La santé par la mort
Par le Professeur Jérôme Lejeune
La santé par la mort
Par le Professeur Jérôme Lejeune
Il y a quelques soixante ans, l’attirail des accoucheurs comportait un terrible instrument destiné à perforer et écraser le crâne du fœtus ; cette horreur était employée lorsqu’un accident, bloquant totalement la tête de l’enfant, rendait toute délivrance impossible.
Au début de mes études médicales, on rappelait aux étudiants ces faits déjà lointains pour mieux leur faire comprendre comment les progrès médicaux avaient fait disparaître ces procédés barbares.
Depuis un quart de siècle, dans les pays civilisés, le respect de l’enfant avait tant stimulé la recherche, que les avortements qu’on dit thérapeutiques, c’est-à-dire destinés çà sauver la vie de la mère, avaient presque disparu.
L’un des plus grands accoucheurs de France, ayant à ce jour surveillé plus de cinquante mille grossesses, n’a jamais eu recours au sacrifice délibéré d’un fœtus, tout en protégeant absolument la santé et la vie de leurs mères.
Seule persistait encore la tragédie des grossesses évoluant hors de l’utérus, dans la trompe qui le relie à l’ovaire ; ici, la nécessité d’arrêter une hémorragie mortelle ne permet pas, hélas de sauver le fœtus qui, âgé seulement d’un ou deux mois, ne peut survivre en dehors de l’organisme maternel.
Mise à part cette catastrophe on peut dire que la technique médicale avait presque atteint son but.
Discuter de sauver ou la mère ou l’enfant, se pratiquait encore dans les dîners en ville, mais plus dans les services qualifiés ou les prouesses de la technique nous permettaient presque toujours de les sauver tous deux.
Et c’est justement maintenant où les dernières difficultés sont peu à peu surmontées, par les progrès conjugués de la cardiologie (réanimation cardiaque), de la néphrologie (rein artificiel) et de tant d’autres techniques que l’on pourrait énumérer, qu’on propose d’étendre les lois pour interrompre un plus grand nombre d’enfants.
Et cela est si vrai que lors de la campagne des avorteurs en France, l’un des propagandistes, gynécologue de son état, donnait pour argument d’extension de la loi, qu’il y avait de moins en moins d’avortements.
Les Colporteurs de la mort
Pour faire accepter leurs propos, les colporteurs de la mort présentent leurs arguments d’une façon fort habile.
C’est en faisant appel aux sentiments de charité qu’ils tentent d’accoutumer les hommes à la liquidation de leurs enfants.
Ils proposent de replâtrer les lois par une maçonnerie branlante qui vacille sur trois points :
- si la santé de la mère se trouve menacée, on tue l’enfant ;
- si la santé de l’enfant se trouve menacée, on tue l’enfant ;
- si la santé publique se trouve menacée, on tue l’enfant.
- Ces trois points sont mauvais.
La santé de la mère
Il arrive parfois qu’un enfant s’annonce dans des conditions inquiétantes. Si la mère est atteinte d’une maladie évolutive, un cancer par exemple, il est parfois difficile à la fois de la protéger et de protéger son enfant. Pourtant nous savons par expérience que cette lutte dangereuse est souvent couronnée de succès et même de plus en plus souvent.
Aussi surprenant que soit le fait, bien des enfants sont nés dont la mère avait subi tous les traitements appropriés à son état, et on parfaitement survécu.
Mais ce ne sont pas de ces urgences qu’on discute aujourd’hui ; on voudrait que la santé, c’est-à-dire un état de bien-être physique et moral, fut entièrement préservée. Et par voie de conséquence, on réclame le droit d’éliminer toute vie nouvelle qui pourrait immédiatement ou à plus longue échéance, porter atteinte à cet état.
Ici, il faut être clair et ne point s’égarer dans les discussions de détail qui paraissent savantes et ne sont que faux-fuyants.
Le bon sens populaire dit, avec juste raison, qu’en moyenne chaque enfant coûte une dent à sa mère. Et perdre une dent est bien une atteinte à la santé !
Sans négliger aucunement les cas graves et redoutables et sans méconnaître un instant le dévouement admirable de combien de mamans qui donneraient tout au monde pour protéger leur enfant, il faut dire clairement que toute loi qui prétendrait que la santé de la mère prime sur la vie de l’enfant, mettrait directement en danger la vie de tous les enfants.
Ceci n’est pas une opinion médicale isolée parmi d’autres, c’est une constatation de fait. Chacun sait qu’en Angleterre on avorte librement, au point que pendant quelques années Londres devint la capitale européenne des avorteurs — on y venait de fort loin -. « L’abortion act » anglais est, à la lecture du texte, fort restrictif semble-t-il, puisque deux médecins doivent s’accorder sur le danger couru par la santé de la mère.
Le plus souvent, c’est la santé psychique qui est mise en avant. Quel psychologue, quel psychiatre oserait affirmer que telle naissance non désirée, ne peut en aucun cas modifier actuellement ou plus tard la santé mentale de la mère !
A vrai dire, nul n’en sait rien, et cette ignorance même condamne tous les enfants, si la loi cesse de leur donner une protection absolue.
La santé de l’enfant
Dans sa prime jeunesse, au cours des deux premiers mois surtout, l’être humain est très vulnérable. Certaines infections (comme la rubéole ou la toxoplasmose) peuvent arriver jusqu’à lui et produire des malformations diverses, sans parler de médicaments ou de toxiques comme la Thalidomide de sinistre mémoire, qui faisait des enfants sans jambes et sans bras.
Des maladies héréditaires peuvent aussi se transmettre aux enfants, comme l’hémophilie qui rend le sang incoagulable, ou encore des accidents des chromosomes peuvent survenir au tout début de la vie, comme l’excès d’un chromosome 21 qui provoque une débilité mentale qu’on appelait autrefois mongolisme.
L’amniocentèse
Dans l’immense majorité des cas, aucun examen ne peut nous renseigner directement sur l’état de l’enfant, et l’on sait simplement que dans telle famille ou dans telles conditions, les risques sont beaucoup plus élevés que dans d’autres.
Mais dans un très petit nombre de cas, certaines investigations sont possibles. A l’aide d’une aiguille traversant la paroi abdominale de la mère, on peut prélever un peu de liquide amniotique dans lequel nage le fœtus (amniocentèse). Ce liquide est ensuite analysé au laboratoire.
En cultivant les cellules ainsi prélevées, on peut étudier leurs chromosomes et déceler une maladie chromosomique si l’enfant est atteint. De même, pour certaines maladies héréditaires déterminant un trouble chimique, un diagnostic précis est possible.
La ponction du liquide amniotique se fait vers la 16ème semaine, c’est-à-dire à la fin du quatrième mois ou au début du cinquième. Le fœtus mesure alors plus dune vingtaine de centimètres.
Dans le cas tout particulier d’incompatibilité sanguine entre la mère et l’enfant (maladie Rhésus), l’amniocentèse est extrêmement précieuse puisqu’elle permet un traitement précoce, comme l’a magistralement démontré le Professeur LILEY qui, en Nouvelle-Zélande, réussit le premier à faire une transfusion de sang in utéro à l’enfant menace.
Mais dans l’immense majorité des cas, le diagnostic précoce ne s’accompagne pas ‘une possibilité de traitement, on sait que l’enfant est malade mais on ne sait pas le secourir.
C’est sur cette impuissance que certains proposent de fonder une loi permettant de tuer ces malades ! Comme on regrette que Molière, qui n’aimait guère les morticoles, ne puisse sortir de sa tombe pour fustiger ces ignorants qui discutent fort doctement d’éliminer les patients qui ont l’impertinence de ne pas se laisser guérir par leur art !
Ici aussi il faut bien savoir que la seule noblesse et la seule raison d’être de la médecine est de tenter de rendre à chacun ce que la destinée lui a refusé ou repris…
La médecine n’est pas faite simplement pour les puissants, les forts et les bien-portants ; elle est tout spécialement au service de ceux qui ne sont pas beaux, de ceux qui sont mal venus, mal portants, malheureux, de ceux qui souffrent et qui succombent.
Elle se bat sans arrêt pour la vie, contre la maladie et contre la mort — elle ne peut pas changer de camp -. Et toute l’histoire est là pour nous donner la certitude que ce ne sont pas ceux qui brûlaient les pestiférés dans leur maison ou qui étouffaient les enragés entre deux matelas, qui ont libéré l’humanité de la peste et de la rage.
On ne combat pas un fléau en attaquant ses victimes. C’est la maladie qu’il faut vaincre, et les malades seront sauvés.
La santé publique et morale
Enfin, un troisième argument est souvent avancé. Si la grossesse résulte d’un acte de violence, si les relations incestueuses l’ont provoquée ou encore si l’état de la mère (soit son excès de jeunesse, soit son accablement) ne permettent pas d’espérer une vie heureuse pour l’enfant, on prétend l’éliminer.
Ici aussi, il faut voir clairement que la mort de l’enfant n’est un secours pour personne. La mère avortée repart certes sans son enfant, mais elle emporte sa détresse avec elle. Ce qu’il faut empêcher et réduire presque absolument, ce sont les causes de ces détresses, les viols ou les incestes, les relations sexuelles trop précoces, ou le non respect de la femme par un conjoint dénaturé. C’est là que la loi peut protéger.
Demander à la médecine d’éliminer la victime innocente serait un affreux contre sens.
La santé par la mort
Finalement, toutes les lois qui prétendent protéger la santé par une élimination des enfants font toutes la même erreur : la santé par la mort est un triomphe dérisoire, seule la vie peut vaincre.
Alors, on peut se demander pourquoi certaines législations sont proposées pour étendre les indications d’un avortement prétendu médical.
La raison en est évidente. Ce n’est pas la santé qui est ici réclamée, contrairement aux mots qu’on prononce, c’est le droit de vie et de mort qu’on exige pour les parents, en revenant ainsi aux mœurs d’avant l’ère chrétienne.
La méthode employée pour obtenir cette régression varie selon les payes.
Les députés français sont légalistes et savent qu’on triche toujours ; ils ont voté le permis légal de tuer.
Les résultats sont identiques puisque dans les deux pays, les enfants sont interrompus sans aucune protection.
Il est vain de prétendre, comme certains le font, qu’on peut tuer, parfois, sans en faire habitude.
Au premier mort, on devient homicide.
Jérôme LEJEUNE de l’Académie Pontificale des Sciences

Jérôme Lejeune
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