Conscience Suprématiste, Capacité Grammaticale, et Jeu
Traduction de l’article de Eric Harris-Braun
Conscience Suprémaciste, Capacité Grammaticale, et Jeu
Traduction de l’article de Eric Harris-Braun
Comme il est assez évident, je n’écris pas beaucoup ici. Mon objectif au cours des 4 dernières années a été assez uniquement de faire construire Holochain et Holo. Et l’écriture me prend beaucoup de temps. J’ai aussi du mal à écrire dans le vide d’Internet, j’ai besoin d’être dans une conversation directe pour partager correctement. Récemment, un ami m’a invité à réagir «à propos de ce que vous voyez et pensez dans le monde en ce moment». en proposant ces questions:
— Que voyez-vous plus clairement maintenant? Qu’est-ce qui vous semble moins clair ou certain maintenant qu’auparavant? — Quelles sont les questions ouvertes les plus importantes / les plus intéressantes / les plus urgentes auxquelles vous pensez en ce moment? — À votre avis, à quels problèmes le monde n’accorde-t-il pas suffisamment d’attention? — Que pourrions-nous faire que nous ne faisons pas actuellement pour progresser vers des résultats plus positifs pour le monde? Selon vous, qu’est-ce qui nous empêche de faire cela?
Étant donné que nous avons récemment franchi des seuils de développement majeurs dans le monde d’Holochain, et que je me sens vraiment optimiste quant à la direction des choses, j’ai senti que j’avais assez d’espace pendant ma pause de fin d’année pour m’asseoir et répondre. Voici ce que j’ai écrit (avec quelques images pour pimenter):

Grande chaîne des êtres
Je vois le «monde» (comme vous l’avez appelé) comme principalement des personnes vivant à l’intérieur d’une certaine forme de conscience (ou ce qu’on appelle parfois un «méta-récit dominant») couplé à un grand nombre de formes incarnées qui travaillent ensemble dans une boucle de rétroaction qui crée un ensemble raisonnablement stable et cohérent d’organismes sociaux que nous appelons tous ensemble «société». Je pense également que le méta-récit dominant est assez uniforme à travers le plus large éventail de cultures de la planète, c.-à-d. il est vrai pour la plupart d’entre nous. J’appellerais ce méta-récit, Conscience Suprémaciste, dans lequel les humains font l’expérience d’une hiérarchie de suprématies, se plaçant eux-mêmes généralement au sommet. Ce récit global mène à toutes sortes de sous-suprématies: humain, national, blanc, mâle, etc. Cela crée une réalité dans laquelle il semble raisonnable, voire «naturel», de créer des États-nations qui colonisent le monde «inconnu». Cela crée une réalité dans laquelle il semble raisonnable de faire reposer une économie sur des entreprises qui encloisonnent en permanence de la valeur tout en externalisant les coûts autant que possible. Cela crée une réalité dans laquelle cela fait sens que notre principal incarnation symbolique de la valeur: l’argent, ait les propriétés qu’il possède: considérer uniquement la richesse échangeable, émise sous forme de dette, de sorte que l’intérêt aide à catalyser et à perpétuer la hiérarchie de suprématies. Cela crée une réalité dans laquelle cela fait sens de séparer les classes, les races et les sexes et d’ordonner leur valeur, et à l’intérieur de ce méta-récit, cela fait sens que ces ordres soient même intériorisés et perpétués par les personnes qui souffrent sous eux. Et par «sens», je n’entends pas quelque chose de forcément bon, je veux simplement dire que cela crée un ensemble cohérent d’histoires et de formes incarnées qui s’auto-perpétuent.
La bonne nouvelle est que ce méta-récit, qui a été caché avec succès la plupart du temps, devient de plus en plus apparent. La mauvaise nouvelle est qu’à grande échelle, la conséquence de la Conscience Suprémaciste est l’autodestruction. Cela vient en grande partie du fait que la cohérence qu’elle crée, celle de la domination et de l’extraction, a rencontré les réelles limites de santé des écosystèmes naturels et sociaux à l’échelle planétaire. La pire nouvelle est que la dynamique en jeu est, je pense, très similaire à celle de la toxicomanie, où toutes les solutions disponibles aux formes incarnées actuelles ne font qu’empirer les choses. Par exemple, l’un des problèmes fondamentaux du monde consiste à utiliser l’argent pour mesurer la valeur. Mais presque personne ne peut imaginer un monde sans argent, seulement un monde dans lequel l’argent est d’une manière ou d’une autre distribué différemment. Même penser à un «monde sans argent» est surtout considéré comme une spéculation d’utopie politique idéaliste plutôt qu’un problème sérieux de théorie des systèmes sur la façon de mesurer et de construire différentes classes de valeur.
Une autre façon, peut-être encore plus simple d’exprimer ce qui précède, est la suivante: je m’intéresse à un monde où une plus grande intelligence collective est possible. Les patterns sous-jacentes actuels d’intelligence collective, bien que sacrément incroyables à certains égards, nous conduisent au suicide collectif à grande échelle, ce que j’aimerais éviter.
Alors, que faut-il faire? Qu’est-ce qui créé une plus grande intelligence collective? Que, pour reprendre les mots de vos questions, «pourrions-nous faire ce que nous ne faisons pas actuellement pour progresser vers des résultats plus positifs pour le monde? Selon vous, qu’est-ce qui nous empêche de faire cela? “
Voici l’histoire du Quoi que je fais à cette fin, Pourquoi cela a du sens pour moi, Comment je m’y prends, y compris les Bloquants que je vois pour y arriver et ce qui pourrait être fait à leur sujet:

Origines de l’alphabet
Quoi: Je crois que le monde a besoin d’une nouvelle capacité grammaticale. Nous avons besoin d’une «grammaire» qui puisse exprimer les organismes sociaux avec autant de complexité et de composabilité que celle fournie par la grammaire que nous appelons ADN pour exprimer la vie biologique. Nous avons besoin de cette capacité qui nous permettrait de les créer avec autant de facilité que la cellule en a pour assembler à la chaîne des protéines complexes exprimées dans les gènes.
Pourquoi: Il me semble que tout changement systémique fondamental à grande échelle vient de l’arrivée de nouvelles capacités grammaticales. Quelques exemples à petite échelle: l’ADN est la capacité grammaticale qui permet la vie, le système complexe de signalisation hormonale est la capacité grammaticale qui permet des organismes multicellulaires, la signalisation neuronale est la capacité grammaticale qui permet l’animal. Quelques exemples à l’échelle humaine familière: le langage humain (sujet / objet / prédicat) est la capacité grammaticale qui permet la culture. L’écriture (phonétique et idéographique) est la capacité grammaticale qui permet une coordination des humains à l’échelle planétaire. Et j’espère que je n’ai pas besoin de mentionner la capacité grammaticale que nous appelons les ordinateurs en réseau et les changements qu’ils entraînent. Si un changement systémique à grande échelle est le but, une nouvelle capacité grammaticale fait à minima partie du jeu, si ce n’est le jeu.
Comment: Donc, si nous avons besoin d’une nouvelle capacité grammaticale qui permets de représenter et exprimer les organismes sociaux pour les mettre au monde, comment allons-nous y parvenir? Eh bien, regardons les capacités grammaticales en général. A quoi ressemblent-elles?
Premièrement, celles fondamentales et puissantes ressemblent toutes à une pile construite à partir de, devinez quoi, d’autres capacités grammaticales. Les histoires, ces expressions de haut niveau de la capacité grammaticale que nous appelons Langage, sont construites à partir de paragraphes, que nous construisons à partir de phrases, qui elles sont construites à partir de fragments de phrase, elles-mêmes construites à partir de mots, elles-mêmes construites à partir de syllabes, elles mêmes composées des phonèmes construits à partir de phones. Chacun de ces niveaux a sa propre intégrité grammaticale distincte qui est liée à la capacité d’exprimer et de recevoir les unités grammaticales à ce niveau.
Les organismes biologiques sont construits à partir de complexes protéiques, ca fait donc sens que le code de niveau le plus bas dans l’ADN soit pour des acides aminés simples de sorte que pratiquement tous les types de complexes protéiques peuvent être construits. Cela démontre un autre aspect clé des capacités grammaticales: ils fournissent un modèle pour la composabilité des parties fondamentales. De quoi sont construits les organismes sociaux? Nous pouvons certainement discuter de cela, mais, à minima, et de manière grossière, il me semble qu’ils sont construits à partir de complexes d’ententes. Parfois, les gens les appellent «contrats sociaux». Ainsi, il semble probable que le niveau le plus bas de notre capacité grammaticale devrait codifier des «micro-ententes» d’une manière qui leur permette d’être composées.
Une autre façon de considérer ces «micro-ententes» dans l’espace social est qu’elles sont des patterns d’interaction entre agents qui permettent aux agents de s’aligner sur une réalité partagée, ce que nous pouvons appeler un Protocole. Les Protocoles sont exactement ces patterns d’interactions entre agents. Ce sont des modèles qui créent des contextes partagés afin que nous puissions nous comprendre mieux et plus efficacement. Nous connaissons tous très bien les protocoles formels et informels, du protocole des pilotes de ligne qui répètent ce que disent les contrôleurs aériens, aux patterns de remerciement et de politesse, aux protocoles de comportement diplomatiques aux dîners d’État, ce sont toutes de petites micro-ententes qui nous permettent d’agir dans un contexte partagé prédéfini au lieu d’avoir à tout débattre dans chaque interaction.
Ainsi, notre nouvelle capacité grammaticale fournirait alors une grammaire pour la création et la composition de tels Protocoles, de sorte qu’il soit facile pour des groupes de personnes de construire de plus grands complexes d’ententes à partir d’eux. C’est là que ca devient amusant. Un Protocole tel qu’il vient d’être défini n’est qu’une autre façon de parler d’une capacité grammaticale: l’ADN fournit la pile de protocoles permettant aux agents cellulaires de s’aligner sur une réalité génétique partagée et de construire des organismes ensemble. Le langage fournit la pile de protocoles permettant aux agents humains de s’aligner sur une réalité d’expressivité partagée et de construire ensemble un sens. Si tel est le cas, la capacité grammaticale dont nous avons besoin est celle dans laquelle nous pouvons créer des capacités grammaticales. Un Protocole pour les Protocoles.
C’est donc cela le centre de tous mes efforts. Comment faire cela à large et petite échelle. Le Gameshifting tel qu’il est utilisé dans les Centres d’Apprentissage Agile en est un exemple. C’est un protocole pour savoir quel protocole social est en jeu et le changer . MetaCurrency, Ceptr et Holochain visent tous à mettre cela au monde pour une utilisation à grande échelle.
Une dernière note sur “Comment”, et cela a à voir avec les “bloquants”. Le comment on abouti à un tel protocole pour les protocoles est important. Des dynamiques sociales à l’échelle mondiale différentes surviendront selon que cette capacité grammaticale est possédée ou encloisonnée, ou si elle est portée comme un bien commun. Si les signaux de la grammaire sont envoyés sur des porteuses détenues par une entité, alors cela créé un énorme déséquilibre de pouvoir. Ainsi, la non-encloisonabilité des porteuses fondamentales de la capacité grammaticale fait une énorme différence dans ce qui y évoluera. La logique d‘encloisonnement qui est profondément ancré dans l’approche capitaliste est un énorme obstacle pour que tout cela aboutisse. Il y aurait beaucoup plus à dire à ce sujet, mais je pense que c’est assez long pour le moment.
Pour terminer cette chape, j’aimerais revenir au début et relier les capacités grammaticales à la Conscience Suprémaciste. Atteindre la suprématie repose toujours sur une forme de coercition. La violence est le mot que nous utilisons pour désigner la coercition au niveau physique. Nous reconnaissons également comme violent d’autres formes de coercition non-physique, ou du moins nous les appelons abusives. Nous reconnaissons la manipulation coercitive des médias et des informations, des «Fake News», etc. Ce sont toutes des pratiques faisant parti de la Conscience Suprémaciste.
De fait, l’autre voie semble assez claire. Si je base toutes mes actions dans l’esprit d’une conversation non-coercitive, je vivrai en dehors de la Conscience Suprémaciste. Tant de choses que je fais nécessitent la coercition des autres. M’extraire de la vie coercitive est non-trivial. Mais je crois qu’à la fin cela ressemblera, de manière intéressante, au jeu. Comme le dit James P. Carse dans Finite and Infinite Games: «celui qui doit jouer ne peut pas jouer». Le jeu ne peut pas se produire dans un contexte de coercition. Mais le jeu consiste aussi à créer temporairement des limites finies et des règles par lesquelles on peut entrer dans un jeu consensuel. Et c’est le rôle du Protocole des Protocoles. Cela pourrait être, par consentement, un jeu temporaire pour créer plus de jeux temporaires, sachant que nous voudrions toujours élargir les horizons de notre jeu en jouant ensemble.
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