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Après la destruction de leur piquet de grève, les sans-papiers de Chronopost protestent dans les…

Ils luttaient pour leur régularisation devant l’agence Chronopost d’Alfortville depuis trois ans. Le 31 octobre, leur piquet de grève a été…

Nils Leprêtre · 2024-11-08 18:08 · 2 claps · 6.5 min read
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Après la destruction de leur piquet de grève, les sans-papiers de Chronopost protestent dans les rues d’Alfortville

Ils luttaient pour leur régularisation devant l’agence Chronopost d’Alfortville depuis trois ans. Le 31 octobre, leur piquet de grève a été détruit par les autorités. Une semaine plus tard, Sud-Solidaires et le Collectif des travailleurs sans-papiers organisent une manifestation.

Les manifestants se sont rendus à la préfecture du Val-de-Marne en passant par le siège de la boîte d’intérim Derichebourg. (Photo Nils Leprêtre)

Les manifestants se sont rendus à la préfecture du Val-de-Marne en passant par le siège de la boîte d’intérim Derichebourg. (Photo Nils Leprêtre)

Il n’en reste plus rien. Il y a une semaine, se dressait ici un piquet de grève accueillant jusqu’à 200 travailleurs sans-papiers au plus fort de la mobilisation. Ce mercredi 6 novembre, les feuilles mortes recouvrent une terre nue, auparavant lieu de lutte et de vie, de jour comme de nuit. Nous sommes devant l’agence Chronopost d’Alfortville, une ville de la banlieue sud-est parisienne, à seulement quelques kilomètres du centre de la capitale. Depuis le 7 décembre 2021, ces travailleurs réclament à Chronopost, et à la boîte d’intérim Derichebourg via laquelle ils étaient employés, les preuves qu’ils y ont bien travaillé. Ils sont pour l’essentiel maliens, sénégalais, congolais et ivoiriens. Sans ces papiers, impossible d’obtenir une régularisation à la préfecture.

Pour protester contre cette destruction, le Collectif des travailleurs sans-papiers et le syndicat Sud-Solidaires du Val-de-Marne ont organisé une manifestation. Départ de l’Agence Chronopost et destination la préfecture du Val-de-Marne, en passant par le siège de Derichebourg. À mesure que les abords de l’agence se remplissent d’une centaine de personnes, on entend çà et là des réactions au démantèlement. Une femme se tourne vers Dominique Gilardi, membre de Sud-Solidaires : « Je n’étais pas revenue depuis, j’ai envie de pleurer. » Depuis le début de la mobilisation, le syndicat est aux côtés des sans-papiers. Dominique a vu le piquet se construire et prendre de l’ampleur. « C’étaient des baraquements faits de bric et de broc, des supports en bois recouverts de bâches, décrit-elle. Sans électricité, ils cuisinaient et se chauffaient au charbon et au fioul. »

Jeudi 31 octobre, veille du début de la trêve hivernale et après trois années sur place, leur piquet a été évacué par les forces de l’ordre, puis entièrement détruit. De ce matin-là, Souleymane Konaté garde un souvenir amer. Malien, sur le territoire français depuis dix ans, il ne décolère pas : « Trois ans de lutte et jamais la police n’a eu à intervenir pour une bagarre ou un vol, on n’a jamais causé de problème et on ne dérangeait personne. » Le soleil n’était pas encore levé quand des dizaines de fourgons de CRS sont arrivés. Bakary Doucouré, mégaphone à la main, devance le cortège pour lancer les slogans. Il raconte : « Il y avait des camions de police sur 150 mètres de long avec au moins 200 policiers ». Et des pelleteuses.

Travailleurs sans-papiers, syndicalistes, partis politiques et soutiens ont défilé dans les rues d’Alfortville mercredi 6 novembre. (Photo Nils Leprêtre)

Travailleurs sans-papiers, syndicalistes, partis politiques et soutiens ont défilé dans les rues d’Alfortville mercredi 6 novembre. (Photo Nils Leprêtre)

Bakary comme Souleymane n’ont pu récupérer leurs affaires personnelles avant la destruction. Au moment de l’intervention policière, beaucoup étaient déjà au travail. Ceux encore là n’ont rien pu faire. Passeports, cartes d’identité, argent, documents prouvant la durée de présence sur le territoire et vêtements ont été mis à la benne. Sans les documents d’identité, il n’est plus possible d’entreprendre la moindre démarche auprès des consulats. Et en obtenir de nouveaux va prendre plusieurs années, souligne Bakary.

Aboubacar Dembele est porte-parole du collectif. Casque de musique argenté autour du coup, il répond aux nombreuses sollicitations des journalistes et étudiants venus s’entraîner au reportage télé. Quelle que soit la question, « Dembele va t’expliquer », répondent les manifestants. L’homme dénonce des actes qui « maintiennent une population dans une précarité qui ne dit pas son nom ». Pour être régularisé, les preuves de présence sur le territoire doivent être conservées. « L’expulsion est pour nous illégale car le piquet est déclaré et il n’y a pas eu d’interdiction. Mais jeter toutes nos affaires sans nous laisser les récupérer nous a encore plus énervés. » Selon lui, certains avaient jusqu’à 2000 euros dans le baraquement où ils dormaient. Une somme d’argent qu’ils ne peuvent pas garder sur eux la journée car « en cas de contrôle, la police nous demanderait de justifier d’où ça vient ». Seuls les vélos ont pu être récupérés au centre technique municipal le 4 novembre. La moto présente sur les lieux a été envoyée à la fourrière.

Expulsion surprise

Depuis le début, la municipalité socialiste d’Alfortville soutenait la mobilisation. Mise à disposition de toilettes et de conteneurs à poubelles, distribution d’eau et de denrées alimentaires… Pourtant, l’arrêté d’expulsion est signé de la main du maire Luc Carvounas. « La mairie nous a soutenus pendant 35 mois, nous leur en sommes reconnaissants et nous n’oublierons pas, affirme Aboubacar. Ils ont dit être entre le clou et le marteau, et on peut le comprendre, mais il aurait juste fallu nous appeler avant. »

« La honte, la honte, à ce pouvoir, qui fait la guerre, aux sans-papiers » : aux rythmes des djembés, les manifestants chantent leurs slogans. (Photo Nils Leprêtre)

« La honte, la honte, à ce pouvoir, qui fait la guerre, aux sans-papiers » : aux rythmes des djembés, les manifestants chantent leurs slogans. (Photo Nils Leprêtre)

Mathilde Panot, députée France insoumise du Val-de-Marne et aux côtés des mobilisés depuis le début du mouvement, regrette également de ne pas avoir été mise au courant. Elle déboule en fin d’après-midi, s’excusant de ne pas être arrivé plus tôt car retenue à l’Assemblée nationale par le vote du budget. « J’étais très en colère, confie-t-elle. L’idée d’être prévenu, c’est uniquement pour que les gens puissent récupérer leurs affaires et j’aurais aimé être présente pour m’assurer que tout se passait bien. » Pour la parlementaire, cette décision « correspond totalement à la période politique qu’on est en train de vivre avec un ministre de l’Intérieur qui utilise les mots de l’extrême droite. » Et d’ajouter : « Ce sont ces personnes qui tous les jours, y compris pendant le Covid, se sont levés à deux heures du matin pour livrer des colis. Ils méritent juste qu’on respecte leurs droits. »

C’est ce que demandent les travailleurs sans-papiers. Ils souhaitent obtenir leur régularisation par le travail. Cette procédure permet à un travailleur étranger en situation irrégulière d’obtenir un titre de séjour en justifiant d’une activité professionnelle stable et d’une durée de séjour suffisante en France (au moins cinq ans ou trois ans sous certaines conditions). Pour justifier de ces aspects, ils doivent présenter plusieurs documents aux autorités administratives, dont certains doivent être fournis par l’employeur. En l’occurrence, Derichebourg comme Chronopost refusent de transmettre les formulaires Cerfa et les attestations de concordance.

Le Cerfa sert à formaliser des démarches administratives obligatoires liées à l’embauche, à la rupture ou à la fin d’un contrat de travail, pour garantir le respect des droits du salarié. Il est nécessaire dans le cas d’un travailleur sans-papiers qui veut être régularisé parce qu’il atteste d’une relation de travail légitime. Et les attestations de concordance permettent de faire le lien entre l’identité réelle de la personne, et celle avec laquelle il a été embauché. Pour pouvoir travailler, beaucoup utilisent les papiers de personnes régularisées. On appelle ça travailler sous alias. Une situation que l’employeur ne peut généralement ignorer, selon ces travailleurs.

Poursuivre la lutte

« Ces patrons voyous disent qu’on n’a jamais bossé pour eux alors qu’on peut le prouver avec des sms, des photos et des vidéos de nous dans les entrepôts, déplore le porte-parole du collectif Aboubacar. Ils n’ont jamais voulu assumer mais c’est une entreprise de l’État [Chronopost est une filiale de La Poste, NDLR] donc c’est à lui d’assumer. » Aboubacar, lui, a déjà obtenu sa régularisation mais reste mobilisé car « c’est un combat collectif ». Sur les 32 dossiers déposés en mai 2023, la préfecture a délivré 15 cartes et a laissé sans nouvelle les 17 autres demandeurs. Ils réclament donc des réponses pour ces dossiers, et la possibilité d’en déposer d’autres.

Face aux grilles de la préfecture du Val-de-Marne, Bakary (à gauche) et Aboubacar (au centre) réclament d’être entendus. (Photo Nils Leprêtre)

Face aux grilles de la préfecture du Val-de-Marne, Bakary (à gauche) et Aboubacar (au centre) réclament d’être entendus. (Photo Nils Leprêtre)

Cet après-midi de novembre, les grévistes et leurs soutiens, syndicalistes, partis politiques ou simples citoyens, défilent dans les rues d’Alfortville. Aux sons des djembés, ils scandent leurs revendications : « On vit ici, on bosse ici, on reste ici ! » ou « Première, deuxième, troisième génération, nous sommes tous, des enfants d’immigrés ! ». Sur le trajet, d’abord dans la zone industrielle, le poing levé, certains soutiennent depuis les fenêtres. De même quand le cortège traverse les immeubles. Une fois dans la zone pavillonnaire, les manifestants distribuent des tracts dans les boîtes aux lettres et aux quelques habitants qui sortent devant chez eux. Bakary et Aboubacar, eux, mènent la manifestation.

À la fin du parcours, alors que la nuit est tombée, les prises de paroles s’enchaînent : Sud-Solidaires, NPA, Lutte ouvrière, CGT du ministère du Travail, la députée Mathilde Panot… Mais une sort du lot. Celle d’Aboubacar. Un discours de tribun comme l’on en voit peu, ponctué de proverbes savamment déclamés, galvanisant et plein de force. Du genre à captiver toute une foule pendant plus de vingt minutes, sans notes. Derrière lui, la préfecture du Val-de-Marne. Un grand bâtiment moderne de sept étages, tout vitré, protégé par de hautes grilles et des policiers. Aboubacar, micro grésillant à la main, l’assure, ils continueront le combat. « Nous irons jusqu’au bout. Le plus difficile est derrière nous. C’était quand on a décidé de traverser la Méditerranée au péril de notre vie. Pourquoi ? À la quête d’une vie meilleure afin de donner une solution à notre famille qui est restée. Comment ? En travaillant. »


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