← Back to list

L’illusion d’une justice olympique universelle

L’actualité des Jeux Paralympiques d’hiver de Milan-Cortina 2026 marque un tournant dans la diplomatie sportive. Le 17 février 2026, le…

Souf · 2026-02-18 15:34 · 0 claps · 5.0 min read
#paralympics #russia #ukraine #palestine #israel
Open on Medium ↗
Wiki topics: 🔭 · Astronomy & Space 🎮 · Gaming

L’illusion d’une justice olympique universelle

Logo des Jeux Paralympiques d’Hiver de Milan Cortina

Logo des Jeux Paralympiques d’Hiver de Milan Cortina

L’actualité des Jeux Paralympiques d’hiver de Milan-Cortina 2026 marque un tournant dans la diplomatie sportive. Le 17 février 2026, le Comité International Paralympique (CIP) a officiellement annoncé que les athlètes russes et biélorusses seraient autorisés à concourir sous leurs drapeaux et hymnes nationaux respectifs. Cette décision met fin à quatre années de bannissement et de neutralité imposée suite à l’invasion de l’Ukraine en 2022. Elle réintègre pleinement ces nations dans le giron olympique, une démarche perçue par certains comme une normalisation nécessaire et par d’autres, notamment l’Ukraine, comme une trahison des valeurs fondamentales de l’olympisme.

Cette réintégration totale, incluant la symbolique nationale, repose sur une volonté de l’instance internationale de ne pas pénaliser indéfiniment les athlètes pour les décisions de leurs dirigeants. Contrairement aux Jeux de Paris 2024 où la neutralité était de mise, Milan-Cortina 2026 verra donc flotter les couleurs de la Russie et de la Biélorussie. Sociologiquement, le rétablissement des symboles nationaux est un acte de “reconnaissance symbolique”, où l’État retrouve sa place dans le concert des nations par le biais du sport, un outil de soft power dont l’efficacité n’est plus à prouver.

Le rétablissement des nations russe et biélorusse accentue le débat sur le « deux poids, deux mesures » vis-à-vis d’Israël, dont le comité olympique n’a jamais été suspendu malgré les accusations de génocide à Gaza et les sommets de violence documentés par l’ONU. Cette asymétrie de traitement, justifiée par le Comité International Olympique (CIO) par l’absence de violation technique de la Trêve olympique, contraste violemment avec la neutralité stricte imposée aux Russes. En effet, alors que ces derniers sont exclus au moindre signe de soutien politique, de nombreux athlètes israéliens revendiquent publiquement leur lien avec l’armée (Tsahal), une proximité organique facilitée par le service militaire obligatoire et le statut de « sportif d’excellence », remettant ainsi en cause l’impartialité réelle des instances sportives internationales.

Des exemples il y en a pleins, comme celui du judoka Peter Paltchik, porte-drapeau de la délégation israélienne aux Jeux de Paris 2024. Paltchik a suscité une polémique en publiant sur les réseaux sociaux une photo de missiles destinés à Gaza, sur lesquels il avait apposé sa signature accompagnés du hashtag #HamasIsIsis. Dans ses déclarations publiques, il a régulièrement rendu hommage aux soldats « combattant » sur le front, affirmant vouloir les honorer par ses performances.

La gymnastique, discipline phare en Israël, offre également des figures de proue à ce modèle du « soldat-champion ». Linoy Ashram, médaillée d’or aux JO de Tokyo, a effectué son service militaire jusqu’en 2019, l’armée communiquant officiellement sur ses succès comme étant une source de fierté nationale et militaire. De même, Artem Dolgopyat, double champion olympique, est souvent présenté par les autorités comme l’exemple type de l’intégration réussie via le service militaire. Ces athlètes ne sont pas seulement des représentants d’un comité olympique, ils sont, par leur statut, des ambassadeurs d’une armée engagée dans un conflit qualifié de génocidaire par plusieurs rapports internationaux.

Le cas d’Adam Edelman, pilote de bobsleigh engagé dans les JO de Milan-Cortina, illustre une adhésion idéologique plus explicite. Edelman, qui se définit comme « sioniste jusqu’à la moelle », a publiquement qualifié l’offensive militaire à Gaza de « guerre la plus moralement justifiée de l’histoire ». Ces propos, tenus alors que les Nations Unies alertent sur une famine et des crimes de guerre systématiques, n’ont pourtant entraîné aucune sanction de la part du Comité International Olympique (CIO), alors que c’est ce mélange de symbolique guerrière et de compétition sportive est précisément ce qui a été reproché aux athlètes russes et biélorusses pour justifier leur bannissement.

Aujourd’hui, alors que les drapeaux russes sont autorisés à nouveau, le débat se déplace. Si la Russie a été sanctionnée pour une agression territoriale, l’indifférence institutionnelle face à la situation en Palestine interroge sur la hiérarchisation des conflits par les instances sportives. La sociologie des relations internationales, souligne comment ces institutions naviguent entre un droit universel théorique et des réalités politiques où certains États bénéficient d’une forme d’exceptionnalisme. Le sport devient alors le théâtre d’un « deux poids, deux mesures » qui fragilise l’idéal de neutralité.

Le sort de la Palestine, dont les infrastructures sportives ont été systématiquement détruites à Gaza et dont des centaines d’athlètes ont péri sous les bombardements, est ici central. Alors que le monde olympique a montré une solidarité sans faille envers l’Ukraine, les appels à des sanctions contre Israël pour les violations des droits humains à Gaza sont restés sans écho fédéral. Ce silence est analysé comme une “omerta géopolitique” : les fédérations, en tant qu’institutions totales privilégient la stabilité de leurs partenariats et de leurs membres les plus puissants au détriment de la protection des victimes.

L’impact sur les athlètes est profond. Pour les Russes, le retour au drapeau est un soulagement identitaire après des années de dissociation forcée, où ils devaient concourir sans appartenance visible. Pour les athlètes palestiniens, c’est un sentiment d’abandon qui prédomine. La disparité de traitement entre l’invasion de l’Ukraine et la destruction de Gaza crée une fracture au sein du mouvement olympique et paralympique. Comme l’explique la sociologue Béatrice Barbusse, le sport n’est jamais déconnecté du social , il est un miroir des dominations et des privilèges qui s’exercent à l’échelle mondiale.

Le maintien des athlètes israéliens sous leur drapeau dans un contexte de génocide documenté est perçu par de nombreux défenseurs des droits humains comme une validation tacite des actes de l’État. En ne demandant aucune explication ou reddition de comptes sur le comportement de certains athlètes qui soutiennent publiquement les opérations militaires, les fédérations renoncent à leur rôle éthique. C’est le concept de “neutralité complice” : en prétendant ne pas faire de politique, les instances sportives maintiennent en réalité le statu quo des puissances dominantes.

Il est impératif d’interroger la valeur des symboles nationaux dans ces arènes. Si le drapeau russe n’était plus acceptable en 2024 en raison de la violation de la souveraineté ukrainienne, pourquoi le drapeau israélien l’est-il en 2026 malgré les alertes de la Cour Internationale de Justice ? Cette incohérence alimente la thèse d’un sport mondialisé régi par une hiérarchie de l’importance des vies humaines. Les travaux de Françoise Vergès sur les structures postcoloniales permettent de comprendre comment l’architecture du sport mondial continue de favoriser les narratifs occidentaux au détriment d’une justice réellement universelle.

En conclusion, la réintégration des Russes sous leurs propres couleurs à Milan-Cortina 2026, parallèlement au maintien inconditionnel d’Israël, révèle une gouvernance sportive en pleine crise de légitimité. Entre survie psychologique des athlètes et pressions géopolitiques, les Jeux Paralympiques qui arrivent deviennent le terrain d’une lutte pour la définition du juste. Si l’universalité est l’objectif, elle ne peut se construire sur l’oubli sélectif des victimes. La justice pour les athlètes palestiniens et la fin de l’impunité pour les violations flagrantes du droit international sont les conditions sine qua non d’un olympisme qui ne disparaîtrait pas sous le poids de ses propres contradictions.

Bibliographie

  • Badie, B. (2018). Le temps des humiliés : Pathologie des relations internationales.
  • Barbusse, B. (2016). Du sexisme dans le sport.
  • Honneth, A. (1992). La Lutte pour la reconnaissance.
  • Vergès, F. (2019). Un féminisme décolonial.
  • France Info. (17 février 2026). Jeux Paralympiques 2026 : les athlètes russes et biélorusses pourront participer sous leur drapeau pour la première fois depuis l’invasion de l’Ukraine.
  • Mediapart. (2024–2025). Enquête sur le silence du CIO face aux athlètes-soldats israéliens.
  • The Guardian (2024). Controverse Peter Paltchik : du porte-drapeau olympique aux signatures sur missiles.
  • Comité International Olympique (CIO). Charte Olympique : Règle 50 sur l’expression politique des athlètes.
  • Nations Unies (ONU). (2024–2025). Rapports du Rapporteur spécial sur la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés.

메타데이터
post_id
d3e12d2808a8
slug
lillusion-d-une-justice-olympique-universelle-d3e12d2808a8
url
https://medium.com/@souflt/lillusion-d-une-justice-olympique-universelle-d3e12d2808a8
canonical_url
https://medium.com/@souflt/lillusion-d-une-justice-olympique-universelle-d3e12d2808a8
author_url
https://medium.com/@souflt
status
ok
fetched_at
2026-07-14 12:53:24