s’est battu. Lors des guerres napoléoniennes, on incriminait le « vent du boulet » qui vous frôlait la tête et vous paralysait le cerveau. À cet égard, ce qu’ont accompli les guerres industrielles n’a pas innové, à ceci près qu’elles ont porté les armes à des niveaux de puissance et de violence inimaginables jusque-là. Au début de la Grande Guerre, on s’est mis à parler d’obusite, de shell shock, d’hypnose des batailles, de psy-chonévroses provoquant des pathologies parfois spectaculaires en l’absence de toute blessure organique. Il a fallu s’en accommoder lors des trois principales guerres modernes impliquant la France : la Grande, la Seconde, et les guerres coloniales — au premier rang desquelles celle d’Algérie qui a vu défiler le contingent des appelés jusqu’en 1962. Combien d’hommes en sont revenus rêches comme des chardons ? Avec quelles répercussions personnelles, familiales, collectives, idéologiques et, finalement, politiques ?Il se trouve que mon propre père, Jacques Warnier (dorénavant JW ), fut l’un de ceux-là. Il souffrit d’un trauma psychique de guerre, déclenché par sa participation aux combats de l’hi-ver 1939 à juin 1940. Cette pathologie ne fut jamais diagnostiquée ni évidemment prise en charge. On verra pourquoi. En dépit de ses souffrances psychiques avérées par des archives familiales dont j’ai tiré un livre1, il joua un rôle remarqué dans les mouvements professionnels et patronaux, d’abord en s’impliquant modérément à partir de 1934 dans la région rémoise où se trouvait son entreprise, et avec beaucoup plus d’énergie et à l’échelle nationale après son combat en 1940 — Alliances textile, Centre des Jeunes Patrons, Office des comités sociaux, Centre national du patronat français (CNPF devenu le Medef ) et Centre d’études et de recherches des chefs d’entreprise (CRC, futur Institut de l’entreprise dont il fut le fondateur et premier président). Les historiens se sont penchés sur son cas à partir des archives de ces institutions et en ont tiré des publications dans lesquelles le trauma n’est jamais mentionné ni même soupçonné. Il reste hors champ. Par contraste, les archives familiales placent ses souf-frances au cœur de cette affaire. Après 1940, « ce n’était plus le même homme » disent son frère et son épouse. Et c’est cet homme différent de ce qu’il était avant-guerre qui s’est engagé dans l’espace public au niveau national avec une obstination dévorante.Pour l’anthropologue-historien que je suis, il y a là une énigme et un objet de recherche. Y a-t-il un rapport entre militantisme et trauma ? À quoi repère-t-on les souffrances psy-chiques en question ? Dans le cas de JW (et de nombreux combattants), pourquoi n’ont-elles été ni identifiées, ni nommées, et peu prises en charge, sauf dans les cas les plus invalidants, jusqu’aux années 1990 ? Comment cet ensemble complexe de souffrances et d’engagement s’inscrit-il dans des processus de subjectivation politique ? Vu le nombre de traumatisés parmi les anciens combattants des guerres successives (on parle de 15 % à 30 % selon les conflits, voire plus si l’on prend en compte les traumas de faible intensité), quelles peuvent en être les répercussions dans l’espace public et l’histoire politique ? Combien de temps les tur-bulences d’une guerre se prolongent-elles comme un sillage au-delà du cessez-le-feu ?Que le lecteur me pardonne de me pencher en chercheur sur ma propre famille. Ivan Jablonka, qui s’y est risqué, y voit une faute de goût « contraire aux bonnes mœurs acadé-miques3 ». Mais qu’y puis-je ? Le levier de ma réflexion m’est fourni par des archives fami-liales et intimes considérables auxquelles je ne dois l’accès qu’à ma filiation. Je ne connais pas de corpus équivalent, et c’est la dissonance entre ce qu’il donne à voir de l’homme en cou-lisses et du militant patronal face public qui soulève toutes ces questions.

DOI: https://doi.org/10.36253/spc-17378

Read Full Text: https://oaj.fupress.net/index.php/spc/article/view/17378


메타데이터
post_id
a2a2c91a754e
slug
encore-la-guerre-du-trauma-psychique-au-militantisme-une-analyse-politique-a2a2c91a754e
url
https://medium.com/@universityofflorence/encore-la-guerre-du-trauma-psychique-au-militantisme-une-analyse-politique-a2a2c91a754e
canonical_url
https://medium.com/@universityofflorence/encore-la-guerre-du-trauma-psychique-au-militantisme-une-analyse-politique-a2a2c91a754e
author_url
https://medium.com/@universityofflorence
status
ok
fetched_at
2026-07-23 02:08:27