đ«đ· MĂ©moire de lâavenir. Les images qui sâestompent
Topographies de lâoubli | 14
đ«đ· MĂ©moire de lâavenir. Les images qui sâestompent
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Partie I : Lâavenir qui nâest jamais venu
Le matin. La lumiĂšre sâĂ©tale sur la table avec une prĂ©cision si Ă©trange quâon dirait quâelle tente dâĂ©crire quelque chose sur le bois â sans parvenir Ă trouver les mots justes.
Lou est dĂ©jĂ dans la cuisine, il prĂ©pare le cafĂ© dans un silence doux. Un peu plus tard, il vient sâasseoir prĂšs de moi, nos mains se rĂ©chauffent sur la porcelaine.
Lâodeur du pain frais se mĂȘle Ă celle dâune brioche encore tiĂšde, tout juste sortie du fournil de ce boulanger dont je nâapprends jamais le prĂ©nom â bien quâil me lance, chaque matin, un bonjour théùtral et exagĂ©rĂ©ment enjouĂ©.
Sur lâĂ©cran de mon tĂ©lĂ©phone apparaĂźt un message dâun vieil ami de Varsovie â lâancien monde rĂ©clame son droit de regard.
Lâavenir. Ce mot a toujours rĂ©sonnĂ© en moi comme une promesse, mais de plus en plus souvent, il se manifeste sous forme de reproche.
Dans lâenfance, je voyais lâĂąge adulte comme un tout achevĂ© : un chĂąteau de sable, accessible par un chemin rectiligne.
Dans ce fantasme se logeait tout un programme : lâĂ©migration, la carriĂšre, un enfant, une maison en banlieue, la lumiĂšre douce des aprĂšs-midis, et une caresse qui ne demande pas la permission de rester.
Lâavenir Ă©tait un rayon de bibliothĂšque : je pouvais y disposer mes projets comme autant de livres, choisir la tranche la plus belle et la mettre bien en vue.
Une partie de ces plans ne sâest jamais rĂ©alisĂ©e. Je ne suis pas devenu avocat. Je nâai pas dâenfant. Je ne suis pas retournĂ© vivre Ă Varsovie.
Tous mes rĂȘves nâont pas rĂ©sistĂ© Ă la premiĂšre collision avec lâĂąge adulte. Certains se sont dissous dans le brouillard de lâinexistant, avant mĂȘme que jâaie eu le temps de les nommer.
Peut-on se souvenir dâun avenir ?
Je dĂ©couvre quâil mâarrive de ressentir le manque non de ce qui fut, mais de ce qui nâa jamais Ă©tĂ©.
Que dans la mĂ©lancolie du matin, dans la tache de lumiĂšre sur la table, dans le bonjour distrait du boulanger, ne sâabrite pas la nostalgie, mais une discrĂšte forme de deuil â celui de lâavenir qui ne sâest pas prĂ©sentĂ©.
Chaque et si⊠est une ombre â parfois plus longue que la journĂ©e elle-mĂȘme.
Je croyais autrefois que lâon nâoubliait que ce qui avait existĂ©. Je sais maintenant quâon peut oublier des plans, des projets, des images mentales â tout un archipel dâavenirs qui nâont jamais figurĂ© sur aucune carte.
En moi vivent des lieux oĂč je ne mettrai jamais les pieds, des enfants qui ne connaĂźtront pas le timbre de ma voix, des lettres que je nâai pas Ă©crites.
Des rĂ©cits entiers subsistent en moi comme des courriels jamais envoyĂ©s Ă mon moi dâautrefois.
Peut-on oublier ce qui nâa jamais eu lieu ?
Câest peut-ĂȘtre cela, lâĂąge adulte â lâacceptation des blancs.
Des images qui pĂąlissent plus vite que leur contour.
De la rĂ©signation qui ne goĂ»te plus lâamertume, mais une forme de douceur.
Louis dit quelque chose doucement â sa voix me sort de cette brume.
Il pose la main sur la mienne, comme si ce seul geste pouvait effacer toute la peine liĂ©e Ă lâavenir qui nâa pas traversĂ© nos vies.
Et pourtant, parfois, je mâaccorde lâoubli.
Non par peur. Ni par tristesse.
Mais par nécessité.
Par amour de ce qui est lĂ .
Car dans lâoubli de lâavenir â il y a peut-ĂȘtre
le plus grand espace pour ce qui advient réellement.
Partie II : Les images transformĂ©es par lâamour
Lorsque je pense aujourdâhui Ă lâavenir, je ne vois plus une ligne droite.
Il nây a plus dâaxe temporel me menant du point A au point B avec, au bout, la promesse dâun sens.
Câest dĂ©sormais une carte dessinĂ©e sur un sable humide â chaque contact de la main de Lou en modifie les contours, chaque et si⊠partagĂ© efface les prĂ©cĂ©dents tracĂ©s.
Lâamour nâest pas venu en accomplissement dâun projet.
Il sâest prĂ©sentĂ© comme une correction de lâimaginaire.
Avec Louis, lâavenir a cessĂ© dâĂȘtre une entreprise solitaire.
Ce fut lâune des expĂ©riences les plus dĂ©stabilisantes : cĂ©der son lendemain Ă la nĂ©gociation.
Renoncer à la paternité exclusive du futur.
Cesser de penser lâavenir au singulier.
Soudain, les scĂ©narios que je portais en moi depuis des annĂ©es ont commencĂ© Ă rĂ©trĂ©cir, comme des vĂȘtements lavĂ©s Ă lâeau trop chaude.
Dâautres â inĂ©dits, imprĂ©vus â sont apparus sans prĂ©ambule.
Certains mâont effrayĂ©.
Dâautres mâont apaisĂ©.
Lâamour modifie rĂ©trospectivement la mĂ©moire de lâavenir.
Il fait apparaĂźtre les anciens projets comme sâils appartenaient Ă quelquâun dâautre.
Ă une version de moi qui parlait une autre langue, nourrissait dâautres ambitions, portait dâautres peurs.
Je regarde ces vieilles projections sans mépris, mais aussi sans fidélité.
Elles ne me représentent plus.
Je ne suis plus tenu de les défendre.
Je peux les laisser partir.
Lâimage de lâavenir est-elle une maniĂšre dâoublier le passĂ© ?
Peut-ĂȘtre.
Lorsque jâaime, je nâai plus besoin de revenir Ă toutes mes anciennes narrations pour affirmer qui je suis.
Lâamour abrĂšge.
Il contourne les archives.
Il permet de vivre sans documentation exhaustive.
Avec Lou, lâavenir nâest pas une rĂ©ponse au passĂ©, mais un pas de cĂŽtĂ©.
Ni réparation.
Ni opposition.
Parfois mĂȘme, ni consĂ©quence.
Dans une relation queer, lâavenir a toujours Ă©tĂ© instable â dĂ©pourvu de supports sociaux, de rĂŽles préétablis, de modĂšles Ă suivre.
Eve Kosofsky Sedgwick Ă©voquait lâavenir queer comme un horizon incertain, fissurĂ©, rĂ©tif Ă toute linĂ©aritĂ©.
Aujourdâhui, je le ressens dans mon corps.
Lâavenir avec Lou nâest pas quelque chose que lâon possĂšde.
Câest quelque chose que lâon nĂ©gocie, jour aprĂšs jour â au petit dĂ©jeuner, dans le lit, dans les petites dĂ©cisions : oĂč aller, oĂč rester, ce quâil faut remettre Ă plus tard et ce quâon peut estimer suffisant pour aujourdâhui.
Lâamour modifie aussi lâĂ©chelle.
Autrefois, lâavenir devait ĂȘtre grand, visible, validĂ©.
Désormais, il tient dans des gestes plus menus :
dans la maniĂšre dont Lou repose son livre quand je commence Ă parler ;
dans nos projets dâĂ©tĂ©, incertains et pourtant prĂ©cieux ;
dans notre acceptation de ne pas tout savoir Ă lâavance.
Lâavenir nâa plus besoin dâĂȘtre spectaculaire pour ĂȘtre rĂ©el.
Il mâarrive dâoublier mes anciens rĂȘves sans tristesse.
De ne plus y revenir, mĂȘme dans mes moments de faiblesse.
Cet oubli nâest pas une perte.
Câest le signe dâun dĂ©placement.
Comme si lâamour avait dĂ©placĂ© en moi le centre de gravitĂ©.
Je ne sais pas ce qui viendra.
Mais je sais que lâavenir que je me rappelle aujourdâhui
est plus léger que celui que je portais autrefois.
Partie III : Projections sur la vie des autres
Parfois, je me surprends Ă penser Ă lâavenir â pas seulement au mien, mais Ă celui des autres.
Ă lâavenir de mes amis, de mes parents, de ceux que je ne vois presque plus.
Comme sâil Ă©tait plus facile de me projeter sur la toile de fond de leurs maisons, de leurs fĂȘtes, de leurs appels tardifs, ceux oĂč chacun se sent un peu las de lui-mĂȘme.
Je participe Ă leurs projets Ă distance : jâapprends leurs nouveaux emplois, leurs grossesses, leurs divorces, leurs dĂ©mĂ©nagements, la fermeture de cette vieille boulangerie au coin de la rue, qui fut longtemps un repĂšre sur la carte de leur vie.
Tout cela sâaligne dans mon imaginaire sur les Ă©tagĂšres de scĂ©narios inexistants, classĂ©s par noms et dates â que jâaurai oubliĂ©s dâici lâannĂ©e prochaine.
Lâavenir des autres peut-il ĂȘtre une forme de perte pour nous ?
Certains jours, je le ressens dans ma chair â de fines piqĂ»res sous la peau.
La pensĂ©e que je ne serai pas au mariage dâune amie,
que je ne verrai pas lâenfant de ma cousine faire ses premiers pas,
que je ne mâassiĂ©rai pas Ă la table familiale pour PĂąques Ă Varsovie.
Je ne fais pas partie de leur avenir, mĂȘme si jâai fait partie de leur passĂ©.
Je feuillette les photos sur les messageries, je survole les profils en ligne,
je lis leurs nouvelles adresses, leurs rénovations, leurs maladies et leurs guérisons.
Parfois, jâai lâimpression que leurs vies continuent en parallĂšle, sans moi â
comme si je nâĂ©tais plus quâune note obsolĂšte dans la marge.
Leur avenir sâĂ©loigne, non par ma faute â
juste une question dâorbite, un glissement de vecteurs.
Combien de nos désirs viennent de ceux des autres ?
Peut-ĂȘtre que ce nâest pas moi qui voulais un enfant â
peut-ĂȘtre que je le voulais parce que je voyais les enfants de mes amis.
Peut-ĂȘtre pas une maison avec jardin, mais simplement une place Ă table,
celle qui mâa toujours Ă©chappĂ©,
et que jâai entrevue dans les rituels familiaux dâautres que moi.
Peut-ĂȘtre que le bonheur des autres â et leur solitude aussi â
sont des formes Ă travers lesquelles nous apprenons nos propres manques.
Il mâarrive, surtout la nuit, dâĂ©crire dans ma tĂȘte des scĂ©narios â
pas pour moi, mais pour ceux que jâaime,
ou que jâai aimĂ©s un jour.
Je pense Ă Lou â
que serait-il devenu si nous ne nous étions pas rencontrés ?
Je pense Ă mes parents â
à la maniÚre dont ils imaginaient ma vie avant que je commence à la vivre à ma façon.
Leurs projections ont parfois été un fardeau.
Parfois un abri.
Les images sâestompent.
Les projections cĂšdent le pas au rĂ©el â
le nĂŽtre comme celui des autres.
Il reste parfois des zones blanches que je ne sais plus remplir avec ma propre histoire.
Des fragments de conversations,
des fĂȘtes partagĂ©es,
des photos jamais prises,
des paroles laissées en suspens.
Peut-ĂȘtre que tout avenir dâautrui dont je suis absent
est une forme de pardon.
Peut-ĂȘtre que je nâai pas besoin dâĂȘtre le hĂ©ros de chaque rĂ©cit.
Peut-ĂȘtre que les images sâeffacent avec le plus de douceur
lorsquâon les laisse partir,
sans rĂ©clamer sa place dans les rĂȘves qui ne nous appartiennent pas.
Partie IV : La page blanche
Je suis assis devant une feuille vide.
Je veux écrire une lettre à mon futur moi,
mais je ne trouve pas de mots
qui ne soient pas le calque dâanciennes images
ou lâĂ©cho de rĂ©cits dâemprunt.
La page se tait obstinément,
indifférente à mes efforts.
Parfois, jâai lâimpression que câest cette blancheur-lĂ qui est la plus difficile â
plus inquiĂ©tante quâun souvenir,
plus tranchante quâun regret.
Ce que je ne parviens pas à écrire
nâen devient pas moins rĂ©el.
Au contraire â
la page blanche dessine la carte de ce que
je ne peux plus imaginer.
Dans mon enfance, lâavenir Ă©tait un conte inĂ©puisable :
il suffisait de fermer les yeux
et dâajouter une scĂšne.
Aujourdâhui, de plus en plus souvent,
je ne sais plus ce que je voudrais écrire.
à la place du scénario : un vide.
Un morceau découpé
Ă partir duquel on peut â ou non â
construire quelque chose.
Parfois câest une dĂ©livrance.
Parfois une angoisse.
Toujours une intimité radicale.
Une amnĂ©sie de lâavenir est-elle possible ?
Peut-ĂȘtre que ce nâest pas la mĂ©moire,
mais son absence,
qui devient espace de création.
Je ne sais plus si ce que je nâarrive pas Ă imaginer
nâadviendra pas,
ou si je me donne simplement le droit de ne pas savoir.
Je repose mon stylo,
je laisse la blancheur de la page parler davantage
que tous les mots écrits.
Parfois, je pense que la page blanche nâest pas seulement lâavenir,
mais aussi un refuge â
un lieu oĂč je peux habiter
sans projet,
sans attentes,
sans poids.
Lâavenir devient alors non pas un plan,
mais un acte de confiance :
en moi,
en Lou,
en un monde
qui ne se laisse dompter par aucune langue.
Eve Kosofsky Sedgwick parlait de lâavenir queer
comme dâune ouverture imprĂ©visible,
un espace oĂč lâon nâa pas besoin de jouer les devins.
Qui écrit la page blanche quand tous les autres sont partis ?
Peut-ĂȘtre est-ce une question
quâil ne faut pas rĂ©soudre.
Peut-ĂȘtre que la page blanche
ne demande pas un auteur â
mais une présence.
Parfois, il suffit dâĂȘtre lĂ ,
et de respirer dans cette ignorance.
Lâavenir â comme la page â attend encore.
Sans reproche,
sans impatience,
mais avec une douceur
que jâapprends seulement Ă reconnaĂźtre.
Je suspends la plume au-dessus du papier.
Je nâĂ©cris rien â
je laisse lâindicible devenir
le plus sincÚre des témoignages
de ma mĂ©moire de lâavenir.
Note de lâauteur :
Le prĂ©sent essai a Ă©tĂ© rĂ©digĂ© Ă Marseille, au printemps 2025, dans les premiers mois de ma vie en exil, alors que jâapprenais intensĂ©ment une nouvelle langue, une nouvelle ville,
et une nouvelle version de moi-mĂȘme.
â Lâauteur
đ«đ· Ă la lectrice, au lecteur francophone
Chers lecteurs,
Ce texte est nĂ© dans lâentre-deux des langues et des lieux. Il est traversĂ© par des rĂ©alitĂ©s qui, bien que profondĂ©ment personnelles, sâenracinent dans une culture particuliĂšre â celle dâun jeune Ă©crivain polonais ayant rĂ©cemment quittĂ© son pays pour sâinstaller en France. Ce dĂ©placement nâest pas un simple dĂ©cor : il est le moteur mĂȘme de la rĂ©flexion.
Certains Ă©lĂ©ments culturels prĂ©sents dans lâessai â comme lâimage dâun boulanger qui salue chaque matin dâun bonjour exagĂ©rĂ©ment théùtral, ou la rĂ©fĂ©rence Ă un repas de PĂąques Ă Varsovie â peuvent Ă©chapper Ă une lecture purement littĂ©rale. En Pologne, par exemple, la fĂȘte de PĂąques a une forte rĂ©sonance familiale, souvent liĂ©e Ă un sentiment dâappartenance intergĂ©nĂ©rationnelle. LâĂ©vocation de cette absence nâest donc pas anodine : elle cristallise une forme dâĂ©loignement, non seulement gĂ©ographique, mais aussi symbolique.
Le texte est Ă©galement nourri par une conscience queer du temps â cette idĂ©e que les trajectoires de vie en dehors des normes dominantes nâempruntent pas des lignes droites, mais des spirales, des ellipses, des bifurcations. Les rĂ©fĂ©rences Ă Eve Kosofsky Sedgwick sont ici essentielles, mĂȘme si elles ne sont pas explicitĂ©es : elles ancrent la rĂ©flexion dans une tradition critique anglo-saxonne qui voit dans lâavenir queer non pas une promesse Ă remplir, mais un espace Ă habiter sans plan.
Enfin, la lettre que lâauteur ne parvient pas Ă Ă©crire Ă son futur soi, la page blanche qui devient refuge, ne sont pas des figures rhĂ©toriques : ce sont des expĂ©riences concrĂštes de dĂ©sorientation douce, vĂ©cues dans lâapprentissage quotidien dâun nouveau pays, dâun nouveau langage, dâun nouvel amour.
Cette traduction a Ă©tĂ© conçue non comme un miroir, mais comme un Ă©cho â fidĂšle non aux mots seuls, mais Ă la respiration qui les porte.
â Ć.R.
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