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Trop intelligent pour en douter ?

Depuis quelques mois je m'interroge sur le fait d’être ou non surdoué. Et il faut être bien accroché pour démêler croyances et clichés !

Paradhoc · 2021-06-11 07:34 · 7 claps · 10.1 min read
#hpi #surdoué #zèbre
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Trop intelligent pour en douter ?

Depuis quelques mois je m'interroge sur le fait d’être ou non surdoué. Comme de nomreuses autres personnes, je me suis levé de bon matin… et paf, la douance ! Bon, ça ne se passe pas exactement comme ça mais l’idée est là, comme une révélation qui s’opère dans un moment de lucidité : tout s’explique enfin !

Les émotions sont fortes et il faut l’avouer, ça part dans tous les sens en passant de doutes en certitudes, de certitudes en interrogations. Et c’est là que le marathon des recherches commence : consulter des dizaines de sites traitant du sujet, regarder des conférences, atterrir sur des groupes Facebook… Pour s’en dissuader, d’abord, puis pour s’en convaincre, la frontière étant fine.

Au clair de la lune, mon ami Barnum

Il faut un certain temps pour épancher sa soif de découverte dans la source intarissable des contenus proposés en ligne, mais c’est assez facile de repérer les quelques personnes médiatiques qui occupent le devant de la scène, à commencer par Jeanne Siaud-Facchin (JSF). Présentée comme “la” psychologue spécialiste du Haut Potentiel Intellectuel (HPI), elle apparaît pour la personne en questionnement comme une autorité dans son domaine. Auteure de plusieurs ouvrages, invitée sur les plateaux de télé, de radio, à des conférences… Aucune raison de remettre en question ce qu’elle avance, ça me correspond en tout point, c’est sûr, c’est ça !

Qu’il est bon en pleine période d’intense réflexion, de trouver des réponses aussi précises et si documentées, supplément savane. Après quelques recherches complémentaires, lecture de blogs ou témoignages, me voilà moi aussi paré de mes rayures. Comme tant d’autres, je m‘identifie dans les caractéristiques spécifiques communes à tous ces “zèbres” : la curiosité, le sentiment de justice prononcé, la procrastination pour des tâches peu excitantes, l’hyper-empathie, le perfectionnisme… Mais attendez ?Mais oui, mais c’est tout moi ça, les gars ! Et au milieu de mes onglets éparses et mes pensées incessantes, je ne me suis pas vraiment posé la question de savoir si j’avais déjà rencontré quelqu’un qui était l’exact opposé.

Et en même temps vu le profil, je pense que je me serais souvenu de l’expérience. Mais donc :

Avec la légitimé de JSF d’un côté et les biais cognitifs de l’autre, nul doute que nous soyons nombreux à nous identifier grâce à cette livraison de sens qui se présente sur le chemin de nôtre quête. Même les profils un peu douteux se voient dans le meilleur des cas repoussés au second plan et taxés d’un simple “mouais…” (Coucou Raymonde Hazan, cœur avec ton humilité ; Fanny Nusbaum et les philo-cognitifs, pour les fans de Minority Report ; Siegfried Cey, champion d’aviron, de copywriting, et de “bilan de détection de la douance en autonomie” à 300 boules… pour ne citer qu’une partie de l’équipe de choc) Ça titille un peu mais le reste est tellement convaincant que ça doit faire partie du jeu, et pourrait même soulever des intérêts.

Assez vite vient la volonté de voir le troupeau en vrai, de se confronter à ses nouveaux pairs dans une envie euphorique de socialiser. J’ai donc commencé à suivre des comptes Insta, quelques coachs, groupes de discussions, prêt à explorer tous ensemble cette nouvelle intelligence révélée.

Bon et là quand même, on se rapproche plus d’un zoo que d’un safari (si on tient vraiment à saluer l’entrée de l’analogie dans le Larousse)

Après quelques temps à scruter les échanges, il a fallu se rendre à l’évidence, tout le monde était d’accord pour dire la même chose. Et bien qu’ayant la critique plutôt facile habituellement, je déroulais moi aussi le fil des discussions désinhibées, satisfait.

C’est à ce moment-là que j’ai commencé à me poser d’autres questions. Mais il faut creuser bien plus que la surface avant d’arriver sur des contenus différents et à contre courant.

Mais après tout, si ça permet aux personnes de mieux se connaître, est-ce que c’est si grave ?

Cette question à l’allure passive-agressive revient souvent dans les commentaires, et elle est légitime car effectivement c’est un peu le graal que chacun recherche à ce moment-là : des clés pour mieux se connaître. Encore faut-il être sûr de ne pas confondre la serrure avec la clé, et être certain d’avoir la bonne ! Alors est-ce que c’est grave ?

N’étant pas psychologue, je ne peux pas témoigner des effets d’une auto-identification erronée sur un individu, mais pour moi la gravité se tient davantage dans l’intention et le positionnement pseudo-scientifique dont s’ornent certains professionnels au devant de la scène.

Des biais cognitifs aux croyances populaires

Les portes d’entrée sur le sujet du HPI sont nombreuses, et c’est aussi grâce aux mythes bien connus que des surdoués qui s’ignorent vont pour la première fois faire la démarche de consulter un psychologue pour en savoir plus, s’attribuant plus ou moins les caractéristiques glanées ici et là.

https://www.rayuresetratures.fr

https://www.rayuresetratures.fr

Par exemple sur le blog “Rayures et Ratures”, qui est assez bien référencé, il apparait clairement que la personne qui l’alimente n’a pas la prétention d’autre chose que d’apporter son témoignage en vulgarisant par l’illustration, le fruit de ses recherches et ressentis quant à la découverte de son haut potentiel. Au fil des articles, on accompagne Chloé Romengas dans ses étapes et ses rencontres sur le chemin de sa douance, et je considère ce contenu comme inoffensif car son intention est claire (un témoignage), autant que son positionnement (illustratrice). Il est donc aisé de faire la part des choses et de traiter les informations pour ce qu’elles sont.

Il en est de même pour ce contenu que je suis en train d’écrire, je ne suis qu’un inconnu qui partage ses réflexions et questionnements, et ça n’a que la valeur que chaque lecteur voudra bien lui donner. Ce qui me pose problème avec JSF (ou F. Nusbaum, entre autres), c’est la figure d’autorité qui encourage à prendre ce qu’elle avance comme une vérité absolue. Elle peut appuyer autant qu’elle le souhaite sur le fait qu’il y a un point d’interrogation à la fin du titre de son livre “Trop intelligent pour être heureux ?”, il n’en reste pas moins que c’est aujourd’hui l’ouvrage de référence pour les personnes qui se questionnent, et pour beaucoup son contenu n’est pas remis en question. On remarquera d’ailleurs les codes communs à ces deux figures : reconnaissance universitaire (psychologue /neuropsychologue), introduction ou appropriation d’un nouveau concept pour qualifier les sujets au travers d’ouvrages (petit zèbre mignon et indomptable / philo-cognitif, Ô sagesse de l’esprit et puissance de l’intelligence), et hop, on rapatrie la clientèle dans ses propres structures (Cogito’Z / Psyrene) !

Ce qui est gênant, c’est l’absence d’ouverture, de perspectives... Pour être un bon mouton, mieux vaut-il ne pas se rendre compte d’en être un ?

Loin de moi l’idée d’affirmer que tout ce que ces personnes racontent est faux, c’est certainement le reflet d’une vérité constatée, mais cela n’en fait pas une explication ultime à tous ses maux. A la place d’ouvrir le champ des opportunités, ce type de pensées renferment dans des conclusions parfois hâtives, qui ne font au final que desservir l'ensemble. D’un côté le HPI, dont on estompe les premiers clichés d’intello-génie pour simplement en créer de nouveaux (je vous refais pas l’histoire). Et de l’autre côté, les bienfaits éventuels d’une pratique comme la méditation qui revient souvent chez JSF, qui pourrait être, dans certains cas et pour certaines personnes, un outil… Mais ça doit rester le fruit d’une décision personnelle, passée par le filtre de son libre-arbitre, et pas l’ultime option qui va tout régler comme par magie.

On pourrait alors se dire que disposer d’un QI supérieur à la majorité devrait protéger les individus, mais un article relayé sur Esprit Critique (Nicolas Gauvrit) nous explique que “*Les capacités cognitives ne sont pas suffisantes pour diminuer l’adhésion aux croyances non fondées.” Les professionnels en question n’étant pas des gourous, il serait éthique de leur part de laisser la place à d’autres idées, et à chacun de prendre ses responsabilités en s’appliquant le principe “[d’humilité intellectuelle : l'importance de savoir que l’on peut se tromper](http://espritcritique.info/?p=370)”* !

Tous les chemins mènent à Facchin (?)

Spoiler : non !

Mais les rouages sont bien huilés si l’on prend le temps de s’y attarder. Ses ouvrages et sa médiatisation lui confèrent une notoriété et un quasi monopole sur le sujet du HPI (du moins en surface), et ça lui permet d’alimenter ses douze centres Cogito’Z, dont trois à l’étranger, et dont les résultats prouvent de la rentabilité de la franchise. Et tant mieux, je suis le premier à me réjouir d’une réussite entrepreneuriale lorsque j’en vois une.

Au-delà de l’accueil du grand public, les centres proposent aussi des formations aux professionnels, puis vient la méditation de pleine conscience, ou “Mindfulness” pour les initiés. Depuis le site principal de Cogito’Z, on est invité à se diriger sur le site “Méditez.com” pour en savoir plus sur la pratique, et surtout les stages proposés par… roulement de tambour… Alain Facchin ! On retrouve à ses côtés F. Mannocci, une psychologue clinicienne publiée par JSF, puisque qu’elle a également créée (et dirige) la collection “Carnets de vie” chez son éditeur Odile Jacob.

Je ne suis même pas sûr que la boucle soit bouclée, mais le tableau dépeint est assez clair : celui d’un microcosme, replié sur lui-même, ses idées, et ses têtes d’affiche. Et c’est profondément un simple constat, je m’en fous qu’ils travaillent en famille ou entre amis. Je trouve juste dommage, voire dangereux, de tout mélanger sous la même casquette. Que des personnes soient prêtes à dépenser 700€ dans un stage de méditation, grand bien leur fasse, mais c’est bien de savoir où l’on met les pieds, au moins juste assez pour garder l’objectivité nécessaire.

Mensa, ANPEIP, tous sauvés ?

J’étais déjà passé sur leurs sites respectifs un peu plus tôt dans mon cheminement, mais je ne me souvenais plus exactement les idées retenues par ces institutions.

Mensa, le club mondial des 2%, le moins élitiste quand même (d’après eux-même), organisant des conférences, des barbecues et du Couchsurfing à l’échelle internationale… Moins présents dans les médias, on se rend assez vite compte que ce n’est pas forcément là que les ressources vont êtres plus diversifiées. JSF ou M. de Kermadec invitées dans une conférence disponible sur leur chaine YouTube, peu d’articles sur le blog et dont le premier s’intitule “Tu sais que tu es surdoué quand…

Bon, bon, bon.

L’ANPEIP (Association Nationale Pour les Enfants Intellectuellement Précoces), qui dispose d’un agrément Education Nationale, précise dans la partie concernant les adultes que ce n’est pas leur spécialité, et qu’ils s’efforceront donc de proposer des “références récentes que vous pourrez retrouver sous forme de liens”. On retombe vite sur les mêmes livres, quelques articles, et d’autres blogs, forums, congrès virtuel, et même un site de rencontre entre zèbres, wouhou ! Le dernier ajout sur la page datant de 2017…

Bon, bon, bon !

Et si on dépassait les clichés ?

Parce qu’à cette étape, c’est à peu près tout ce à quoi j’avais eu accès. Et ça prend pas mal de recherches supplémentaires avant de se voir proposer du contenu différent.

Au-delà du temps nécessaire, il faut aussi être prêt à entendre ces autres vérités, car elles ne sont pas toujours les plus faciles à accepter. Je crois que la première étape pour moi s’est faite par l’écoute du (très quali) podcast Méta de choc, qui traite en quatre volets les *Contes et légendes de l’intelligence.* Pendant près de 4h, Élisabeth Feytit interviewe Stéphanie Aubertin, psychologue et neuropsychologue, pour déconstruire les idées reçues largement diffusées, mais aussi rétablir certaines vérités concernant l’intelligence, le tout s’appuyant sur de solides sources scientifiques (généreusement référencées sur la page du podcast)

Bon ici, c’est pas la même ambiance ! La première heure de la première écoute a été juste horrible. J’ai eu l’impression de me faire engueuler par Aubertin du début à la fin, et après s’être imaginé si intelligent, prendre conscience qu’on est aussi con… c’est tomber d’aussi haut qu’on était monté. Et c’est sûr, c’est moins exotique qu’une balade dans la savane.

Mais ça a été la claque qui m’avais manquée jusque là, et aujourd’hui je suis reconnaissant de l’avoir prise. Parce que même si je ne l’ai compris que plus tard, c’était davantage en accord avec mes principes de faire évoluer les mentalités par la connaissance, plutôt que de révolutionner le vocabulaire pour y retrouver les mêmes barrières. Les épisodes permettent, à ceux qui veulent bien les écouter, de prendre un peu de recul sur les découvertes antérieures. La seconde écoute m’a permise, quelques semaines plus tard, d’entendre de nouvelles choses, et de remettre en perspective ce concept de haut potentiel, moins comme une quête, mais davantage comme une opportunité.

S. Aubertin alimente également une chaine YouTube et un site, surdoué.fr, qui “donne des informations fiables sur le Haut Potentiel Intellectuel”, et passe les mythes au crible en s’appuyant sur des sources vérifiables.

Il m’a fallu quelques jours pour digérer ces nouvelles données et commencer à partager la frustration perceptible dans la série de podcasts, mais cela ouvre une nouvelle porte, tout aussi intéressante.

Mes recherches m’ont ensuite menées sur un forum d’adultes surdoués, dans lequel le mot zèbre et ses dérivés sont carrément interdits ! Et même si la pratique peut questionner, c’est certainement le but de ce parti pris par la modération. Que ceux se retrouvant à la porte de ce forum remettent à minima en question les clichés afin de participer aux discussions de manière la plus constructive possible. Car si tout le monde est le bienvenue et le sujet de la douance abordé sous plusieurs thèmes, le forum se veut “un espace où les surdoués pourraient communiquer et débattre, dans une saine contradiction, en toute courtoisie et en toute intelligence, et ceci dans le but de s’enrichir les uns des autres, sans forcément passer leur temps à discuter du fait qu’ils le sont”.

Les sujets y sont presque aussi nombreux que variés, et les interventions des membres souvent passionnées. Il faudrait des semaines pour en faire le tour, et c’est assez excitant de voir tous ces esprits effervescents regroupés au même endroit. Ce qui n’empêche pas de garder son esprit critique alerte !

Plus récemment j’ai découvert un podcast qui vient de démarrer, *Intensément*, dans lequel on retrouve S. Aubertin pour les deux premiers épisodes, et qui nous donne à nouveau des éléments de compréhension sur les fonctionnements de notre cerveau. Il est présenté par Raff, qui administre par ailleurs un groupe Facebook qui cherche à prendre de la distance avec les clichés !

Note :

Après quelques mois à parcourir la toile faute d’avoir la possibilité de passer un test en bonne et due forme, je n’ai pas vraiment participé aux discussions. D’un côté parce que j’ai l’impression de tourner en rond sur la majorité des contenus Facebook, ou par manque de légitimité dans les autres espaces. Mais il fallait que ça sorte ! Alors je ne sais toujours pas si je suis surdoué, mais permettons-nous d’en douter.


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