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Radicool repenti

J'ai dans mes affaires depuis quelques années de vieux téléphones. Dans l'idée, je souhaite les recycler ou les redonner. Dans les faits…

Éliot Astrée · 2025-02-10 18:47 · 1 claps · 3.4 min read
#queer #féminisme #activisme #lgbt #militantisme
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Radicool repenti

J'ai dans mes affaires depuis quelques années de vieux téléphones.

Dans l'idée, je souhaite les recycler ou les redonner. Dans les faits, je procrastine le tri et la sauvegarde de leurs contenus, donc ils traînent.

La semaine dernière je m'y suis attelé. Charger les différents appareils, attendre qu'ils aient assez de jus pour démarrer, retrouver les codes PINs... J'ai fini par accéder à 3 téléphones que j'ai utilisé entre le début de ma licence et il y a deux ans.

Je sais que j'ai changé. Que je ne milite plus aujourd'hui comme je militais en 2015. Mais c'est fou comme on oublie. Comme on préfère oublier.

L'écran de verrouillage d'un des appareils comporte la phrase suivante : « Tout ceci brûlera » J'ai vu ce tagg en me promenant sur la presqu'île de Caen1. Je me souviens l'avoir trouvée edgy, politique et cool.. Avec le recul, je me suis trouvé ridicule. Et même si je me cringe moi même, je trouve que ça vaut le coup de redonner quelques éléments sur qui j'ai été et les valeurs que j'ai pu défendre. Pendant des années, j'ai suivi des dogmes militants, j'ai cherché à être le plus radical possible, j'ai jugé et j'ai condamné les autres, leurs actions et leur vocabulaire.

J'ai mis en place des espaces qui étaient non mixtes juste pour être non mixtes.

J'ai défendu le fait d'être trigger par le terme transexuel.le, et j'ai policé d'autres personnes trans pour qu'elle cessent de l'utiliser.

Je me suis habillé en noir en manif, sans raison, pour faire comme les autres. J'ai porté des pancartes avec des slogans « radicaux » mais vides de sens comme « insurrection transféministe » et des grosses flammes dessinées.

J'ai critiqué, avec plaisir, à outrance, d'autres militant.es dont le crime odieux était d'être « pas assez radicauxes » ou « libérauxes » ou « réformistes ».

J'ai participé à organiser des rassemblements sans objectifs clairs, sans communication claire. A prendre la décision de ne pas le déclarer parce que le déclarer c'est « être complice ». J'ai voté contre le fait d'inviter les médias qui seraient nos ennemis.

J'ai laissé faire des exclusions et des call-outs. J'en ai approuvé. J'ai pris parti dans des histoires où je n'avais qu'un son de cloche, et objectivement pas du tout assez d'infos pour me faire un avis.

J'ai craché sur les mecs cis. Je leur ai fait des vannes, tout le temps, gratuitement, alors que ceux qui voulaient bien les entendre étaient objectivement ceux qui ne le méritaient pas. J'ai revendiqué la misandrie comme ligne politique centrale, j'en ai fait des badges et des broderies.

J'ai eu la colère pour principal moteur, j'ai crié au tone policing dès qu'on la remettait en question. J'ai considéré les gens moins en colère que moi comme des mous, des gens pas assez politisés.

J'ai cru que la révolution était le seul objectif possible. Comment la faire, pourquoi la faire, que faire après, je ne savais pas et pire : je ne me posais pas ces questions.

Je n'écris pas tout ça pour faire ma repentance publique (je ne crois pas trop aux repentances publiques) mais pour vous dire que, contrairement à ce qu'on pourrait croire aujourd'hui, je sais très bien ce que c'est d'être radicool et pourquoi on l'est, parce que je l'ai vécu. Je comprends très bien la colère sans fin, la rigidité des règles, le besoin de fliquer les autres militant.es parce que c'est facile et à notre portée.

J'y ai cru, je l'ai fait. Et j'en suis revenu.

J'écris aussi pour dire que c'est possible d'en revenir. J'en suis revenu parce que mes engagements associatifs m'ont montré autre chose ; et m'ont surtout obligé à faire un truc crucial : rester en contact et travailler avec des gens hors du milieu militant. Notre vase clos nous rend zinzin. On passe notre temps à cracher sur les « normies » qui seraient infréquentables, sans nous rendre compte que c'est nous qui sommes infréquentables. Avec notre jargon imbitable, nos règles implicites, nos codes vestimentaires déprimants. On fait clairement pas envie. On dit qu'on ambitionne de recruter, de changer le monde, on s'épuise à porter des actions en se plaignant d'être trop peu nombreuxes, mais au fond, on est bien content.es de croire qu'on fait partie de l'élite et de rester entre nous.

Je ne sais pas si des radicools actuels liront ce texte. J'en doute. Si ça devait être le cas, j'aimerais leur dire que même si aujourd'hui iels me font souvent souffler du nez, en vrai, j'ai de l'empathie pour elleux.

Je ne sais pas vraiment comment déradicooliser quelqu'un.e Par contre, je sais que nous pouvons toustes travailler à ce que la posture radicool ne soit plus la posture valorisée et prisée dans nos milieux.

Si j'ai été radicool, je vois bien aujourd'hui à quel point j'étais dans l'erreur et à quel point j'étais en fait éloigné des valeurs que je défendais. Le mieux que je puisse faire, c'est de tenter de diffuser une culture politique qui nous éloigne des réflexes radicools.

1La presqu'île est le centre de la gentrification caennaise. C'est une ancienne zone industrielle en friche où on trouvait surtout des squatts, lieux politiques et ateliers d'artistes et qui a été « nettoyée » par la municipalité, pour y construire des restaurants chers et des résidences de luxe.


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