Un verdict historique, vécu depuis l’extérieur du tribunal
Un verdict historique, vécu aux côtés des soutiens de Gisèle Pélicot

Image : Niels Cambier
C’est une journée dont je me souviendrai toute ma vie. Une affaire hors-normes (bien qu’il n’y ait aucune norme en matière de violences sexuelles). Un procès fleuve. Et un verdict historique.
Pour ma part, je n’ai pas été à l’intérieur du tribunal. J’ai tout suivi depuis l’extérieur, aux côtés de celles — mais aussi ceux, c’est important de le dire — venus apporter leur soutien à Gisèle Pélicot. Je vous raconte.
“Pour moi, c’est une guérison collective”
6h10. Palais de justice d’Avignon. Sur place, il y a déjà du monde. Des journalistes, surtout, mais pas que. Aussi des gens venus d’un peu partout pour assister au verdict et témoigner leur soutien à Gisèle Pélicot — 72 ans, droguée à son insu par son mari et violée par plusieurs dizaines d’hommes. Le tout pendant près d’une décennie. En face du tribunal, une affiche placardée sur les remparts d’Avignon : “Merci Gisèle”, inscrit en grandes lettres noires. La veille, je me suis promenée aux alentours du palais de justice et j’ai remarqué tous ces messages de soutien à l’attention de Madame Pélicot.
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Je ne suis pas surprise de voir autant de monde. J’étais allée à Avignon au début du procès au mois de septembre, et déjà, j’avais croisé des dizaines de militantes féministes. Ce qui m’impressionne, ce matin, c’est le nombre d’hommes au rendez-vous. Comme Mathis, 18 ans. Sa mère lui a transmis ses valeurs féministes, me dit-il. Et puis, il se sent directement concerné par l’affaire : le mari de Gisèle Pélicot a été arrêté dans un supermarché à Carpentras, il y a quatre ans. Le même que celui où Mathis va régulièrement faire ses courses.
7h. Aux abords du tribunal, il y a de plus en plus de monde. Des confrères du monde entier sont à nos côtés. J’entends parler anglais, mais aussi japonais et espagnol. Gisèle Pélicot est vraiment devenue une icône mondiale. Le mois dernier, elle a fait la une de Vogue en Allemagne. La BBC l’a inscrite dans son classement des 100 femmes les plus influentes en 2024. Stefanie est venue de Porto, au Portugal, pour lui apporter son soutien. “Moi aussi je suis survivante des violence sexuelles” me dit-elle. “Gisèle a donné un visage au mouvement #MeToo (…) pour moi, c’est une guérison collective, on fait face”.
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“Ils ont plus peur des oranges que des violeurs”
8h. Des militantes féministes ont apporté des oranges. Une façon d’envoyer les 51 accusés en prison — avant que le verdict ne soit rendu. (Vous connaissez peut-être l’expression : “apporter des oranges”, qui signifie “rendre visite à quelqu’un en prison”).“Ils vont passer des années à l’ombre derrière les murs donc ils besoin d’un peu de vitamine C” s’amuse une militante féministe. Mais les sourires s’estompent rapidement. Les forces de l’ordre interviennent et reprennent les fruits, de peur qu’ils ne soient jetées sur les accusés qui vont bientôt pénétrer dans le palais de justice. Les militantes féministes fulminent. “Ils ont plus peur des oranges que des violeurs”.
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9h. Certains accusés passent devant le public pour entrer dans le tribunal. (d’autres, déjà en détention, sont passés par une autre entrée). Ils sont souvent masqués, la tête couverte d’une capuche ou d’une casquette. Un moyen de ne pas être reconnu. La foule les hue, les traite de “violeurs”.
9h13. Gisèle Pélicot arrive. Au début du procès, elle portait des lunettes fumées, pour ne pas qu’on la reconnaisse. Et puis elle les a retirées. Désormais elle avance à visage découvert. La foule a pris l’habitude de l’applaudir lorsqu’elle entre et sort du tribunal. Ce matin, les applaudissements sont encore plus fournis. Les militantes féministes la remercient, crient leur soutien. A l’intérieur du tribunal, c’est l’heure du verdict.
“Une gifle et un viol de plus pour toutes les femmes en France”
10h15. La première peine tombe. Celle de Dominique Pélicot, le mari de Gisèle. Il est condamné à 20 ans de prison — la peine qui avait été requise par le Ministère Public. Dehors, c’est le soulagement. Des militantes féministes laissent éclater leur joie. “Ce qui compte, c’est que la justice donne un symbole en condamnant définitivement ses actes” me dit Pascale.
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Mais alors que le juge égraine les peines des co-accusés, l’ambiance change. Les 50 autres hommes sont tous condamnés… mais les peines — qui vont entre trois et quinze ans — sont bien inférieures aux réquisitions. “Honte à la justice” scandent des centaines de militantes. “C’est une gifle et un viol de plus pour toutes les femmes en France” me dit Valentine, militante dans le collectif féministe Amazones. “Vous vous faîtes violer, fermez-là. Restez à la maison, continuez à la maison et la ferme. Voilà ce que ça veut dire”. A notre micro, une jeune femme peine à retenir ses larmes. “C’est révoltant, ça me dégoûte”.
Le juge égraine les visages se referment. AMadame Ils sont IL y a quelques semaines, elle faisait la Une de Vogue en Allemagne. En Angleterre, la BBC cette femme de 72 ans est Gisèle Pélicot, dont l’histoire a 72 ans, droguée à son insu pendant près d’une décennie et violée par plusieurs dizaines d’hommes.
“Allez, salut les tricoteuses”
11h30. Maitre Christophe Bruschi, avocat de l’un des co-accusés, sort du tribunal. Son client, Joseph Cocco, retraité de 69 ans, est condamné à trois ans de prison pour agression sexuelle. Il va ressortir libre après avoir effectué de la détention. Au milieu de la foule, Bruschi s’adresse directement aux militantes féministes. “J’ai un message de la part de mon client, pour toutes ces hystériques et ces mal-embouchées : le message, c’est merde… et avec le sourire… Allez, salut les tricoteuses” déclare l’avocat — avant de tourner les talons, souriant, sous les huées*. Il re-rentrera dans le tribunal un peu plus d’une heure plus tard— à nouveau sous les huées.
13h13. Un accusé ressort libre du tribunal. Les militantes le huent. Un homme s’en prend physiquement à lui. La police doit intervenir et l’escorter pour le faire sortir de la foule.
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“Merci, Gisèle”
13h23. C’est le moment que tout le monde attend : la sortie de Gisèle Pélicot. Les militantes s’interrogent. Doivent-elles rester silencieuses, en signe de respect, d’hommage ? Ou doivent-elles l’applaudir ? Au final, elles penchent pour les applaudissements. Gisèle Pélicot sort sous les acclamations, escortée par les forces de l’ordre. “Merci Gisèle” crie la foule. Au fur et à mesure des semaines, Gisèle Pélicot est devenue “Gisèle” pour ses soutiens. Pourtant, ils ne la connaissent que peu. Elle ne parle pas beaucoup devant les médias, n’a donné aucune interview. Ce jeudi, elle a pris la parole à l’intérieur du tribunal pour appeler à “respecter la justice”. Aux abords du palais de justice, elle ne fait pas de nouvelle déclaration.
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La “meute” de journalistes est énorme. La “meute”, c’est notre jargon, pour désigner l’essaim de caméras et de micros qui suivent une personnalité. Celle-ci est particulièrement impressionnante. Je l’avoue, après-coup, j’en tremble un peu. J’ai rarement été aussi remuée au travail.
Je suis désormais dans le train du retour vers la capitale. Le procès est terminé. Mais pour les militantes, ce n’est pas la fin. Ce vendredi, elles organisent une manifestation à 13h devant le palais de justice — l’évènement était prévu avant le verdict. Elles exprimeront leur colère mais pas que. Il y aura du chant, de la danse. “Chacun dira ce qu’il voudra” me dit Valentine, qui attend au moins 200 personnes.
*Le barreau de Lyon a annoncé ouvrir une enquête « déontologique » à la suite de ces propos.
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