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La sincérité de l’hypocrisie

En décembre 2023, j’ai dévoré le livre de Melanie Benjamin, Les Cygnes de la Cinquième Avenue.

Olivier Piquer · 2024-06-10 10:29 · 1 claps · 8.0 min read
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La sincérité de l’hypocrisie

En décembre 2023, j’ai dévoré le livre de Melanie Benjamin, Les Cygnes de la Cinquième Avenue.

Babe Paley

Babe Paley

Le livre dépeint une fresque magnifique et tout aussi cruelle sur un milieu ultra-privilégié de cinq riches américaines (appelées les Cygnes) dans le New-York des années 1950 avec, en toile de fond, l’arrivée à son apogée de l’écrivain controversé Truman Capote. L’auteure nous brosse un portrait d’un monde révolu, mais que pourtant on pourrait regretter.

Babe Paley

Babe Paley

Loin de moi l’envie de tomber dans le discours du “c’était mieux avant”, mais force est de constater qu’à travers les pages, l’histoire que nous relate avec une plume précise et parfois acerbe Melanie Benjamin pose des questions sur notre société actuelle. Le récit soulève des questions générationnelles importantes qui trouvent un profond écho dans notre époque triste et pourtant libre comme jamais auparavant. Je pense notamment au combat entre la liberté d’expression totale, qu’on appelle à tort “franchise” et une certaine retenue ou élégance, qu’on pourrait appeler probablement à tort “hypocrisie”.

À travers le portrait des cinq femmes probablement les plus puissantes du New-York des années 50 (Babe Paley, Gloria Guinness, Slim Keith, Pamela Churchill et Marella Agnelli), le roman pointe vers le grand contraste entre leur vie publique et leur vie privée. Si ces femmes ont modelé une époque à leurs façons, on ne peut pas dire que leurs vies privées étaient des plus heureuses, puisqu’elles incarnaient (d’une certaine manière “à la perfection”) le rôle de femme-bibelot. Toutefois, c’est davantage le comportement général des personnages, qu’ils soient femmes ou hommes, qui m’a interpellé, plutôt que la place de la femme en elle-même.

En effet, ce qui pour moi ressort particulièrement du portrait de cette époque, et que Melanie Benjamin met de l’avant avec brio, c’est l’importance primordiale de l’apparence et de la bienséance des personnages inspirés de figures réelles iconiques. Le portrait de ces cinq amies et de leur environnement m’interpelle, notamment pour ce que j’appelle la sincérité de leur hypocrisie. Et c’est ce double masque dont je regrette — oui je le dis et je l’assume — la disparition dans nos sociétés.

Même si je risque de passer pour un “vieux réac”, je crois qu’il y a une hypocrisie sociale qui, si elle existe encore, va dans le sens contraire à celle que décrit Benjamin. Aujourd’hui, c’est plutôt “in” de se faire passer pour la personne la plus libérée du monde, faisant comme si tout était permis et que rien ne nous dérange et tant pis pour ceux que ça choque. Cette liberté permet soi-disant de jouir d’une plénitude de la vie retrouvée, s’affranchissant ainsi des générations passées. Bien sûr, comme toujours, tout n’est pas blanc et tout n’est pas noir. Loin de moi l’idée de vouloir remettre en question les grandes avancées sociales faites au cours des dernières décennies. Au contraire, pour des raisons qui me sont personnelles, j’accueille la plupart des avancées avec joie. Mon côté “réac” s’insurge plutôt contre le manque de savoir-vivre que cette soi-disant liberté totale a amené. L’être humain semble avoir oublié que vivre libre, ce n’est pas vivre sans responsabilités, sinon nous courrions à la perte de l’ordre social. Mais pour que la liberté puisse faire sens, il faut qu’elle respecte celle de l’autre. Il faudrait aussi comprendre que dans chaque acte posé librement se trouve également une très grande responsabilité.

Du côté de la philosophie, puisque liberté et responsabilité sont avant tout des concepts au centre de cette discipline, c’est le concept de “volonté générale” qui chez Jean-Jacques Rousseau (XVIIIe siècle) illustre bien que la liberté individuelle est intrinsèquement liée à l’engagement envers le bien commun. De même, le fameux “impératif catégorique” que met de l’avant son contemporain Emmanuel Kant, renforce l’idée que la liberté n’est pleinement réalisée que lorsque les individus agissent selon des principes moraux universels, impliquant ainsi une responsabilité envers ces principes.

Certains pourraient ici peut-être m’opposer les idées qu’Albert Camus avancent dans “l’Homme révolté”. En effet, l’écrivain-philosophe parle de révolte, voir de désobéissance contre des structures sociales oppressantes en place. N’est-ce pas ce que font certaines personnes en s’auto-proclamant “libérateurs” et qui prétendent s’insurger contre des prétendues “structures oppressantes” ? Je pense par exemple (les gens du Québec comprendront de quoi je parle, mais je mets quand même un lien pour ceux qui voudraient se rafraîchir la mémoire) au fait de respecter un certain décorum vestimentaire lorsqu’on siège à l’Assemblée Nationale. Mais à la question de savoir qui ou de quelle façon la population (on parle ici de bien commun) se sentait oppressée par ce décorum de bienséance , je ne pense pas qu’il y ait de réponse probante.

C’est pourquoi, malgré cette tentative de contre-exemple, je reprends ici le concept central de responsabilité que même Camus n’exclut pas de sa pensée. Au contraire, la révolte ou désobéissance doit être plutôt vue comme une réponse responsable à des situations qui nécessitent un changement et une remise en question de systèmes injustes parce qu’ils créent une réelle oppression sur les gens et leur intégrité en tant qu’être humain. Par-là, il faut comprendre que ces structures mettent en péril le bien-être commun des populations concernées.

Pour en revenir à ma lecture, ce qui a amené ce constat c’est justement l’impératif catégorique du savoir-être de ces femmes et ces hommes. Un devoir certes égoïste (chacun y gagnait quelque chose personnellement : de la renommée, de la publicité, etc), mais qui par ricochet avait une influence positive sur l’ensemble de l’entourage, voire sur la société (ces femmes et ces hommes étaient l’équivalent de ce qu’on nomme des influenceurs de nos jours). Au cours des pages, on découvre d’ailleurs que c’est suite à l’idée d’une des protagonistes que la mode du foulard attaché autour de la ganse du sac à main est devenue une mode planétaire.

Bref, chacun fait de son mieux dans le but de tirer l’ensemble vers le haut. De ce devoir d’être irréprochable devant l’autre découlait une grande fierté générale accompagnée d’une certaine beauté. Ce n’est pas pour rien que certaines de ces femmes sont devenues des égéries pour leurs contemporaines. Qu’elles ont été admirées et imitées. Ces gens se donnaient, à tort ou à raison, une responsabilité sociale de se présenter sous leur meilleur jour en espérant en faire un exemple.

Alors bien-sûr, on me répondra que ce n’est pas ça “être soi-même”. Que la liberté pour laquelle on s’est battue, c’est d’être comme on veut, quand on veut, et “au diable les autres, ils n’ont qu’à rester chez eux s’iels ne sont pas contents”. Je n’y adhère tout simplement pas. Je crois plutôt fermement à la phrase de Stuart Mills qui est depuis devenue un adage.

ma liberté s’arrête là où commence celle des autres**

D’ailleurs Jean-Jacques Rousseau n’avait-il pas aussi dit avant :

on a beau vouloir confondre l’indépendance et la liberté, ces deux choses sont si différentes que même elles s’excluent mutuellement. Quand chacun fait ce qu’il lui plaît, on fait souvent ce qui déplaît à d’autres, et cela ne s’appelle pas un état libre. La liberté consiste moins à faire sa volonté qu’à n’être pas soumis à celle d’autrui ; elle consiste encore à ne pas soumettre la volonté d’autrui à la nôtre.***

Je ne sais pas pour vous, mais c’est un précepte que je me plais d’appliquer dans mon quotidien. Que j’aille au théâtre, au cinéma, au restaurant, à l’épicerie ou que je prenne l’avion; que je parle à des amis, à des connaissances ou à des inconnus, pour ne nommer que ces quelques situations, je m’impose un savoir-être des plus irréprochables possibles et j’en ressens une très grande fierté. Que ce soit par mon habillement ou par mon attitude, je me sens un devoir de respectabilité face aux autres. L’attitude du “Je fais ce que je veux” sans considération pour les autres est une insulte à l’humanité et au savoir-vivre ensemble. D’ailleurs, l’expression espagnole de ce savoir-vivre ensemble est beaucoup plus parlante. On dit “convivir”, c’est-à-dire “vivir” (vivre) et “con” (avec). On vit avec les autres. On partage notre espace avec les autres. Et ce partage comporte des responsabilités qu’une liberté dont l’interprétation est grandement réduite par les fameux justiciers sociaux “auto-proclamés” ne prend pas en compte.

1950's

1950's

1950's

1950's

L’ensemble de ces concepts reste délicat et ils demandent à être plus précisément circonscrits. L’unanimité sera probablement impossible à atteindre, car cet édifice repose sur des repères sommes toutes subjectifs. C’est pourquoi, à mon humble avis, une grande partie de la solution se trouve dans les notions que sont l’empathie, la sensibilité et la lecture de l’environnement. Et c’est ici que je rejoins beaucoup le personnage de Babe dans ce qu’elle est fondamentalement, au-delà de toutes ses fissures personnelles. Une personne empathique et à l’écoute des autres. D’accord, elle s’oublie trop, elle s’oublie totalement même. Mais au-delà de ça, au-delà de cette abnégation de soi, n’y a-t-il pas une humanité qui transcende tout chez elle ? Un souci de l’autre qui serait nécessaire à notre époque ? S’effacer soi, de temps en temps, juste assez pour permettre à l’autre d’être, d’avoir une place. N’est-ce pas par là qu’on arrive au “convivir” ?

Ça ne veut pas dire ne plus avoir de limites, ou même laisser les autres empiéter sur son territoire, ce que justement Babe tolérait à tort. Dans son cas, on parle plus d’abnégation de soi. Ça veut plutôt dire oser partager mon espace avec les autres en sachant que je suis assez fort pour me faire respecter dans ce que je suis. Et ce partage demande une ouverture et une tolérance qui sont en train de disparaître complètement sous la prétendue sacro-sainte liberté personnelle que l’on se vante de revendiquer coute que coute, que ce soit même au détriment de la vie de l’autre.

Slim Keith & Gloria Vanderbilt

Slim Keith & Gloria Vanderbilt

C’est ça que j’appelle la sincérité de l’hypocrisie. C’est l’acte volontaire et conscient d’accepter de ne pas être entièrement soi pour le bien commun, pour l’autre, mon vis-à-vis. C’est une danse dont les pas sont connus. Une danse qui ressemblerait à un tango, des mouvements complémentaires tout aussi violents que sensuels, le tout extrêmement codifié. Une danse qui serait un antidote à la grisaille généralisée de notre époque, un pas vers un monde meilleur.

En terminant, où que chacun se situe sur l’axe de cette réflexion, je ne peux que conseiller la lecture du livre de Melanie Benjamin *Les Cygnes de la Cinquième Avenue*. Chacun saura y trouver ce qu’il veut et se fera sa propre idée. Après tout, c’est ça aussi la liberté…

La première formule de l’impératif catégorique est celle qui exprime le mieux cette tension entre la volonté « empirique » et l’exigence propre à la volonté morale : « Agis uniquement d’après la maxime qui fait que tu puisses vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle. » **Impératif catégorique, principe de généralisation et situation d’action Luc Langlois, **dans Cités 2004/3 (n° 19)*, pages 153 à 171

* Stuart Mill, [De la liberté](https://amzn.to/3TNUenP)*, 1859

** Jean-Jacques Rousseau, [Lettres Écrites à la montagne](https://amzn.to/3vuo1ry)*, 1764

Note : pour ceux que ça intéresse, il existe un film sur Truman Capote avec l’excellent Philip Seymour Hoffman, et une nouvelle mini-série qui va sortir sur la chaîne FX : Capote vs. The Swans (en streaming sur Hulu).


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