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đŸ‡«đŸ‡· La vie encore possible

Vies parallĂšles | 14

Ɓukasz Ratajczak · 2026-05-14 07:01 · 0 claps · 11.4 min read
#essai #ecriture #identité #lgbtq #littérature
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Wiki topics: ✊ · Equality & Identity

đŸ‡«đŸ‡· La vie encore possible

Vies parallĂšles | 14

I. Un matin d’avenir

Il y a des matins qui semblent appartenir à plus que le présent seul.

Comme s’ils portaient en eux la promesse lĂ©gĂšre de quelque chose qui n’a pas encore eu lieu.

Ce matin est de ceux-lĂ .

Marseille s’éveille lentement. De la rue monte le bruit du balayage — un balai mĂ©tallique qui racle le trottoir avec son frottement caractĂ©ristique, rĂȘche et sourd. Quelqu’un ouvre une fenĂȘtre Ă  l’étage d’en face. Un pot de romarin apparaĂźt sur le balcon.

L’air sent le sel et le cafĂ©.

Lou est dans la cuisine, il prĂ©pare le petit dĂ©jeuner. Je l’entends faire glisser les assiettes sur le plan de travail, ouvrir le tiroir Ă  couverts, fredonner doucement — un fragment de mĂ©lodie que je ne parviens pas Ă  identifier.

Je suis assis Ă  la table, un carnet devant moi.

C’est l’un de ces moments oĂč l’on n’écrit pas encore vraiment. On regarde la page et on laisse les pensĂ©es tourner lentement, comme si elles cherchaient encore leur propre trajectoire.

Ce cycle est né de moments comme celui-ci.

De retours lents vers différents points de la biographie.

Varsovie.

L’école.

Les premiers textes.

Le départ.

Marseille.

La rencontre avec Lou.

Chacun de ces moments Ă©tait Ă  la fois un commencement et une fin — une version de la vie qui s’ouvrait et se refermait.

Mais ce matin, assis à cette table, à écouter Lou verser le café dans les tasses, une autre question surgit.

Non pas sur le passé.

Non pas sur ce que j’aurais pu ĂȘtre.

Mais sur quelque chose de bien plus difficile.

Qui je peux encore devenir.

JosĂ© Esteban Muñoz Ă©crivait que la queerness se tient toujours un peu dans l’avenir. Qu’elle est quelque chose qui n’a pas encore eu lieu, quelque chose qui cherche encore Ă  trouver sa forme dans le monde.

C’est l’une de ces phrases qui ont longtemps travaillĂ© en moi.

Parce que pendant de nombreuses annĂ©es, j’ai pensĂ© la vie en termes de passĂ©.

Les décisions déjà prises.

Les chemins déjà empruntés.

Les biographies alternatives qui auraient pu se construire.

Mais l’avenir est une tout autre chose.

Ce n’est pas un ensemble de possibilitĂ©s perdues.

C’est un espace de possibilitĂ©s qui n’ont pas encore de forme.

Ocean Vuong a Ă©crit un jour que l’avenir peut ĂȘtre trĂšs silencieux.

Il ne se présente pas dans les grandes déclarations.

Il vient plutĂŽt dans les petits moments — dans les phrases que l’on commence Ă  peine Ă  Ă©crire, dans les conversations qui n’ont pas encore eu lieu, dans les dĂ©cisions qui attendent encore leur heure.

Lou pose une tasse de café devant moi.

– Tu prends des notes encore, depuis ce matin, dit-il.

– J’essaie plutĂŽt de comprendre sur quoi je peux encore Ă©crire.

Il sourit.

– Sur l’avenir.

Je ris doucement.

Ça paraüt simple.

Mais l’avenir est le sujet le plus difficile qui soit.

Parce qu’on ne peut pas le dĂ©crire comme on dĂ©crit le passĂ©.

Il n’a pas encore de forme.

Il n’a pas encore de langage.

Je regarde un instant par la fenĂȘtre.

Dans la rue, quelqu’un passe Ă  vĂ©lo.

Une femme ùgée promÚne son chien.

Quelqu’un porte un sac dont dĂ©passe une baguette dans son emballage de papier.

La vie suit son cours, trĂšs ordinairement.

Et soudain, je prends conscience de quelque chose qui ne m’était pas apparu aussi clairement avant.

Tout ce cycle Ă©tait, d’une certaine façon, une tentative de dialogue avec le passĂ©.

Avec le garçon de Varsovie.

Avec le jeune homme qui essayait encore de comprendre sa propre vie.

Mais l’avenir n’est pas un dialogue.

C’est un espace.

Il ne demande pas qui tu étais.

Il demande qui tu peux encore devenir.

Muñoz avait raison.

La queerness n’est pas quelque chose qu’on peut enfermer dans une dĂ©finition.

C’est un mouvement.

Une promesse.

Une tension légÚre entre ce qui existe déjà et ce qui cherche encore à advenir.

Lou s’assoit en face de moi.

Nous mangeons en silence, quelques instants.

Puis il dit quelque chose sur les projets du week-end.

Je l’écoute, mais je sens en mĂȘme temps autre chose.

Une sorte de curiositĂ© tranquille Ă  l’égard du temps qui vient.

Car si tout ce cycle Ă©tait le rĂ©cit de vies parallĂšles — de celles qui auraient pu avoir lieu et de cette seule qui a vraiment eu lieu — alors la derniĂšre question reste encore ouverte.

Non pas sur le passé.

Mais sur l’avenir.

Quelle vie est encore possible.

II. L’avenir, fragile Ă©difice

Pendant de longues annĂ©es, l’avenir m’a semblĂ© quelque chose de trĂšs lointain.

Non pas dans le sens du temps.

Mais dans le sens de l’imagination.

Quand on est jeune, on pense Ă  l’avenir de façon trĂšs concrĂšte. Il apparaĂźt dans les plans, dans les projets, dans les phrases qui commencent par le mot « quand ».

Quand j’aurai fini mes Ă©tudes.

Quand je partirai.

Quand j’aurai trouvĂ© ma place.

Mais avec le temps, ces phrases commencent Ă  changer.

L’avenir cesse d’ĂȘtre quelque chose qu’on peut planifier avec prĂ©cision.

Il devient plutît un espace qu’il faut habiter trùs prudemment.

Ocean Vuong a Ă©crit un jour que l’avenir n’est pas un lieu oĂč l’on arrive.

C’est plutît une façon de regarder.

Cette phrase a longtemps travaillé en moi.

Parce que pendant des annĂ©es, j’ai pensĂ© Ă  l’avenir comme Ă  un but.

Comme à quelque chose qu’il fallait atteindre.

Et pourtant l’avenir se passe autrement.

Il naĂźt dans les petits gestes.

Dans des décisions qui ne semblent pas toujours importantes.

Dans des conversations qui changent quelque chose à notre façon de voir le monde.

Lou verse un nouveau café.

Nous restons à table un peu plus longtemps que prévu. Le matin se transforme lentement en milieu de matinée. La lumiÚre dans la cuisine devient plus vive, plus nette.

Je regarde ses mains tandis qu’il fait glisser la tasse vers moi.

Je pense Ă  quelque chose de trĂšs simple.

Combien il Ă©tait difficile, autrefois, d’imaginer ce quotidien.

Non pas parce qu’il Ă©tait impossible.

Mais parce qu’il n’avait pas encore de forme.

JosĂ© Esteban Muñoz Ă©crivait que la queerness existe Ă  l’horizon de l’avenir. Qu’elle n’est pas quelque chose qu’on peut pleinement voir dans le prĂ©sent.

C’est plutît une intuition.

Un mouvement vers un monde qui n’a pas encore Ă©tĂ© construit.

Quand je lisais ses textes pour la premiÚre fois, je pensais surtout à la dimension sociale de cette pensée.

À un monde qui pourrait ĂȘtre plus ouvert.

Plus juste.

Plus attentif aux différences.

Mais avec le temps, je commence Ă  comprendre cette phrase autrement.

Plus intimement.

Parce que l’avenir n’est pas seulement une catĂ©gorie politique.

Il est aussi quelque chose de trĂšs intime.

Chaque ĂȘtre porte en lui une carte invisible de l’avenir.

Non pas une carte qu’on peut dessiner.

Mais une carte qu’on peut sentir.

Comme la direction légÚre du vent.

Quand je pense à mon propre avenir, je ne vois plus un seul scénario.

Je vois plutĂŽt plusieurs lignes trĂšs tranquilles.

L’écriture qui continuera Ă  se transformer.

La ville qui peut devenir encore davantage un foyer.

Une relation qui grandira dans le temps, comme grandissent les arbres — lentement, presque imperceptiblement.

Mais je vois aussi autre chose.

L’avenir comme espace d’incertitude.

Non pas dans le sens de la peur.

Mais dans le sens de l’ouverture.

Car la vie encore possible n’a pas besoin d’ĂȘtre spectaculaire.

Elle n’a pas besoin de changer le monde.

Il suffit parfois qu’elle reste vivante.

Qu’elle ne se referme pas sur une seule dĂ©finition.

Lou me regarde un instant.

– À quoi tu penses ?

Je réfléchis un moment.

– À l’avenir.

Il sourit.

– Ça semble sĂ©rieux
 Peut-ĂȘtre que ça l’est vraiment.

Et pourtant, quand je pense vraiment Ă  l’avenir, je ne ressens pas de gravitĂ©.

PlutÎt quelque chose qui ressemble à de la curiosité.

Comme si la vie avait encore devant elle quelques pages qui attendent d’ĂȘtre Ă©crites.

Muñoz avait raison.

L’avenir n’est pas un lieu qui existe dĂ©jĂ .

C’est un espace de possibilitĂ©s.

Et c’est peut-ĂȘtre pour cela qu’il demeure si profondĂ©ment fragile.

Car chaque vie — mĂȘme celle qui semble dĂ©jĂ  ordonnĂ©e — contient encore quelque chose en elle.

Quelque chose qui cherche encore Ă  advenir.

III. L’homme que je ne suis pas encore

Il existe aussi une autre vie.

Mais cette fois, ce n’est pas une vie perdue.

Ce n’est pas une vie qui aurait pu avoir lieu autrefois.

C’est une vie qui cherche encore à advenir.

Je l’entrevois parfois avec beaucoup de nettetĂ©.

Non pas comme un plan.

Mais comme une esquisse silencieuse.

L’homme que je ne suis pas encore vit quelque part trùs prùs de ma vie actuelle. Non dans une autre ville. Non dans une autre biographie.

PlutĂŽt quelques pas plus loin sur le mĂȘme chemin.

Dans cette version future de la vie, l’écriture ressemble un peu Ă  autre chose.

Elle n’est plus seulement une tentative de se comprendre soi-mĂȘme.

Elle devient aussi une façon de parler au monde.

Les textes sont plus apaisés.

Peut-ĂȘtre plus courageux.

Peut-ĂȘtre moins concentrĂ©s sur leur propre peur.

Parce que quelque chose Ă  l’intĂ©rieur a eu le temps de mĂ»rir un peu.

Cet homme vit encore au bord de la mer.

Je ne sais pas si c’est encore Marseille.

Peut-ĂȘtre ailleurs.

Mais dans sa vie demeure quelque chose de cette lumiÚre qui se réfléchit chaque jour sur les murs de pierre de la ville.

Lou est lĂ  aussi.

Non comme un grand événement.

Mais comme une présence constante.

Leur vie ensemble ne ressemble plus Ă  l’histoire d’une rencontre qui a tout changĂ©.

C’est plutît une persistance tranquille.

Deux tasses de café le matin.

Des promenades sans destination précise.

Des conversations qui commencent par des riens et finissent dans des lieux tout différents.

Ocean Vuong a Ă©crit un jour que l’avenir n’est pas quelque chose qu’on voit clairement.

C’est plutît un espace dans lequel on apprend à respirer un peu plus largement.

Quand je pense Ă  cette version future de moi-mĂȘme, c’est exactement ce que je vois.

Un homme qui respire plus calmement.

Non parce que la vie est devenue plus simple.

Mais parce qu’il a cessĂ© d’en attendre une rĂ©ponse dĂ©finitive.

Muñoz Ă©crivait que la queerness existe dans un avenir qui n’a pas encore eu lieu.

On peut lire cette phrase de bien des façons.

Politiquement.

Socialement.

Mais on peut aussi la lire de façon trÚs intime.

Comme un rappel que la vie ne s’arrĂȘte pas au moment oĂč l’on commence Ă  comprendre sa propre histoire.

Il y a toujours quelque chose au-delĂ .

Une nouvelle version de soi.

Une nouvelle façon de regarder.

Une nouvelle forme de tendresse envers le monde.

Parfois, je l’imagine, cet homme à venir, quand je suis assis à mon bureau et que j’essaie de finir une phrase.

Il me regarde depuis une légÚre distance.

Il ne juge pas.

Il attend.

Comme s’il savait quelque chose que je ne sais pas encore.

Et c’est alors que je prends conscience de quelque chose de trùs simple.

Que toutes les vies parallÚles évoquées dans ce cycle concernaient le passé.

Ce que j’aurais pu ĂȘtre.

Mais il existe encore une autre biographie parallĂšle.

Celle qui vient Ă  peine.

L’homme que je ne suis pas encore.

Et que j’apprends peu à peu à reconnaütre.

IV. Une ligne de vie ouverte

Le soir, nous rentrons avec Lou d’une courte promenade.

L’air au-dessus du port est plus frais qu’au matin. La mer a la couleur du mĂ©tal sombre, et les lumiĂšres des bateaux se dĂ©placent lentement Ă  l’horizon, comme si quelqu’un faisait glisser de petits feux le long d’une ligne invisible.

Le soir, Marseille est un peu plus recueillie.

Les voix des cafĂ©s se mĂȘlent aux bruits des assiettes et du verre. Des fenĂȘtres parvient de la musique, parfois un fragment de conversation, parfois seulement un rire qui flotte un instant au-dessus de la rue et disparaĂźt aussitĂŽt.

Nous marchons lentement.

Lou parle d’un projet sur lequel il travaille à l’agence. Il parle vite, gesticule un peu, comme toujours quand quelque chose l’enthousiasme vraiment.

Je l’écoute, mais je sens en mĂȘme temps autre chose.

Une sorte de conscience tranquille du temps.

Parce que l’avenir commence toujours dans des moments comme celui-ci.

Non dans les grandes déclarations.

Non dans les moments qu’on dĂ©crit ensuite comme dĂ©cisifs.

Mais dans les soirs ordinaires, quand on marche dans la rue aux cĂŽtĂ©s de quelqu’un qui est devenu une partie de sa vie.

JosĂ© Esteban Muñoz Ă©crivait que l’avenir est quelque chose qu’il faut s’imaginer avant qu’il puisse avoir lieu.

Cette phrase revient souvent Ă  moi.

Non parce que je crois aux visions ou aux scénarios.

Mais parce que l’avenir a besoin de l’imagination pour pouvoir exister.

Sans elle, la vie se referme sur le présent.

Elle devient répétition.

Ocean Vuong Ă©crivait que l’avenir est une forme de tendresse envers soi-mĂȘme.

Que penser Ă  ce qu’on peut encore devenir est un acte d’espĂ©rance lĂ©gĂšre.

Lorsque nous arrivons Ă  notre rue, Lou s’arrĂȘte un instant.

Il lĂšve les yeux vers le balcon de notre appartement.

– J’ai dĂ» laisser la lumiĂšre allumĂ©e dans la cuisine, dit-il.

Je ris.

– C’est bien. Ça nous guidera pour rentrer.

Nous montons l’escalier.

Les mĂȘmes marches que nous gravissons chaque jour. Les mĂȘmes murs oĂč la lumiĂšre des lampes fait de lĂ©gĂšres taches jaunes.

Le quotidien a en lui quelque chose d’une extraordinaire discrĂ©tion.

Et pourtant c’est prĂ©cisĂ©ment lui l’endroit oĂč l’avenir prend vraiment forme.

Parce que la vie ne se déploie pas seulement dans les grands moments.

Elle se déploie dans les répétitions.

Dans les petites décisions.

Dans le fait que quelqu’un reste.

Dans le fait que quelqu’un revient.

Quand nous ouvrons la porte de l’appartement, Lou va le premier dans la cuisine.

Il pose la bouilloire sur le gaz.

Je reste un instant prĂšs de la fenĂȘtre.

Je regarde la rue.

Les gens qui passent sous notre balcon, chacun avec sa propre histoire, ses propres décisions, ses propres biographies parallÚles.

Et soudain surgit une pensée qui clÎt ce cycle.

À travers tous ces essais, j’ai essayĂ© de comprendre une seule question.

Ce que j’aurais pu ĂȘtre.

Quelles vies auraient pu avoir lieu.

Quelles trajectoires auraient pu s’ouvrir.

Mais peut-ĂȘtre que la question la plus importante est autre.

Non pas sur le passé.

MĂȘme pas sur les biographies alternatives.

Mais sur quelque chose de plus simple.

Quelle vie est encore devant moi.

Muñoz avait raison.

L’avenir n’est pas encore là.

Mais cela ne veut pas dire qu’il n’existe pas.

Il existe comme une ligne du temps délicate, qui conduit plus loin.

Nous ne savons pas oĂč.

Nous ne savons pas exactement qui nous serons.

Nous ne savons qu’une seule chose.

Que la vie — mĂȘme celle qui a dĂ©jĂ  eu lieu — ne se referme jamais complĂštement.

Elle laisse toujours devant elle encore un espace.

Encore une page.

Encore une vie qui reste possible.

Note de l’auteur (à l’intention du lecteur francophone)

Je suis polonais. J’écris en polonais. Mais la vie que je dĂ©cris dans ces pages se dĂ©roule en français.

Ce paradoxe n’est pas un accident.

Il est la matiĂšre mĂȘme de ce livre.

Vies parallĂšles est un cycle de quinze essais nĂ©s Ă  Marseille, dans une cuisine, Ă  une table prĂšs d’une fenĂȘtre qui donne sur une rue dont je connais maintenant chaque bruit, chaque lumiĂšre, chaque heure. J’ai grandi Ă  Varsovie — ville de brume et de bĂ©ton, de mĂ©moire lourde et de dĂ©sirs longtemps tus. Je suis parti. Non pas pour fuir, mais parce que certaines vies ne peuvent commencer qu’ailleurs.

Marseille est devenue cet ailleurs.

Non pas parce qu’elle est belle — elle l’est, mais ce n’est pas la raison. Parce qu’elle est bruyante, contradictoire, presque indiffĂ©rente. Parce que personne ne me demandait, dans cette ville, d’ĂȘtre une version cohĂ©rente de moi-mĂȘme. Et c’est dans cet espace-lĂ  que j’ai commencĂ© Ă  Ă©crire.

Lou est apparu dans cette ville.

Lou — c’est-Ă -dire Louis, c’est-Ă -dire la personne qui fait glisser une tasse de cafĂ© vers moi le matin et qui fredonne une mĂ©lodie que je ne reconnais pas toujours, mais que j’attends maintenant chaque jour. Dans ce texte, je l’appelle Lou. C’est son prĂ©nom de tous les jours, le prĂ©nom que j’emploie quand rien n’est solennel. Ici, rien ne l’est.

J’ai convoquĂ© dans ces essais deux voix qui m’ont accompagnĂ© pendant l’écriture.

JosĂ© Esteban Muñoz — thĂ©oricien amĂ©ricain d’origine cubaine, dont l’Ɠuvre Cruising Utopia pose une question qui ne m’a plus quittĂ© : et si l’identitĂ© queer n’était pas quelque chose qu’on possĂšde, mais quelque chose qu’on anticipe ? Quelque chose qui existe dans l’avenir plutĂŽt que dans le prĂ©sent ? Je ne le cite pas pour faire preuve d’érudition. Je le cite parce que sa pensĂ©e m’a appris Ă  regarder ma propre vie autrement — non pas comme un rĂ©cit dĂ©jĂ  Ă©crit, mais comme une ligne qui continue.

Ocean Vuong — poĂšte et romancier amĂ©ricain d’origine vietnamienne — m’a appris autre chose : que la tendresse peut ĂȘtre une forme de rĂ©sistance. Que l’on peut Ă©crire sur la vulnĂ©rabilitĂ© sans en avoir honte. Ses phrases sur l’avenir ne sont pas des affirmations philosophiques. Ce sont des gestes.

Je conserve dans ce texte les mots queerness et queer — en français comme en polonais. Non par nĂ©gligence, mais parce que ces mots portent une histoire que leurs Ă©quivalents ne portent pas tout Ă  fait. En français, queer a traversĂ© l’Atlantique avec ses cicatrices intactes. Il dĂ©signe Ă  la fois une thĂ©orie, une communautĂ©, une façon d’ĂȘtre au monde qui refuse d’ĂȘtre fixĂ©e. Je n’ai pas voulu les domestiquer.

Ce cycle s’appelle Vies parallùles.

Non pas parce que je crois Ă  une autre vie meilleure que celle-ci.

Mais parce que toute vie vĂ©cue est bordĂ©e par les vies qu’elle n’a pas choisies. Et que les regarder — sans regret, mais sans les oublier — m’a semblĂ© ĂȘtre une façon honnĂȘte d’écrire.

Cet essai est le quatorziÚme. Le dernier sera différent.

Mais celui-ci — le quatorziĂšme — appartient au matin. À la cuisine. Au sel et au cafĂ©.

À Lou qui fredonne.

À la page qui attend.

– Ɓ.R.


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