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Faut-il lire “l’heure des prédateurs” ?

Il y a quelques années la lecture de l’ouvrage de Guiliano Da Empoli, “les ingénieurs du chaos”(2019) m’avait passionné. L’auteur dressait…

Bertrand Boyer · 2025-08-10 13:56 · 5 claps · 5.3 min read
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Faut-il lire “l’heure des prédateurs” ?

Il y a quelques années la lecture de l’ouvrage de Guiliano Da Empoli, “les ingénieurs du chaos”(2019) m’avait passionné. L’auteur dressait alors le portrait de ceux dont on ne parle jamais, mais qui sont les artisans de la nouvelle donne politique. Les promoteurs du “techno-populisme” qui ont renouvelé les techniques classiques de l’art politique. Ces techniques qui permettent de “produire des idées”, “structurer les opinions” et *in fine *influencer les votes, ont connu avec l’accélération des outils de communication numériques, des évolutions majeures. Ainsi, l’art subtil de “surfer” sur l’air du temps pour accéder et se maintenir au pouvoir doit-il aujourd’hui compter sur ceux qui savent lire et interpréter les données que nous laissons derrière chacune de nos actions en ligne. Dans la droite filiation du Prince de Machiavel, ces nouveaux oracles transforment les pulsions numériques en intention de vote.

Perplexité et lassitude

Alors, faut-il lire “l’heure des prédateurs” ? Ce livre n’est-il pas une simple redite, une revisite d’un même thème éculé pour satisfaire l’égo de l’auteur et les caprices de son éditeur sûr d’écouler son produit ?

Comme souvent après une première expérience stimulante, on se jette dans l’ouvrage suivant avec une attente que l’auteur aura du mal à combler.

Le mage du Kremlin” idéalement sorti en 2022 n’a pas, chez moi, suscité le même enthousiasme. Les qualités du livre ont pourtant été unanimement soulignées. Je n’étais sans doute pas dans les meilleures dispositions pour accueillir ce roman. Alors me voilà en ce printemps 2025 face à un nouvel opus.

“L’heure des prédateurs”… Entre la crainte de renouveler la même déception et la curiosité liée au sujet je n’ai que tardivement franchi le Rubicon pour me lancer sans retenue dans cet essai.

“Je ne regrette rien”

L’ouvrage nous plonge d’emblée dans les arcanes d’une Assemblée générale de l’ONU, et il se referme sur un déjeuner sur l’intelligence artificielle où les “puissants” sont dans la salle et les géants de la tech sur la scène. L’essai retrace cette bascule du pouvoir et l’éclatement des codes classiques de son exercice. Cette mise en abime plonge rapidement le lecteur dans le cœur de ce que sera le fil rouge du livre : le rapport de l’homme de pouvoir à son environnement. Mais pas n’importe lequel. Un environnement que l’on veut chaotique car, les “nouveau Borgia” s’en nourrissent. Vladislav Sourkov, l’ancien spin doctor de Poutine, disait alors que :

Toute société aussi stable soit-elle finit par produire du chaos en son intérieur (…) la seule façon de résoudre définitivement le problème est de l’exporter.

L’auteur replace alors l’action du “chef” ou du “gouvernant” dans ce mécanisme. “le chef est un bouc émissaire en puissance”, la tragédie n’est pas loin de la farce. Face à l’accélération du monde, le politique n’a plus le temps de “métaboliser”, il subit une série ininterrompue d’impulsions extérieures qui le plongent dans un présent permanent. Ils répondent alors à la première loi du comportement stratégique : l’action.

En situation d’incertitude, lorsque la légitimé du pouvoir est précaire et peut être remise en cause à tout moment, celui qui n’agit pas peut-être sûr que les changements auront lieu à son désavantage.

Dépasser l’empêchement de Tolstoï

Cette course à l’action fait écho à la condition du puissant chez Tolstoï qui est l’empêchement. Dès lors “l’action résolue du Prince constitue l’antidote à ce mal.” Mais L’auteur va au-delà, il ne s’agit pas uniquement d’agir, encore faut-il que cette action soit irréfléchie, quelle provoque la sidération. Les illustrations sont alors nombreuses dans l’histoire récente des relations internationales. Les pages consacrées au président Bukele sont particulièrement intéressantes et illustrent parfaitement la bascule actuelle.

“Nous ne sommes pas un régime à parti unique, nous sommes une démocratie avec un parti hégémonique”…

L’ancien monde

Dans la seconde partie de l’ouvrage, l’auteur se penche sur les outils et les cibles de ces nouveaux “prédateurs”. Comme développé précédemment, le “chaos” à une place particulière dans cette armurerie du gouvernant moderne. Pour l’auteur, le changement majeur, depuis le milieu des années 2010 (soit la période qui avait illustré “les ingénieurs du chaos”), c’est que le chaos à changer de camp. Il n’est plus l’arme des outsiders ou des rebelles “anti-système”, mais celui des gouvernants.

Ainsi, dans le monde des prédateurs, les garde-fous ne comptent plus. Les réglementations, le droit, le respect des minorités, l’impact sur la planète, etc. Leur adversaire c’est “l’avocat” et tout ce qui peut incarner une forme de régulation. La citation de Javier Milei en est la parfaite illustration.

“Quelle est la différence entre un fou et un génie ? le succès !”

La galerie de portraits évoque également l’ascension du pince saoudien Mohammed ben Salmane (MBS) et, évidement, la figure de Donald Trump “qui ne lit jamais et ne fonctionne qu’à l’oral”. Point qui au passage, en dit long sur les difficultés à venir pour transmettre des connaissances structurées.

Les nouveaux Borgia et Alexander Nix

Les nouveaux prédateurs profitent de tous ce qui peut élever le niveau de conflit. C’est cela qu’a parfaitement compris le fondateur de Cambridge Analytica (qui sera balayée par des scandales mais dont l’activité perdure sous d’autres formes). Alexander Nix ne se considérait pas comme à la tête d’ une agence de publicité ou de communication. L’auteur nous présente alors son crédo en reprenant le pitch d’Alexander:

“Si vous voulez vendre du coca dans une salle de cinéma, une agence de communication traditionnelle va vous dire de multiplier les points de vente, de placer des affiches dans des endroits de passage, etc… (…) des trucs inutiles qui ne font pas vendre une canette de plus mais qui font vivre toute une économie de parasites. Nous ne travaillons pas comme ça, ce qui nous intéresse ce n’est pas le produit mais le consommateur. (…) et savez-vous pourquoi le spectateur achète du coca ? Il boit parce qu’il à soif. Alors la seule chose à faire, c’est d’augmenter la température de la salle de cinéma. C’est ce que nous faisons. Nous augmentons la température pour que les gens aient soif.”

Avec les plateformes numériques, ces approches sont rendues possibles et redoutablement efficaces. Poussant leurs avantages, les géant de la tech dépassent le “micro-ciblage” liés aux réseaux sociaux et explorent les nouvelles frontières de l’IA.

Les conquistadors de la tech

Les anciennes élites politiques sont balayés par ces prédateurs d’un nouveau genre. Les costumes cravates de Davos ne comptent plus face aux tronçonneuses d’Elon Musk et de Javier Milei. L’auteur, dans la dernière partie de l’ouvrage nous embarque dans une réalité où les équilibres fondés sur les bases de la démocratie libérale, selon les règles du marché et parfois pondérés par des considérations sociales volent en éclats. Il relate ainsi la rencontre improbable entre Henry Kissinger et Demis Hassabis (DeepMind) où le monument des relations internationales sent intuitivement la bascule à venir de l’IA. Là où de plus jeunes fonctionnaires et technocrates ne voient qu’un jeu technique, Kissinger en 2015 souligne l’enjeu politique du sujet. Le monde de Kissinger est un mode où acquérir de l’information est le moyen le plus sûr de lever des incertitudes sur l’avenir. L’information permet d’anticiper, de voir les coups venir, et en définitive de “prendre une longueur d’avance”. Cette période est révolue. Nous possédons plus d’information qu’aucune autre génération avant nous et nous sommes de moins en moins capable de prévoir l’avenir ni d’agir dessus. C’est sur ces considérations que l’ouvrage se termine, homogénéisation lié à l’IA et à la numérisation, enfermement dans un présent permanent et nouveau rapport de force avec des puissants désincarnés (à l’image du maire de Lieusaint qui lutte contre Waze pour éviter les flots de véhicules dans sa commune).

La réponse est : oui

J’ai bien fait de ne pas m’être jeté sur ce livre à sa sortie. Court, incisif, il a besoin d’être digéré pour nourrir la réflexion, modifier nos approches et ne pas rester figer dans le constat. Si Guiliano Da Empoli lit ce modeste avis, qu’il veuille bien m’excuser pour les doutes initiaux et qu’il soit remercié car son regard de “scribe aztèque” est essentiel. Alors oui, il faut lire “l’heure des prédateurs”.


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