Rêver
Cela fait dix ans que j’ai commencé à danser pour cette émission de chanteurs rétro. Je suis toujours derrière l’invité, sur un petit…
Rêver

Cela fait dix ans que j’ai commencé à danser pour cette émission de chanteurs rétro. Je suis toujours derrière l’invité, sur un petit plateau prévu à cet effet, j’effectue des mouvements sur la musique avec un costume des années 80. Cinq danseurs me suivent, mais je suis seul sur la première ligne, je mène le groupe. Il y a quelques semaines, nous avons fêté ma décennie à danser dans ce TV show avec les autres. Jean-Marc, un des danseurs de derrière, m’a demandé si je n’en avais pas marre. J’ai été surpris par cette question. Il a précisé qu’avec mon expérience, je pourrais peut-être viser une chaîne avec une plus grande audience, voire un autre domaine plus prestigieux, intégrer une troupe de danse contemporaine, faire des concerts live. Il a ajouté que je dansais vraiment bien, j’avais donc toutes mes chances de faire carrière. J’ai réfléchi, puis je lui ai rétorqué que mon métier me convenait tout à fait. C’était tranquille, exempt de stress, les chorégraphies étaient faciles à apprendre, les cachets tombaient régulièrement, j’avais même une petite audience d’admiratrices, je recevais d’ailleurs régulièrement des lettres, et même d’admirateurs, j’aurais été fou de vouloir changer.
Après la fête, je suis rentré à la maison. Mon pavillon est spacieux sans être démesurément grand. Il est très confortable, il y a de la moquette dans toutes les pièces, j’aime particulièrement la sensation de la moquette toute propre sous mes pieds quand je me déchausse. Marie m’attendait comme tous les soirs, avec son sourire radieux, elle m’a embrassé sur les lèvres et nous nous sommes couchés.
C’est cette nuit-là que j’ai fait le rêve pour la première fois. Au début, je n’en avais pas un souvenir clair. Il m’a seulement laissé une impression très désagréable au réveil. Ça ressemblait à un engourdissement du corps et un vague sentiment de honte, exactement comme si j’avais quelque chose à me reprocher, ou comme si je n’étais pas à ma place. Mais l’impression s’est vite dissipée quand j’ai repris le cours normal de ma journée. Marie m’avait préparé des œufs brouillés au bacon pour le petit déjeuner et du café au lait, que j’ai dégustés en la contemplant. Marie est une femme superbe, je ne me lasse pas de la regarder. Puis je suis allé courir, j’ai fait mes étirements, je me suis douché et je suis parti travailler, guilleret.
Combien de fois m’est-il arrivé, les semaines suivantes, de me réveiller de nouveau avec cette impression vaguement désagréable et la certitude d’avoir fait le même rêve ? Au début, je n’y prêtais pas attention. Ma vie continuait, paisible, entre Marie et mes prestations de danse. Puis le rêve est revenu si souvent qu’il m’a été difficile de ne pas y penser. À ce moment-là, je ne me rappelais toujours pas le contenu du rêve, mais ce qui me hantait, c’était ce sentiment, après coup. Ça virait à la répugnance de moi-même. C’était de plus en plus persistant. Petit à petit, j’ai commencé à en être affecté dans mon travail. C’étaient d’abord de très légers blancs, une mesure que je ratais, un petit contretemps. Plus tard, ce furent comme des absences. J’oubliais des phrases entières de la chorégraphie, je me perdais dans les comptes. Moi qui étais si à l’aise avec mon corps, je me sentais soudain engoncé, comme si je n’étais plus à la place.
Et puis il y a eu cette lettre, que j’ai reçue chez moi, il y a quinze jours. D’habitude, les admiratrices m’écrivent à l’adresse de la chaîne. Mais cette lettre-là avait été envoyée à mon adresse personnelle. C’était étonnant. C’est Marie qui me l’a donnée. Elle ne l’avait pas ouverte. L’enveloppe était couverte d’une grande écriture brouillonne qui formait, comme avec difficulté, les lettres de mon nom, prénom, et de mon adresse. À l’intérieur, le papier était sale, taché de gras et de café. La lettre était élégamment rédigée, ce qui contrastait étrangement avec l’état de crasse du papier et le tracé grossier de l’écriture :
Cher monsieur,
Voici longtemps que je regarde avec grand intérêt l’émission dans laquelle vous dansez. Non que je m’intéresse particulièrement aux chanteurs ringards qui viennent y vociférer, mais je trouve fascinante la façon dont vous vous démenez en arrière-plan. À chaque déhanché, à chaque tour sur vous-même, à chaque épaulement, un monde merveilleux de mobilité s’ouvre à mon imagination et je vis grâce à vous les moments de grâce et de délices que ne me permet pas ma vie véritable.
Je tenais juste à vous écrire pour que vous sachiez l’importance que vous avez dans ma vie.
Bien à vous,
Georges Mauche.
La lettre n’avait rien de particulièrement effrayant, elle était seulement bizarre. Durant la journée, je n’y ai plus pensé. Après le travail, je suis allé à la salle de sport faire de l’exercice. C’est là, une fois la séance de musculation terminée, que je me suis assoupi dans le sauna. Juste quelques minutes, mais qui ont suffi pour que le rêve ressurgisse. Quand je me suis réveillé, je me souvins, pour la première fois, d’une image. C’était une petite pièce glauque au sol glacé avec des meubles horribles, dans une sorte de matière plastique, et une odeur nauséabonde de médicaments et de vieux café. J’étais, moi, au centre de la pièce. C’était tout. Mais à cette image s’attachait clairement le mélange de honte et de désespoir qui m’assaillait régulièrement au réveil. La certitude que ce rêve était directement en rapport avec la lettre de Georges Mauche s’est tout de suite imposée à moi. C’était absurde, mais je n’ai pas cherché à comprendre d’où venait cette association. Elle était là, éclatante d’évidence. J’ai donc tenté quelques recherches sur cet homme. Je n’ai absolument rien trouvé, au point de me dire qu’il s’agissait peut-être d’un pseudonyme. Ou d’un pauvre type que la vie avait oublié, qui vivait reclus sans aucun autre contact avec le monde que des émissions télévisées de seconde zone.
Je ne reçus pas d’autre lettre et l’histoire aurait pu s’arrêter là sans ce rêve qui, il y a quatre jours, est revenu me tourmenter. Cette fois-ci, je me suis levé du fauteuil, j’ai traversé la petite pièce froide et sale, sentant le carrelage glacé sous mes pieds. Mon corps me faisait mal, je me sentais entravé dans chacun de mes mouvements comme si je portais un costume beaucoup trop volumineux. Je marchais, tant bien que mal. Mes articulations étaient douloureuses. Chaque geste me coûtait une énergie démesurée. Je suais à grosses goûtes quand je me suis réveillé. C’était au milieu de la nuit. Marie dormait paisiblement à mes côtés. Je me suis levé pour boire un verre d’eau. La maison était silencieuse. Je la parcourus, pièce après pièce. Les fauteuils, le tapis de yoga, les miroirs, la moquette et les papiers peints, tout cela respirait la douce quiétude de la vis que je menais avec Marie, sans ambition, mais confortable. Mais alors, pourquoi ce rêve ? Pourquoi fallait-il qu’aujourd’hui encore il me laisse cette impression de dégoût envers moi-même ? C’était incompréhensible. Cette nuit-là, je ne parvins pas à me rendormir.
Le lendemain matin, Marie me trouva fatigué, mais je prétextai avoir attrapé un rhume. Je partis cependant courir. C’est au travail que tout s’est compliqué. Jean-Marc m’a pris à part après l’émission et m’a fait remarquer que j’étais bizarre, ces derniers temps. Ce n’était pas grand-chose, m’a-t-il dit. Juste que mes mouvements n’étaient plus aussi propres, mon assurance un peu moins crédible. Il fallait que je me reprenne, car la patronne parlait déjà de me remplacer. Peut-être des vacances me feraient-elles du bien. Ou peut-être que je me lassais, tout simplement.
Ce Jean-Marc me parut tout à coup assez suspect. Pourquoi essayait-il de toute force de me convaincre de partir ? Aurait-il voulu ma place qu’il n’aurait pas agi autrement. Je suis rentré, le soir même, abattu, à la maison. Presque sans toucher le délicieux repas que Marie m’avait préparé, je me suis mis au lit. Et le rêve est revenu. Cette fois-ci, j’ai traversé entièrement la salle malgré ma difficulté à avancer et j’ai poussé une petite porte qui donnait dans une salle de bain d’un orange douteux, éclairée au néon. La douche se résumait en un emplacement symbolique entouré d’un rideau, avec une barre à laquelle se tenir. Je n’avais jamais vu ça, habitué que j’étais au confort de ma baignoire à bulles. C’est alors que je me suis vu dans le petit miroir au-dessus du lavabo. C’était bien moi, je me reconnaissais sans l’ombre d’un doute, et pourtant, en même temps, ce n’était pas moi. L’homme à qui appartenait ce reflet était d’une laideur à faire peur : ses yeux, son nez, sa bouche étaient enfouis dans un amas graisseux qui lui servait de visage. Terrifié, j’ai baissé le regard, et j’ai vu mes mains, mes jambes, mon ventre, qui étaient devenus comme une caricature obèse de moi-même.
Parce que je me suis, cette fois-ci, réveillé en criant, je n’ai pu cacher plus longtemps à Marie mon rêve. Je lui ai tout raconté en pleurant. Marie est une femme délicieuse. Elle m’a pris dans ses bras, m’a écouté jusqu’au bout, puis m’a rassuré, en me disant que ce rêve reflétait sûrement une peur, mais que je n’avais objectivement rien à craindre, j’étais jeune, beau, sportif et elle m’aimait de tout son cœur. Même si le rêve paraissait réaliste, ce n’était que mon cerveau qui l’avait fabriqué, parfois on ne savait pas pourquoi, c’était comme ça, ça allait passer. Elle me proposa alors de prendre des vacances ensemble pour me changer les idées. Je me suis laissé aller dans ses bras, rejetant avec force l’idée que Jean-Marc lui avait peut-être soufflé cette idée de vacances pour prendre ma place. Plus encore que ses propos, c’est son odeur propre et sucrée qui me rassurait et m’enveloppait de la douce certitude que ce cauchemar allait prendre fin. Je ne voulais plus y penser, c’était terminé.
Pourtant, avant même le petit déjeuner, je suis allé chercher la lettre de Georges Mauche pour la relire. Elle était restée là où je l’avais laissée, sur la table de la cuisine. Cette fois-ci, en retournant l’enveloppe, j’ai remarqué que l’expéditeur avait inscrit son adresse. C’était à environ une heure en vélo de chez moi, dans la campagne. J’ai pris mon VTT et je me suis précipité à l’endroit que m’indiquait le GPS, comme si le mystère de mon cauchemar allait être élucidé par ce Georges.
Ce fut une femme qui m’ouvrit la porte. Elle était vêtue d’une vieille robe et d’une blouse d’un blanc douteux.
« Je suis désolée, déclara-t-elle d’une voix très fortement nasillarde, monsieur Mauche ne peut pas vous parler. Il dort.
-
Comment ça il dort ? À dix heures du matin ?
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Oui, il fait souvent une petite sieste dans le fauteuil à cette heure-là.
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Êtes-vous sa femme ?
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Mon Dieu ! Non ! Vous êtes fou ! Monsieur Mauche est le type le plus imbuvable de la planète, il est odieux avec tout le monde, pour rien au monde je ne voudrais d’un mari pareil. Je suis payée pour m’occuper de lui. »
Je m’aperçus alors seulement que la maison n’était pas une demeure ordinaire. Il devait s’agir d’une sorte d’institut médical, peut-être une maison de repos. Je demandai à entrer. La femme me fit signe de la suivre. Mais, sitôt dans le vestibule, une impression d’inquiétante familiarité m’envahit : l’odeur ! L’odeur était exactement la même que dans mon rêve. Je suivis alors la femme à la voix nasillarde qui m’indiqua une chambre, dans laquelle je jetai un regard furtif. Horreur ! C’était la chambre du cauchemar ! Au centre, dans un vieux fauteuil médical en plastique, dormait un homme obèse. J’eus soudain peur qu’il ne se réveille et ne lève la tête. Son visage, je ne voulais pas le voir ! Sans demander mon reste, je me suis sauvé à toutes jambes, j’ai enfourché mon vélo et j’ai pédalé à perdre haleine, en proie à une angoisse oppressante.
Cette visite chez Georges Mauche a eu lieu avant-hier. Depuis, je suis prostré dans ma chambre. Marie ne comprend pas ce qu’il m’arrive, elle a appelé le travail pour qu’ils m’accordent un arrêt maladie. « Pas de souci, a répondu la chorégraphe, c’est Jean-Marc qui le remplacera ». Que Jean-Marc pique ma place au premier rang, voilà qui m’est bien égal. Ce qui m’importe aujourd’hui, c’est de ne pas dormir, de ne pas refaire ce rêve. J’ai la certitude que sitôt qu’il reviendra, je perdrai tout : pas seulement mon emploi, mais Marie, ma maison, et même mon identité. Je ne sais pas qui est ce Georges Mauche, mais je ne veux rien avoir à faire avec lui. Ni en rêve ni en réalité. Le médecin qui m’a ausculté n’a rien vu d’anormal dans mon corps. Il a déclaré que mon métabolisme était excellent. Il n’y comprend rien. Peut-être n’y a-t-il rien à comprendre, après tout. La lutte contre le sommeil est devenue ma seule raison de vivre. Je suis assis sur la moquette de ma chambre, je ne veux pas dormir. Pourtant, je sens parfois que je m’assoupis dangereusement. D’ailleurs, en ce moment même, j’entends des voix étranges. Ce n’est pas la voix douce de Marie. Serait-ce le rêve ? Je perçois de loin une bribe de conversation : « non… bien sûr ! Envoyée ? Jamais de la vie. Je les garde, je lui dis que je les poste, mais je les garde. Enfin, qui voudrait recevoir ça ? Je crois qu’il écrit à un danseur, un type qu’il voit à la télé. Evidemment qu’il s’en fout. » Et puis plus rien, je suis de nouveau dans ma chambre, j’entends les pas de Marie qui s’affaire dans la cuisine, au milieu de ses appareils immaculés. Je voudrais l’appeler, la serrer dans mes bras, mais trop tard, je sens une secousse intolérable qui ébranle mon corps et une horrible voix nasillarde qui me crie : « Monsieur Mauche ! Georges ! Rhhhô, il s’est encore endormi devant son émission de vieilles chansons ! Il n’en a pas marre de cette chaîne débile ? Mais oui, je sais qu’il regarde le danseur, sale pervers ! Allez, oust ! Il est presque onze heures, c’est le tour de télé de Jean-Marc maintenant ! »
En me levant laborieusement pour céder la place devant l’écran à Jean-Marc, j’ai croisé mon reflet dans le miroir de la salle de bain. Pas de doute, je suis bien Georges Mauche ! Sûrement pas un danseur. Pourtant, le rêve avait l’air tellement vrai… je n’ose pas demander à Marie, l’aide-soignante, si un beau jeune homme athlétique est venu me voir pendant ma sieste. D’ailleurs, je suis sûr qu’elle a jeté ma lettre. N’importe. Tout ce que j’espère, c’est pouvoir, demain, devant l’émission, refaire le même rêve. Redevenir pour quelques heures le danseur de l’émission, c’est tout ce à quoi j’aspire. Ce n’est tout de même pas interdit, non, de rêver ?
메타데이터
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