← Back to list

“Je n’ai plus le droit de baisser les bras” : Ciné-Palestine, récit d’un engagement culturel devenu…

Du 9 au 17 mars 2026 se tenait la 12e édition du festival Ciné-Palestine, à Toulouse et dans toute l’Occitanie. Derrière les projections…

Lucas · 2026-04-17 17:59 · 0 claps · 6.4 min read
#palestine #cinema #commitment #toulouse #film-festivals
Open on Medium ↗
Wiki topics: CUL · Culture & Media 🔭 · Astronomy & Space 🎬 · Film & Television

Je n’ai plus le droit de baisser les bras” : Ciné-Palestine, récit d’un engagement culturel devenu impératif moral

Du 9 au 17 mars 2026 se tenait la 12e édition du festival Ciné-Palestine, à Toulouse et dans toute l’Occitanie. Derrière les projections, des bénévoles qui, année après année, font vivre en France le cinéma palestinien et ses messages. Rencontre avec celles et ceux pour qui l’engagement est devenu un devoir.

Affiche de promotion pour la 12e édition de Ciné-Palestine

Affiche de promotion pour la 12e édition de Ciné-Palestine

Nous sommes un jeudi soir de mars. Il est 18h45 lorsque nous arrivons sur les lieux. La nuit tombe au fur et à mesure que le Hangar de la Cépière se remplit. Dès l’entrée dans le bâtiment, c’est toute l’atmosphère du festival qui nous hâpe. Une quinzaine de personnes sont réunies autour d’un bar. Leur impatience à l’idée d’assister à l’une des premières projections de la 12e édition de Ciné-Palestine est palpable. La chaleur humaine se fait ressentir, les sourires sont sur tous les visages. Nous voilà entrés dans une bulle qui nous sort d’un quotidien souvent pénible.

Ici, l’heure est à la célébration : celle de la culture palestinienne, comme le rappellent les drapeaux et keffiehs qui ornent les murs. Ce soir-là, l’événement fait salle comble. Des chaises auront été ajoutées jusqu’au dernier moment, afin que tous·tes les participant·e·s puissent suivre l’histoire d’Aloosh, cet attachant clown qui continue à faire rire les jeunes gazaouis malgré les bombardements.

Public attendant le début de la projection au Hangar de la Cépière. Photo : Ciné-Palestine

Public attendant le début de la projection au Hangar de la Cépière. Photo : Ciné-Palestine

“Je suis né là-dedans” : les racines de l’engagement

Samir est membre de l’équipe d’organisation de Ciné-Palestine. Né à Damas, il a deux ans en 1948, au moment de la Nakba. Il grandit à quelques kilomètres de Yarmouk, qui était alors le plus grand camp de réfugié·e·s palestinien·ne·s du monde. La Palestine n’a jamais été bien loin de lui. “Moi j’ai un lien, je suis né là-dedans”, affirme-t-il. Pour ce passionné de poésie et de théâtre, l’élément déclencheur de son engagement a été le décès de l’écrivain palestinien Mahmoud Darwich en 2008. Avec une amie naît alors l’envie de lui rendre hommage. Cela se concrétisera en 2012 avec un événement intitulé *Le bleu du ciel et le sable de la mémoire.*

Une rencontre avec une cinéaste française et un jeune réalisateur palestinien plus tard, et voilà que germe une nouvelle idée. De fil en aiguille est ainsi apparue la première édition de Ciné-Palestine, qui n’avait alors pas l’ambition de s’inscrire dans la durée. “C’était à l’aveuglette, d’une certaine manière”, admet Samir, souriant, assis à une table de café quelques jours après la clôture du festival. À ses côtés, Marie-Christine, orthophoniste de formation, arrivée dans l’aventure par les liens d’amitié qui l’unissent à l’équipe depuis les années 1970. Deux parcours différents, mais la même ambition. Celle de mettre en lumière un cinéma qui peine à être visible en France.

Le 7 octobre et l’urgence de comprendre

Il y a des choses qu’on ne peut guère prévoir. La trajectoire qu’allait prendre le festival ces dernières années en fait partie. Suite à l’attaque d’octobre 2023, les enjeux ont pris une autre tournure. Les chiffres de fréquentation en témoignent. “Depuis le 7 octobre, il y a eu une augmentation importante », confirme Samir avec mesure. Alors que le nombre d’entrées progressait de manière régulière, passant de plus de 1000 aux premières éditions à 2552 entrées lors de la 8e édition (2022), le public a ensuite plus que doublé en quatre ans. On dénombrait ainsi 6001 entrées pour la 10e édition (2024). La 11e édition (2025), marquée par l’absence de projection à la Cinémathèque de Toulouse pour cause de travaux, affichait tout de même 5619 entrées. Pour la 12e, le film d’ouverture a dû être projeté dans deux salles différentes, une première. “Les deux salles étaient complètes”, s’en félicite Samir.

[embed]

Pour les spectateurs·rices, il y a désormais un “désir de comprendre” plus fort que jamais. “J’essaie d’assister à deux séances par an”, nous indique l’une d’entre elles, pour qui le festival est désormais un rendez-vous immanquable. Au-delà des films, Ciné-Palestine a une marque de fabrique qui fait aussi sa force : après la plupart des projections, des invité·e·s prennent la parole, et “permettent le débat, les questions, les éclairages. Les gens viennent beaucoup pour ça”, confirme Marie-Christine. Si le festival est devenu un espace alternatif pour décoder la situation un peu par la force des choses, c’est aujourd’hui quelque chose qui est ouvertement revendiqué.

“C’est le discours ambiant, c’est tout ce que je lis dans les journaux qui me révolte, tout ce que je peux entendre à la radio. C’est le désir d’apporter, d’une certaine manière, un contre-discours”

Samir se souvient d’un épisode qui illustre tout. Après le 7 octobre, il écoute France Culture. Le cinéaste palestinien Firas Khoury est invité et commence à évoquer le colonialisme. La station coupe l’antenne. “Même pas la parole. L’antenne. Carrément”. Sa réponse à lui a alors été d’inviter Khoury au festival pour son film, Alam, et lui donner le micro. “C’est aussi ce qui nous motive depuis le départ. Donner la parole aux cinéastes palestiniens. Pour moi, c’est un objectif, dans le contexte actuel, dans un contexte aussi où la parole, en France, en tout cas, a été censurée”.

De la Palestine à la France, de la France à la Palestine

Ce soir-là, au Théâtre Le Fil à plomb, c’est *À Gaza* qui est projeté. Le film est réalisé par Catherine Libert, cinéaste belge, à partir des images captées sur place par les palestinien·ne·s. Il suit principalement deux hommes : Mahmoud, jeune chirurgien qui filme l’évacuation chaotique de son hôpital à Khan Younès, et Motaz, qui documente la vie dans Gaza dévastée vêtu d’un gilet pare-balles, dont l’inscription « Press » ne protège plus de rien. Cent deux minutes d’une guerre vue de l’intérieur. L’équipe de Ciné-Palestine nous avertit en amont de la séance : cela sera dur à regarder.

À la fin de la projection : silence de plomb. Les spectateurs ont besoin de quelques minutes pour reprendre leurs esprits.

L’engagement de notre équipe toulousaine résonne avec celui des principaux·ales concerné·e·s dans la bande de Gaza et en Cisjordanie. “L’impuissance, c’est une pièce. Individuellement on est impuissant, mais collectivement on peut changer les choses” évoque lui-même Motaz. Dans le documentaire, il reçoit un appel masqué d’un israélien. Ce dernier reconnaît que les images du journaliste palestinien favorisent la mobilisation du monde occidental, et l’incite à diffuser des images négatives du Hamas. Motaz ne se laisse pas impressionner, et refuse catégoriquement, visage fermé.

Cet état d’esprit est partagé par Aloosh, alias Alaa Meqdad, le clown de Gaza que l’on a découvert à la Cépière. “Le plus dur, c’est de faire rire un enfant un jour et d’apprendre sa mort le lendemain”, raconte-t-il, tête baissée, seul au milieu d’un champ de ruines. Mais hors de question pour lui d’arrêter. Mieux que n’importe quelle publication sur les réseaux sociaux, ces films illustrent la résilience des palestinien·ne·s.

[embed]

Ala’ Abu Ghoush, conseiller artistique pour Le Clown de Gaza, rappelle par ailleurs le coût que peut avoir cet engagement : “À Gaza, la caméra, c’est plus dangereux qu’une arme”. Il ne parle pas ici uniquement des journalistes. Même Aloosh, en acceptant d’être filmé dans son quotidien, prend de grands risques. Pour les cinéastes palestinien·ne·s, l’enjeu est de montrer “comment résister avec dignité en temps de guerre”, pour reprendre les termes de Samir. “Les ruines, on les a vues x fois sur les réseaux sociaux”. C’est pourquoi les réalisateurs·ices “se demandent toujours comment montrer l’histoire palestinienne. On essaie de parler de sujets dont les médias ne parlent pas”, confirme Ala’. En France comme en Palestine, les motivations de l’engagement restent les mêmes.

Organiser un festival, “c’est très lourd”, constate Samir calmement. Pour lui, c’est un travail douze mois sur douze. Marie-Christine ajoute : “Ça prend la tête de plus en plus, du temps de plus en plus”. Elle vieillit, dit-elle, et doit faire attention à elle. Mais aucune intention de mettre fin à cet engagement pour autant. “C’est une question morale”. Pour Samir, “c’est devenu presque un devoir. Je n’ai plus le droit de baisser les bras”. Au-delà du coût humain, le festival doit aussi supporter le coût financier d’un tel événement, alors que les subventions ne font que baisser. Mais l’équipe reste optimiste. “On essaie de résister quand même”.

Marie-Christine et Samir lors d’une rencontre au Comtoir Saint-Sernin. Photo : Lucas Campi

Marie-Christine et Samir lors d’une rencontre au Comtoir Saint-Sernin. Photo : Lucas Campi

Bénévoles, cinéastes, spectateurs·ices, en France, en Palestine… La diversité des publics engagé·e·s dans Ciné-Palestine représente aussi la diversité de ce que peut être un engagement citoyen. Ala’ le rappelle aux personnes venues voir son film. C’est important d’aller en manifestation, de regarder ces films. Car ça montre aux palestiniennes et palestiniens qu’elles et ils ne sont pas seul·e·s.

“Ne pas rester dans sa coquille. S’ouvrir vers l’autre. Le degré d’engagement varie d’un individu à l’autre. On peut s’engager à fond, mais on peut aussi s’engager d’une façon mesurée” (Samir)

À Gaza avait été suivi par un silence pesant. Le Clown de Gaza s’est terminé par des applaudissements véhéments. Dans le fond, l’engagement, c’est peut-être cela. Des moments où la réalité du monde nous fait vaciller, mais jamais suffisamment pour éteindre la flamme de l’espoir.

Ciné-Palestine Toulouse Occitanie, 12e édition, du 9 au 17 mars 2026. Organisé par l’association Compagnie Ici, Là-Bas et Ailleurs. cine-palestine-toulouse.fr


메타데이터
post_id
c20c0031369e
slug
résister-c20c0031369e
url
https://medium.com/@lucas.campi/r%C3%A9sister-c20c0031369e
canonical_url
https://medium.com/@lucas.campi/r%C3%A9sister-c20c0031369e
author_url
https://medium.com/@lucas.campi
status
ok
fetched_at
2026-06-21 22:26:41