đ«đ· La vie encore possible
Vies parallĂšles | 14
đ«đ· La vie encore possible
Vies parallĂšles | 14
I. Un matin dâavenir
Il y a des matins qui semblent appartenir à plus que le présent seul.
Comme sâils portaient en eux la promesse lĂ©gĂšre de quelque chose qui nâa pas encore eu lieu.
Ce matin est de ceux-lĂ .
Marseille sâĂ©veille lentement. De la rue monte le bruit du balayage â un balai mĂ©tallique qui racle le trottoir avec son frottement caractĂ©ristique, rĂȘche et sourd. Quelquâun ouvre une fenĂȘtre Ă lâĂ©tage dâen face. Un pot de romarin apparaĂźt sur le balcon.
Lâair sent le sel et le cafĂ©.
Lou est dans la cuisine, il prĂ©pare le petit dĂ©jeuner. Je lâentends faire glisser les assiettes sur le plan de travail, ouvrir le tiroir Ă couverts, fredonner doucement â un fragment de mĂ©lodie que je ne parviens pas Ă identifier.
Je suis assis Ă la table, un carnet devant moi.
Câest lâun de ces moments oĂč lâon nâĂ©crit pas encore vraiment. On regarde la page et on laisse les pensĂ©es tourner lentement, comme si elles cherchaient encore leur propre trajectoire.
Ce cycle est né de moments comme celui-ci.
De retours lents vers différents points de la biographie.
Varsovie.
LâĂ©cole.
Les premiers textes.
Le départ.
Marseille.
La rencontre avec Lou.
Chacun de ces moments Ă©tait Ă la fois un commencement et une fin â une version de la vie qui sâouvrait et se refermait.
Mais ce matin, assis à cette table, à écouter Lou verser le café dans les tasses, une autre question surgit.
Non pas sur le passé.
Non pas sur ce que jâaurais pu ĂȘtre.
Mais sur quelque chose de bien plus difficile.
Qui je peux encore devenir.
JosĂ© Esteban Muñoz Ă©crivait que la queerness se tient toujours un peu dans lâavenir. Quâelle est quelque chose qui nâa pas encore eu lieu, quelque chose qui cherche encore Ă trouver sa forme dans le monde.
Câest lâune de ces phrases qui ont longtemps travaillĂ© en moi.
Parce que pendant de nombreuses annĂ©es, jâai pensĂ© la vie en termes de passĂ©.
Les décisions déjà prises.
Les chemins déjà empruntés.
Les biographies alternatives qui auraient pu se construire.
Mais lâavenir est une tout autre chose.
Ce nâest pas un ensemble de possibilitĂ©s perdues.
Câest un espace de possibilitĂ©s qui nâont pas encore de forme.
Ocean Vuong a Ă©crit un jour que lâavenir peut ĂȘtre trĂšs silencieux.
Il ne se présente pas dans les grandes déclarations.
Il vient plutĂŽt dans les petits moments â dans les phrases que lâon commence Ă peine Ă Ă©crire, dans les conversations qui nâont pas encore eu lieu, dans les dĂ©cisions qui attendent encore leur heure.
Lou pose une tasse de café devant moi.
â Tu prends des notes encore, depuis ce matin, dit-il.
â Jâessaie plutĂŽt de comprendre sur quoi je peux encore Ă©crire.
Il sourit.
â Sur lâavenir.
Je ris doucement.
Ăa paraĂźt simple.
Mais lâavenir est le sujet le plus difficile qui soit.
Parce quâon ne peut pas le dĂ©crire comme on dĂ©crit le passĂ©.
Il nâa pas encore de forme.
Il nâa pas encore de langage.
Je regarde un instant par la fenĂȘtre.
Dans la rue, quelquâun passe Ă vĂ©lo.
Une femme ùgée promÚne son chien.
Quelquâun porte un sac dont dĂ©passe une baguette dans son emballage de papier.
La vie suit son cours, trĂšs ordinairement.
Et soudain, je prends conscience de quelque chose qui ne mâĂ©tait pas apparu aussi clairement avant.
Tout ce cycle Ă©tait, dâune certaine façon, une tentative de dialogue avec le passĂ©.
Avec le garçon de Varsovie.
Avec le jeune homme qui essayait encore de comprendre sa propre vie.
Mais lâavenir nâest pas un dialogue.
Câest un espace.
Il ne demande pas qui tu étais.
Il demande qui tu peux encore devenir.
Muñoz avait raison.
La queerness nâest pas quelque chose quâon peut enfermer dans une dĂ©finition.
Câest un mouvement.
Une promesse.
Une tension légÚre entre ce qui existe déjà et ce qui cherche encore à advenir.
Lou sâassoit en face de moi.
Nous mangeons en silence, quelques instants.
Puis il dit quelque chose sur les projets du week-end.
Je lâĂ©coute, mais je sens en mĂȘme temps autre chose.
Une sorte de curiositĂ© tranquille Ă lâĂ©gard du temps qui vient.
Car si tout ce cycle Ă©tait le rĂ©cit de vies parallĂšles â de celles qui auraient pu avoir lieu et de cette seule qui a vraiment eu lieu â alors la derniĂšre question reste encore ouverte.
Non pas sur le passé.
Mais sur lâavenir.
Quelle vie est encore possible.
II. Lâavenir, fragile Ă©difice
Pendant de longues annĂ©es, lâavenir mâa semblĂ© quelque chose de trĂšs lointain.
Non pas dans le sens du temps.
Mais dans le sens de lâimagination.
Quand on est jeune, on pense Ă lâavenir de façon trĂšs concrĂšte. Il apparaĂźt dans les plans, dans les projets, dans les phrases qui commencent par le mot « quand ».
Quand jâaurai fini mes Ă©tudes.
Quand je partirai.
Quand jâaurai trouvĂ© ma place.
Mais avec le temps, ces phrases commencent Ă changer.
Lâavenir cesse dâĂȘtre quelque chose quâon peut planifier avec prĂ©cision.
Il devient plutĂŽt un espace quâil faut habiter trĂšs prudemment.
Ocean Vuong a Ă©crit un jour que lâavenir nâest pas un lieu oĂč lâon arrive.
Câest plutĂŽt une façon de regarder.
Cette phrase a longtemps travaillé en moi.
Parce que pendant des annĂ©es, jâai pensĂ© Ă lâavenir comme Ă un but.
Comme Ă quelque chose quâil fallait atteindre.
Et pourtant lâavenir se passe autrement.
Il naĂźt dans les petits gestes.
Dans des décisions qui ne semblent pas toujours importantes.
Dans des conversations qui changent quelque chose à notre façon de voir le monde.
Lou verse un nouveau café.
Nous restons à table un peu plus longtemps que prévu. Le matin se transforme lentement en milieu de matinée. La lumiÚre dans la cuisine devient plus vive, plus nette.
Je regarde ses mains tandis quâil fait glisser la tasse vers moi.
Je pense Ă quelque chose de trĂšs simple.
Combien il Ă©tait difficile, autrefois, dâimaginer ce quotidien.
Non pas parce quâil Ă©tait impossible.
Mais parce quâil nâavait pas encore de forme.
JosĂ© Esteban Muñoz Ă©crivait que la queerness existe Ă lâhorizon de lâavenir. Quâelle nâest pas quelque chose quâon peut pleinement voir dans le prĂ©sent.
Câest plutĂŽt une intuition.
Un mouvement vers un monde qui nâa pas encore Ă©tĂ© construit.
Quand je lisais ses textes pour la premiÚre fois, je pensais surtout à la dimension sociale de cette pensée.
Ă un monde qui pourrait ĂȘtre plus ouvert.
Plus juste.
Plus attentif aux différences.
Mais avec le temps, je commence Ă comprendre cette phrase autrement.
Plus intimement.
Parce que lâavenir nâest pas seulement une catĂ©gorie politique.
Il est aussi quelque chose de trĂšs intime.
Chaque ĂȘtre porte en lui une carte invisible de lâavenir.
Non pas une carte quâon peut dessiner.
Mais une carte quâon peut sentir.
Comme la direction légÚre du vent.
Quand je pense à mon propre avenir, je ne vois plus un seul scénario.
Je vois plutĂŽt plusieurs lignes trĂšs tranquilles.
LâĂ©criture qui continuera Ă se transformer.
La ville qui peut devenir encore davantage un foyer.
Une relation qui grandira dans le temps, comme grandissent les arbres â lentement, presque imperceptiblement.
Mais je vois aussi autre chose.
Lâavenir comme espace dâincertitude.
Non pas dans le sens de la peur.
Mais dans le sens de lâouverture.
Car la vie encore possible nâa pas besoin dâĂȘtre spectaculaire.
Elle nâa pas besoin de changer le monde.
Il suffit parfois quâelle reste vivante.
Quâelle ne se referme pas sur une seule dĂ©finition.
Lou me regarde un instant.
â Ă quoi tu penses ?
Je réfléchis un moment.
â Ă lâavenir.
Il sourit.
â Ăa semble sĂ©rieux⊠Peut-ĂȘtre que ça lâest vraiment.
Et pourtant, quand je pense vraiment Ă lâavenir, je ne ressens pas de gravitĂ©.
PlutÎt quelque chose qui ressemble à de la curiosité.
Comme si la vie avait encore devant elle quelques pages qui attendent dâĂȘtre Ă©crites.
Muñoz avait raison.
Lâavenir nâest pas un lieu qui existe dĂ©jĂ .
Câest un espace de possibilitĂ©s.
Et câest peut-ĂȘtre pour cela quâil demeure si profondĂ©ment fragile.
Car chaque vie â mĂȘme celle qui semble dĂ©jĂ ordonnĂ©e â contient encore quelque chose en elle.
Quelque chose qui cherche encore Ă advenir.
III. Lâhomme que je ne suis pas encore
Il existe aussi une autre vie.
Mais cette fois, ce nâest pas une vie perdue.
Ce nâest pas une vie qui aurait pu avoir lieu autrefois.
Câest une vie qui cherche encore Ă advenir.
Je lâentrevois parfois avec beaucoup de nettetĂ©.
Non pas comme un plan.
Mais comme une esquisse silencieuse.
Lâhomme que je ne suis pas encore vit quelque part trĂšs prĂšs de ma vie actuelle. Non dans une autre ville. Non dans une autre biographie.
PlutĂŽt quelques pas plus loin sur le mĂȘme chemin.
Dans cette version future de la vie, lâĂ©criture ressemble un peu Ă autre chose.
Elle nâest plus seulement une tentative de se comprendre soi-mĂȘme.
Elle devient aussi une façon de parler au monde.
Les textes sont plus apaisés.
Peut-ĂȘtre plus courageux.
Peut-ĂȘtre moins concentrĂ©s sur leur propre peur.
Parce que quelque chose Ă lâintĂ©rieur a eu le temps de mĂ»rir un peu.
Cet homme vit encore au bord de la mer.
Je ne sais pas si câest encore Marseille.
Peut-ĂȘtre ailleurs.
Mais dans sa vie demeure quelque chose de cette lumiÚre qui se réfléchit chaque jour sur les murs de pierre de la ville.
Lou est lĂ aussi.
Non comme un grand événement.
Mais comme une présence constante.
Leur vie ensemble ne ressemble plus Ă lâhistoire dâune rencontre qui a tout changĂ©.
Câest plutĂŽt une persistance tranquille.
Deux tasses de café le matin.
Des promenades sans destination précise.
Des conversations qui commencent par des riens et finissent dans des lieux tout différents.
Ocean Vuong a Ă©crit un jour que lâavenir nâest pas quelque chose quâon voit clairement.
Câest plutĂŽt un espace dans lequel on apprend Ă respirer un peu plus largement.
Quand je pense Ă cette version future de moi-mĂȘme, câest exactement ce que je vois.
Un homme qui respire plus calmement.
Non parce que la vie est devenue plus simple.
Mais parce quâil a cessĂ© dâen attendre une rĂ©ponse dĂ©finitive.
Muñoz Ă©crivait que la queerness existe dans un avenir qui nâa pas encore eu lieu.
On peut lire cette phrase de bien des façons.
Politiquement.
Socialement.
Mais on peut aussi la lire de façon trÚs intime.
Comme un rappel que la vie ne sâarrĂȘte pas au moment oĂč lâon commence Ă comprendre sa propre histoire.
Il y a toujours quelque chose au-delĂ .
Une nouvelle version de soi.
Une nouvelle façon de regarder.
Une nouvelle forme de tendresse envers le monde.
Parfois, je lâimagine, cet homme Ă venir, quand je suis assis Ă mon bureau et que jâessaie de finir une phrase.
Il me regarde depuis une légÚre distance.
Il ne juge pas.
Il attend.
Comme sâil savait quelque chose que je ne sais pas encore.
Et câest alors que je prends conscience de quelque chose de trĂšs simple.
Que toutes les vies parallÚles évoquées dans ce cycle concernaient le passé.
Ce que jâaurais pu ĂȘtre.
Mais il existe encore une autre biographie parallĂšle.
Celle qui vient Ă peine.
Lâhomme que je ne suis pas encore.
Et que jâapprends peu Ă peu Ă reconnaĂźtre.
IV. Une ligne de vie ouverte
Le soir, nous rentrons avec Lou dâune courte promenade.
Lâair au-dessus du port est plus frais quâau matin. La mer a la couleur du mĂ©tal sombre, et les lumiĂšres des bateaux se dĂ©placent lentement Ă lâhorizon, comme si quelquâun faisait glisser de petits feux le long dâune ligne invisible.
Le soir, Marseille est un peu plus recueillie.
Les voix des cafĂ©s se mĂȘlent aux bruits des assiettes et du verre. Des fenĂȘtres parvient de la musique, parfois un fragment de conversation, parfois seulement un rire qui flotte un instant au-dessus de la rue et disparaĂźt aussitĂŽt.
Nous marchons lentement.
Lou parle dâun projet sur lequel il travaille Ă lâagence. Il parle vite, gesticule un peu, comme toujours quand quelque chose lâenthousiasme vraiment.
Je lâĂ©coute, mais je sens en mĂȘme temps autre chose.
Une sorte de conscience tranquille du temps.
Parce que lâavenir commence toujours dans des moments comme celui-ci.
Non dans les grandes déclarations.
Non dans les moments quâon dĂ©crit ensuite comme dĂ©cisifs.
Mais dans les soirs ordinaires, quand on marche dans la rue aux cĂŽtĂ©s de quelquâun qui est devenu une partie de sa vie.
JosĂ© Esteban Muñoz Ă©crivait que lâavenir est quelque chose quâil faut sâimaginer avant quâil puisse avoir lieu.
Cette phrase revient souvent Ă moi.
Non parce que je crois aux visions ou aux scénarios.
Mais parce que lâavenir a besoin de lâimagination pour pouvoir exister.
Sans elle, la vie se referme sur le présent.
Elle devient répétition.
Ocean Vuong Ă©crivait que lâavenir est une forme de tendresse envers soi-mĂȘme.
Que penser Ă ce quâon peut encore devenir est un acte dâespĂ©rance lĂ©gĂšre.
Lorsque nous arrivons Ă notre rue, Lou sâarrĂȘte un instant.
Il lĂšve les yeux vers le balcon de notre appartement.
â Jâai dĂ» laisser la lumiĂšre allumĂ©e dans la cuisine, dit-il.
Je ris.
â Câest bien. Ăa nous guidera pour rentrer.
Nous montons lâescalier.
Les mĂȘmes marches que nous gravissons chaque jour. Les mĂȘmes murs oĂč la lumiĂšre des lampes fait de lĂ©gĂšres taches jaunes.
Le quotidien a en lui quelque chose dâune extraordinaire discrĂ©tion.
Et pourtant câest prĂ©cisĂ©ment lui lâendroit oĂč lâavenir prend vraiment forme.
Parce que la vie ne se déploie pas seulement dans les grands moments.
Elle se déploie dans les répétitions.
Dans les petites décisions.
Dans le fait que quelquâun reste.
Dans le fait que quelquâun revient.
Quand nous ouvrons la porte de lâappartement, Lou va le premier dans la cuisine.
Il pose la bouilloire sur le gaz.
Je reste un instant prĂšs de la fenĂȘtre.
Je regarde la rue.
Les gens qui passent sous notre balcon, chacun avec sa propre histoire, ses propres décisions, ses propres biographies parallÚles.
Et soudain surgit une pensée qui clÎt ce cycle.
Ă travers tous ces essais, jâai essayĂ© de comprendre une seule question.
Ce que jâaurais pu ĂȘtre.
Quelles vies auraient pu avoir lieu.
Quelles trajectoires auraient pu sâouvrir.
Mais peut-ĂȘtre que la question la plus importante est autre.
Non pas sur le passé.
MĂȘme pas sur les biographies alternatives.
Mais sur quelque chose de plus simple.
Quelle vie est encore devant moi.
Muñoz avait raison.
Lâavenir nâest pas encore lĂ .
Mais cela ne veut pas dire quâil nâexiste pas.
Il existe comme une ligne du temps délicate, qui conduit plus loin.
Nous ne savons pas oĂč.
Nous ne savons pas exactement qui nous serons.
Nous ne savons quâune seule chose.
Que la vie â mĂȘme celle qui a dĂ©jĂ eu lieu â ne se referme jamais complĂštement.
Elle laisse toujours devant elle encore un espace.
Encore une page.
Encore une vie qui reste possible.
Note de lâauteur (Ă lâintention du lecteur francophone)
Je suis polonais. JâĂ©cris en polonais. Mais la vie que je dĂ©cris dans ces pages se dĂ©roule en français.
Ce paradoxe nâest pas un accident.
Il est la matiĂšre mĂȘme de ce livre.
Vies parallĂšles est un cycle de quinze essais nĂ©s Ă Marseille, dans une cuisine, Ă une table prĂšs dâune fenĂȘtre qui donne sur une rue dont je connais maintenant chaque bruit, chaque lumiĂšre, chaque heure. Jâai grandi Ă Varsovie â ville de brume et de bĂ©ton, de mĂ©moire lourde et de dĂ©sirs longtemps tus. Je suis parti. Non pas pour fuir, mais parce que certaines vies ne peuvent commencer quâailleurs.
Marseille est devenue cet ailleurs.
Non pas parce quâelle est belle â elle lâest, mais ce nâest pas la raison. Parce quâelle est bruyante, contradictoire, presque indiffĂ©rente. Parce que personne ne me demandait, dans cette ville, dâĂȘtre une version cohĂ©rente de moi-mĂȘme. Et câest dans cet espace-lĂ que jâai commencĂ© Ă Ă©crire.
Lou est apparu dans cette ville.
Lou â câest-Ă -dire Louis, câest-Ă -dire la personne qui fait glisser une tasse de cafĂ© vers moi le matin et qui fredonne une mĂ©lodie que je ne reconnais pas toujours, mais que jâattends maintenant chaque jour. Dans ce texte, je lâappelle Lou. Câest son prĂ©nom de tous les jours, le prĂ©nom que jâemploie quand rien nâest solennel. Ici, rien ne lâest.
Jâai convoquĂ© dans ces essais deux voix qui mâont accompagnĂ© pendant lâĂ©criture.
JosĂ© Esteban Muñoz â thĂ©oricien amĂ©ricain dâorigine cubaine, dont lâĆuvre Cruising Utopia pose une question qui ne mâa plus quittĂ© : et si lâidentitĂ© queer nâĂ©tait pas quelque chose quâon possĂšde, mais quelque chose quâon anticipe ? Quelque chose qui existe dans lâavenir plutĂŽt que dans le prĂ©sent ? Je ne le cite pas pour faire preuve dâĂ©rudition. Je le cite parce que sa pensĂ©e mâa appris Ă regarder ma propre vie autrement â non pas comme un rĂ©cit dĂ©jĂ Ă©crit, mais comme une ligne qui continue.
Ocean Vuong â poĂšte et romancier amĂ©ricain dâorigine vietnamienne â mâa appris autre chose : que la tendresse peut ĂȘtre une forme de rĂ©sistance. Que lâon peut Ă©crire sur la vulnĂ©rabilitĂ© sans en avoir honte. Ses phrases sur lâavenir ne sont pas des affirmations philosophiques. Ce sont des gestes.
Je conserve dans ce texte les mots queerness et queer â en français comme en polonais. Non par nĂ©gligence, mais parce que ces mots portent une histoire que leurs Ă©quivalents ne portent pas tout Ă fait. En français, queer a traversĂ© lâAtlantique avec ses cicatrices intactes. Il dĂ©signe Ă la fois une thĂ©orie, une communautĂ©, une façon dâĂȘtre au monde qui refuse dâĂȘtre fixĂ©e. Je nâai pas voulu les domestiquer.
Ce cycle sâappelle Vies parallĂšles.
Non pas parce que je crois Ă une autre vie meilleure que celle-ci.
Mais parce que toute vie vĂ©cue est bordĂ©e par les vies quâelle nâa pas choisies. Et que les regarder â sans regret, mais sans les oublier â mâa semblĂ© ĂȘtre une façon honnĂȘte dâĂ©crire.
Cet essai est le quatorziÚme. Le dernier sera différent.
Mais celui-ci â le quatorziĂšme â appartient au matin. Ă la cuisine. Au sel et au cafĂ©.
Ă Lou qui fredonne.
Ă la page qui attend.
â Ć.R.
ë©íë°ìŽí°
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