L’antichambre de l’évasion
Un peu de Morbihan avant l’Ecosse
L’antichambre de l’évasion
Un peu de Morbihan avant l’Écosse

Allongée paresseusement sur la chaise longue, enivrée par l’air chargé de l’odeur marine qui se mélangeait avec les effluves sucrés du mimosa, les souvenirs de l’année dernière remontaient par bribes. Je me remémorai la période de travail intense qui avait précédé mon départ vers le fleuve Tagliamento. Suite à un étrange coup du sort, je devais écrire sur la pêche, la Durance et le Buëch… Deux rivières à tresses, véritables petites cousines du Tagliamento. Alors que je suais devant mon écran et sous ma fenêtre de toit, pour rendre mes textes avant mon départ, mon esprit partait déjà sur les rives italiennes et un petit canoé rouge. Ce qui rendait la production de mon travail très aléatoire selon les heures de la journée ou de la nuit…
Un an et demi plus tard, j’étais allée passer une semaine en Bretagne avant un voyage écossais. Et par un invraisemblable et malin second coup du sort, j’étais de nouveau immergée jusqu’au cou au bord de la rivière Spey en Écosse, au point d’avoir, cette fois-ci de véritables hallucinations.

Des petites maisons en pierre de granit, je m’attendais à voir surgir des highlanders en kilt. Les dunes balayées par le vent et recouvertes d’une tendre herbe rase me transportaient dans les landes de la mer du Nord.
Les cotes déchiquetées trompaient ma vue avec des visions de phoques, de saumons et de dauphins. Après plusieurs bières au blé noir, je pouvais même jurer avoir entraperçu des baleines de minke !

Chaque marche solitaire me voyait énumérer mentalement le contenu de mon futur sac de bivouac que je recommençais donc, jour après jour, au gré de mes envies. L’incarnat de la fleur d’oignon sauvage mêlée au vert des prunelliers et du chiendent des dunes me faisaient imaginer un joli tartan émeraude et violet qui n’existait probablement pas dans le patrimoine écossais mais juste dans mon esprit torturé par la perspective de l’écosse. Je ne l’avais ni prévu, ni programmé mais le fait est que j’étais dans le Morbihan. « L’Écosse c’est un peu la Bretagne au carré » comme me le faisait remarquer un ami à qui j’avais envoyé quelques photos. Pour moi c’était du XXXXXL. Comme ce qui m’était arrivé avant mon départ pour le Tagliamento, je me retrouvais dans un état de dédoublement très inconfortable…
Je n’étais pas la première à constater que le voyage commençait bien avant le départ mais je m’inquiétais de cette étrange bégaiement de l’esprit qui me semblait démarrer un peu tôt.

Pour couronner le tout, je lisais la saga Outlander où j’étais tombée amoureuse successivement de tous les highlanders un tant soit peu héroïques. Bien sur, quand je relevais le nez de mon roman, je ne voyais que des pêcheurs à la petite semaine, sur le retour d’age, ventripotent dans leur short étriqué ou de jeunes éphèbes arborant des tee-shirt de lutte contre la sclérose en plaque ou le cancer, courant avec leur smartphone greffé sur le bras. De ce coté-là je me consolais : il était nettement préférable et d’ailleurs très sain que je me réfugie dans mes rêves. De fait, je pris la décision radicale d’une totale immersion et de laisser libre cours à “mon pti canoé dans la tête”, histoire de purger le problème et de profiter du Morbihan.
Un traitement radical !
Je partis donc marcher sur le long des côtes, au petit matin, dans un paysage scottish style. Avec juste trois sous, de quoi faire des photos et un peu d’eau, je me suis laissée égarer au pays de mes rêves, ne m’interdisant aucune digression. Les dunes me cachaient l’océan mais je l’entendais clapoter et pétiller sur les galets avec des petites notes d’encouragements destinées qu’à moi seule. Du vert et du blanc opalin à perte de vue : le sombre des prunelliers, la couleur bouteille des roseaux, la moquette tendre de l’herbe recouvrant les dunes en de doux mamelons, le vert de gris des chardons, le beige duvet des frêles graminées en forme de queues de lapin assorti au sable gris perle.

Je croisais un bel échassier aux attrayantes pattes rouges traversant devant moi pour me présenter toute sa nichée alors qu’au loin les tours d’un château se laissait deviner. Joyeux, ou décevant mirage ? j’avais tellement envie d’y croire…

Des traces de pneus dans le sable me transportaient vers cet autre voyage d’Inverness à l’ile de sky que je ferai -c’est sur-l’année suivante à vélo. Je constatais avec désolation que je me projetais déjà dans le voyage d’après le prochain. Il n’était pas encore dit qu’en fait de traitement radical, la purge s’avérerait efficace... J’avais plutôt l’impression de renforcer mon ancrage imaginaire. Je ne croisais personne jusqu’au château qui faisait cache-cache avec moi jusqu’à ce que j’arrive au pied de ses douves bien réelles quoique d’un vert émeraude impénétrable et mystérieux. Repère probable d’une Nessie bretonne ? Un loch pardon un lac s’étendait à proximité…

Dans ma quête fort prosaïque d’un café pour me remettre d’aplomb, je croisais de petites chaumières, celtiques ou gaéliques ? Je n’étais plus en mesure de faire la différence. Au détour, d’une ruelle, je rencontrais un sympathique biscuitier… roux de son état ! Je refrénais les premiers mots d’anglais qui me venaient naturellement aux lèvres. Nous avons échangé quelques phrases pendant que je faisais provision de pâtisseries locales tout juste sorties du four. L’air un poil intrigué, il m’a offert un café puis sans rien dire de plus j’ai repris ma route. Ah cette magie du café offert à une voyageuse par un inconnu, sans retour, ni plus de manière. Il a la saveur de l’humanité vierge et généreuse, celle qui nous pousse à entreprendre des voyages vers l’autre, sans rien attendre de plus que quelques rencontres marquantes, brèves et si intenses.

Je fis le retour par les marais, puis par la grève, m’émerveillant des champs de galets bigarrés, tour à tour, perle translucide, caramel transparent, noir de charbon, tranchés par des bancs de sable pur et fin. Je m’immergeais dans une eau cristalline et fraîchement salée, goûtant à la pureté de cette journée de liberté.
Je me souviendrais longtemps du goût du financier à l’orange, sublime, dévoré devant l’océan vierge de présence humaine, le parfum du café encore sur les lèvres.
Mon voyage venait de commencer avec trois semaines d’avance. Le temps à décompter d’ici le vrai départ s’annonçait difficile…
메타데이터
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