← Back to list

đŸ‡«đŸ‡· Somatique de la perte. Atlas des cicatrices

Topographies de l’oubli | 02

Ɓukasz Ratajczak · 2026-02-08 08:01 · 0 claps · 12.7 min read
#essai #mémoire #cicatrices #identité #oubli
Open on Medium ↗

đŸ‡«đŸ‡· Somatique de la perte. Atlas des cicatrices

Topographies de l’oubli | 02

Partie I : Catalogue des traces

La premiĂšre blessure sĂ©rieuse avait la forme d’un croissant de lune.

Sur le genou.

C’est du moins ce qu’il me semblait, en baissant les yeux sur le sang — qui n’était pas encore un drame, juste un Ă©tonnement. J’étais tombĂ© en courant — toujours trop vite, comme si quelque chose me poursuivait, bien que rien ne m’ait jamais poursuivi. Le bĂ©ton Ă©tait rugueux, indiffĂ©rent, pas prĂ©vu pour un corps d’enfant. Je me souviens du son : bref, sec, comme la cassure d’une brindille. Ensuite, la douleur — mais pas tout de suite. D’abord, il y eut la chaleur. L’adhĂ©rence. Puis, la brĂ»lure, lente, mĂ©thodique, comme si le corps apprenait un nouvel alphabet.

Je n’ai pas criĂ©.

Je m’en souviens aussi.

Non pas par bravoure, mais parce que la honte fut plus rapide que la douleur. Le sang gouttait sur le carrelage de la cuisine, traçant de petites marques irrĂ©guliĂšres — comme des lettres maladroites Ă©crites par une main Ă©trangĂšre. Je restais figĂ© au milieu de la piĂšce, de peur que chaque pas laisse une nouvelle trace. Ma mĂšre se retourna brusquement, vit le genou, me vit, et une seconde — une seule — son visage fut pure Ă©pouvante. Ensuite, ce fut la routine : l’eau, la teinture d’iode, la main fraĂźche, le pansement. L’odeur de l’iode, aujourd’hui encore, contient quelque chose de la culpabilitĂ©. Comme si chaque plaie n’était qu’un Ă©cart inutile dans le plan.

La cicatrice est restée.

Elle est encore lĂ .

Petite, pĂąlie, Ă  peine visible. Parfois je l’oublie. Mais je sais exactement oĂč regarder quand j’ai besoin d’elle. Le corps se souvient plus vite que moi.

Au fil des ans, j’ai commencĂ© Ă  traiter mon corps comme un catalogue. Non pas au sens esthĂ©tique, mais archivistique. Chaque marque — Ă©gratignure, cicatrice, endroit plus sensible au changement de temps que la mĂ©tĂ©o elle-mĂȘme — est l’empreinte d’un Ă©vĂ©nement dont je me souviens trop bien ou pas du tout. Le corps conserve les deux versions avec la mĂȘme rigueur. Il ne choisit pas. Il ne hiĂ©rarchise pas. Il ne juge pas ce qui fut important ou trivial. Il enregistre tout dans la mĂȘme typographie.

Je me demande souvent si la douleur peut ĂȘtre oubliĂ©e.

Pas au sens dĂ©claratif — ça ne fait plus mal — mais rĂ©ellement, physiologiquement, au niveau des tissus, des nerfs, des muscles. Est-il possible d’effacer une expĂ©rience du corps comme on efface une phrase d’une page, en ne laissant que la trace lĂ©gĂšre de la gomme ? Les recherches disent non. Bessel van der Kolk Ă©crit sur le corps qui se souvient du traumatisme, mĂȘme quand l’esprit refuse de coopĂ©rer. Sur cette mĂ©moire somatique qui n’a pas besoin de rĂ©cit pour exister. Sur les Ă©vĂ©nements que le corps conserve dans une tension musculaire, un souffle prĂ©cipitĂ©, une crispation soudaine surgie sans cause apparente.

Mais il existe une autre forme d’oubli.

Non pas l’effacement, mais la perte de contexte.

Parfois, je regarde mes mains et y dĂ©couvre de petites entailles dont je ne situe plus l’origine. J’ignore ce qui les a causĂ©es. J’ignore si elles ont fait mal. Et pourtant, elles sont lĂ . Le corps porte les signes d’évĂ©nements qui, pour moi, n’ont plus d’histoire. Comme des photographies sans lĂ©gende. Comme des archives dont j’aurais perdu la clĂ©.

Billy-Ray Belcourt Ă©crivait sur le corps comme un champ de bataille — un lieu oĂč s’affrontent des conflits que le langage ne sait pas toujours nommer. Pour moi, le corps est plutĂŽt une carte des gĂ©nĂ©rations. Une autobiographie rĂ©primĂ©e. Une collection de traces laissĂ©es par ceux qui m’ont touchĂ© avec tendresse et ceux qui m’ont touchĂ© trop fort. Par des Ă©vĂ©nements qui avaient des noms, et d’autres qui n’existaient que comme rĂ©flexes : raideur de la nuque, douleur gastrique, insomnie.

Annie Ernaux Ă©crivait sur la corporĂ©itĂ© de la mĂ©moire avec une prĂ©cision implacable — sur ce corps qui ne ment pas, mĂȘme quand le rĂ©cit tente de s’adoucir. Je pense Ă  cela chaque fois que je me demande pourquoi certaines zones de mon corps rĂ©agissent plus vivement au contact. Pourquoi ce genou — celui de l’enfance — est toujours restĂ© plus sensible. Comme si le corps y avait appris que le monde pouvait faire mal. Comme s’il y avait inscrit cette leçon pour l’avenir.

Pourquoi gardons-nous en mémoire ce qui ne se voit plus ?

Pourquoi la cicatrice, disparue de la surface de la peau, persiste-t-elle dans la profondeur ?

Peut-ĂȘtre parce que le corps ne cherche pas l’apaisement, mais l’orientation. La cicatrice n’est pas seulement un souvenir de la douleur. C’est un repĂšre. Elle dit : ici, quelque chose s’est passĂ©. MĂȘme si l’on ne sait plus quoi. MĂȘme si l’on ne peut plus le raconter. Le corps balise les zones oĂč il faut ĂȘtre attentif. OĂč l’histoire ralentit. OĂč le contact change de ton.

Il m’arrive de penser que mon corps en sait plus sur moi que je ne voudrais l’admettre. Que je porte sur moi les traces d’émotions que j’ai jugĂ©es sans importance, de relations que j’ai nĂ©gligĂ©es, de pertes que j’ai qualifiĂ©es de « supportables ». Je ne me souviens plus de ce qui m’a blessĂ©, mais je porte encore l’empreinte de la douleur. Comme si le corps disait : tu n’as pas besoin de tout savoir pour te souvenir.

Et alors revient cette question, qui me hante — une question que je pose non seulement Ă  moi-mĂȘme, mais aussi Ă  toi :

La cicatrice est-elle davantage mémoire,

ou oubli ?

Ou bien est-elle une troisiùme chose — une forme de compromis entre ce que nous voudrions effacer et ce qui refuse de s’effacer à jamais ? Le corps sait-il mieux oublier que l’esprit, ou ne fait-il que se taire de façon plus convaincante ?

Ce catalogue de traces ne cesse de s’étoffer.

Certaines entrées sont nettes.

D’autres — à peine lisibles.

Mais toutes ensemble forment un atlas qu’on ne peut refermer.

Car le corps — mĂȘme quand il semble paisible — continue d’écrire.

Partie II : Topographie de la douleur

Le cƓur ne se brise pas dans un fracas.

Il ne se fend pas comme une assiette, ne vole pas en éclats comme du verre sur le trottoir.

Sa fracture est silencieuse, se propageant dans le corps comme une onde invisible, impossible Ă  ignorer. D’abord, il y a les mots — Ă©chappĂ©s dans un couloir de lycĂ©e, entre deux cours, quand tout semble encore possible. Puis un regard, trop long, trop attentif. Enfin, le silence — celui qui suit la tempĂȘte, et qui dure plus longtemps que prĂ©vu.

Mon premier amour n’avait aucune chance de durer.

Non Ă  cause du genre, ni du lieu, ni par manque de tendresse. Mais Ă  cause de la tension entre le monde et le corps. De l’incapacitĂ© Ă  formuler ses besoins dans une langue encore trop Ă©troite, trop neuve, trop chargĂ©e de honte. Quand la fin est venue — qui n’en Ă©tait mĂȘme pas une, plutĂŽt un flou, une perte de nettetĂ©, quelque chose qui se dissout avec le temps comme une vieille photographie — j’ai senti mon corps commencer Ă  produire de nouvelles marques.

Je ne pouvais plus manger.

Mon ventre se repliait sur lui-mĂȘme, perdait son rythme.

Les nuits devenaient de longues respirations brĂ»lantes que je ne parvenais pas Ă  calmer. Mon cƓur battait trop vite, puis trop lentement. Mes mains tremblaient, ma peau se parsemait de petites plaies, et chaque piqĂ»re semblait plus qu’un simple symptĂŽme.

Le corps traduisait les émotions en signes tangibles, vérifiables, pansables.

C’est lĂ  que j’ai compris comment le corps oublie le traumatisme : non par effacement, mais par rĂ©pĂ©tition.

Chaque semaine, j’arrachais la croĂ»te pour vĂ©rifier si la douleur Ă©tait enfin partie.

Je me souviens du jour oĂč le premier apaisement est venu. C’était le printemps, l’air sentait la poussiĂšre, et la lumiĂšre tombait sous un angle qui faisait croire Ă  l’étĂ©. Je marchais sur un pont, j’écoutais une musique Ă©trangĂšre dans mes Ă©couteurs, et j’ai soudain rĂ©alisĂ© que je ne me souvenais plus exactement de sa voix. À la place de la tristesse, il y avait un soulagement — comme si mon corps s’était enfin libĂ©rĂ© de la langue dans laquelle il avait Ă©crit sa peine.

Mais ce n’était qu’une illusion.

Le corps se souvient plus profondĂ©ment que l’esprit.

Parfois, il suffit d’une odeur, du toucher d’un tissu, d’une phrase dite au bon rythme — et tout revient, ce qui devait ĂȘtre effacĂ©.

C’est là que je sais que chaque cicatrice n’est qu’un signet, jamais un oubli complet.

Comment la physiologie affronte-t-elle le traumatisme ?

Bessel van der Kolk Ă©crivait que les corps, aprĂšs la perte — sĂ©paration, mort, abandon — prennent une vie propre. Ils accumulent des tensions qui ne disparaissent pas avec le temps, mais changent de lieu. Elles migrent du cƓur Ă  l’estomac, de la nuque aux mains, de la poitrine aux jambes. Le traumatisme est une ombre qui glisse sur la topographie du corps, sans demander la permission.

Certains maux échappent à toute localisation.

Ils n’ont ni point d’ancrage, ni dĂ©but, ni fin.

Ce ne sont plus des blessures. Ce sont des résonances, des échos, une carte impossible à dessiner, mais tout aussi réelle que les anciennes cicatrices.

J’ai appris Ă  distinguer la douleur qui guĂ©rit — parce qu’elle est en surface, qu’on peut la toucher, la panser, l’apaiser, la nommer — de celle qui vit en profondeur.

Celle qui n’émerge que lorsque je me sens en sĂ©curitĂ©.

Celle qui ne veut pas se refermer.

Laquelle est la plus vraie ?

La blessure qui se referme, parce qu’on peut la voir disparaütre, ou celle qu’on ne peut localiser, qui n’est qu’ombre, soupçon, absence ?

Je n’ai pas de rĂ©ponse.

Parfois, je me dis que toute notre vie d’adulte est un art du camouflage, une comĂ©die de la cicatrice invisible.

Mais le corps ne se laisse pas tromper si facilement.

Il réécrit sa propre topographie.

Il trace des chemins qui traversent des zones vides, des muscles oubliĂ©s, des peurs qui n’ont plus de nom.

Il laisse une carte dont on ne peut effacer les premiĂšres blessures.

Et parfois, quand je touche mon corps sans y penser, je ressens une douleur que je ne sais pas nommer.

Une douleur qui n’est plus une douleur, mais le souvenir de la douleur.

Une topographie qu’il faut rĂ©apprendre Ă  lire — Ă  chaque nouvelle perte, Ă  chaque nouvel apaisement.

Partie III : Le corps dans la foule

Marseille n’est jamais silencieuse.

MĂȘme la nuit, quand la ville s’étale sous les fenĂȘtres comme une encre tiĂšde, et que les lumiĂšres des tramways tranchent l’obscuritĂ©, on entend le frĂ©missement des corps. Des milliers de corps. Chacun porteur d’une histoire, d’une carte, d’un langage propre Ă  la douleur.

Dans la foule, il n’y a pas de cicatrices — seulement des fragments de mouvement, un contact furtif sur l’épaule, un regard croisĂ© par hasard, un Ă©change rapide d’air dans un wagon bondĂ©.

Parfois, je regarde mes propres mains agrippant la barre et j’essaie de me souvenir combien de fois ce corps a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© quelqu’un d’autre. Comme si chaque voyage, chaque exil, chaque nouvelle langue me réécrivait.

Je me souviens des premiers jours aprÚs mon arrivée.

Le tramway de la ligne 3 — saturĂ© d’odeurs, de voix, de sueur, de fatigue.

Je suis l’un parmi tant d’autres, anonyme, dĂ©pouillĂ© de mes anciens identifiants. Mon corps — ici Ă©tranger, illisible — n’a pas encore ses gestes propres, ne connaĂźt pas les codes. J’ai l’impression de porter une vieille peau : trop serrĂ©e, mais rassurante, familiĂšre dans la douleur.

Mais dans la foule, les corps se confondent, se diluent, oublient les anciennes lignes de partage.

J’essaie de ne pas penser à ce qui fut le toucher d’un autre — à ces mains qui m’avaient un jour tenu avec tendresse, à ces cicatrices un jour reconnues par des lùvres familiùres.

Parmi tous ces corps — fĂ©minins, masculins, maigres ou ronds, jeunes, vieux, empreints de la sueur de la ville — je cherche celui que j’étais.

Le corps dans la foule perd son individualité.

Il devient un outil de dĂ©placement, d’équilibre, de rĂ©ception d’impulsions extĂ©rieures.

Mais il suffit d’un dĂ©tail — une odeur de parfum, un frĂŽlement de main, une voix polonaise dans le tĂ©lĂ©phone de quelqu’un Ă  cĂŽtĂ© — pour que revienne la mĂ©moire d’un autre corps.

Le corps devient alors archive du toucher d’autrui.

Il essaie de se rappeler : comment c’était, d’appartenir Ă  quelqu’un, quand mes gestes Ă©taient pour quelqu’un une carte de sĂ©curitĂ©.

Le corps peut-il oublier un ancien contact, un soi ancien ?

Parfois, je veux croire que oui.

Que le nouvel endroit, les nouvelles mains, la nouvelle langue permettent d’effacer les anciennes empreintes digitales, l’ancien rĂ©seau de cicatrices. Mais la vĂ©ritĂ© est plus complexe.

Le corps accumule le toucher comme l’air dans les poumons.

MĂȘme si je ne parviens plus Ă  me souvenir des visages de ces garçons d’autrefois, mes mains, elles, s’en souviennent.

La langue oublie plus vite que la peau.

Il y a des jours oĂč la foule des corps marseillais est pour moi une grĂące — elle me permet de disparaĂźtre, de ne plus ĂȘtre la somme de mes pertes, de simplement glisser dans la ville, d’ĂȘtre anonyme.

Mais il y a aussi des matins oĂč le corps devient un poids.

Il attend un geste que personne ici ne comprend ; un regard qui dirait que je ne suis pas seulement un parmi d’autres, mais quelqu’un qui, autrefois, avait un autre corps, un autre nom, une autre histoire.

Alors je ressens combien le corps attend longtemps un lieu nouveau.

Combien il doit rĂ©apprendre la carte : oĂč s’appuyer, oĂč risquer un contact, oĂč se retirer.

Le corps dans la foule devient un miroir.

Il reflĂšte les mouvements des autres, adopte le rythme de la ville, apprend de nouveaux chemins de fuite et de nouvelles façons d’ĂȘtre vu.

Il est Ă  la fois tout et rien — une archive qui continue d’écrire, mĂȘme lorsque je voudrais oublier l’alphabet de mes anciennes cicatrices.

Peut-ĂȘtre est-ce cela, la vĂ©ritable migration : non le changement de lieu, mais l’acceptation que le corps ne sera jamais tout Ă  fait « chez lui ».

Que chaque nouvel espace est un nouvel exercice d’oubli et de tendresse envers ses propres frontiùres.

Partie IV : Anatomie de la tendresse

Le soir tombe Ă  Marseille avec pudeur, bien que le crĂ©puscule y soit plus long qu’à Varsovie.

Dans la pĂ©nombre tiĂšde de l’appartement, Lou allume une lampe, rĂ©pand la lumiĂšre sur le mur, et moi — presque machinalement — je m’assois sur le sol, le dos appuyĂ© contre le canapĂ©, les yeux clos. Il y a dans ce moment quelque chose du rituel, une forme de retour Ă  la douceur aprĂšs une journĂ©e Ă©reintĂ©e par les nerfs, les doutes, les stimuli d’une langue Ă©trangĂšre.

Louis s’assoit derriĂšre moi, ses mains glissent lentement, mĂ©thodiquement, le long de mon dos. Ce n’est pas un massage professionnel.

C’est une carte qu’on lit sans mots, par le toucher, marquant non pas tant les zones de douleur que celles oubliĂ©es, nĂ©gligĂ©es dans le tumulte du quotidien.

Il y a dans ce geste quelque chose de l’archĂ©ologie — une exploration lente des strates, l’examen du relief des muscles, de la colonne, des omoplates. Ses doigts dĂ©couvrent de vieilles tensions, de petits nƓuds sous la peau, une rugositĂ© lĂ  oĂč le corps s’est retirĂ©, enfoui sous sa propre surface.

Parfois, je me demande — en silence, Ă  moi-mĂȘme, Ă  Lou — si le toucher peut vraiment Ă©crire une nouvelle histoire.

N’est-il pas seulement une tentative de flouter l’ancienne, cicatrisĂ©e, creusĂ©e par des annĂ©es de manque, de nuits sans sommeil, de voyages solitaires ?

Louis ne rĂ©pond jamais par des mots. Sa rĂ©ponse, c’est la chaleur, le poids de la main, les pauses entre deux mouvements.

Je respire lentement, je laisse mon corps se relĂącher, juste assez pour que quelque chose cĂšde — une tension dont je n’avais pas conscience, une douleur que je croyais devenue partie intĂ©grante de moi.

Il m’arrive de penser que la tendresse n’est pas un privilùge, mais un entraünement.

Un muscle qu’il faut Ă©tirer, car il se contracte trop facilement.

Je regarde mon corps comme une carte — ici, une cicatrice de vĂ©lo, lĂ , une trace d’appendicite, plus loin, une Ă©paule tendue par des annĂ©es assis sur les bancs de l’école.

La tendresse de Lou contourne les cicatrices, puis y revient.

Il ne les évite pas, ne tente pas de les effacer.

Il les intĂšgre Ă  une nouvelle narration : il touche les lieux du passĂ© comme pour dire : cela aussi, c’est toi, cela aussi fait partie de ton paysage.

Parfois, je me surprends à croire que chaque cicatrice est un repùre pour l’avenir.

Un endroit oĂč il y eut douleur devient un point de direction pour vivre plus doucement.

La tendresse n’est pas l’oubli de la douleur, mais son acceptation.

C’est un acte de reconnaissance : nous avons Ă©tĂ© blessĂ©s, mais nous pouvons aussi ĂȘtre consolĂ©s.

C’est peut-ĂȘtre lĂ  la diffĂ©rence la plus profonde entre la mĂ©moire du corps et celle de l’esprit : le corps n’a pas honte des cicatrices, ne cherche pas Ă  les recouvrir d’un rĂ©cit, ne corrige pas la narration pour la rendre acceptable.

La cicatrice est lĂ , elle est vraie, elle est ce fragment de carte qui un jour passait par la douleur, mais qui aujourd’hui peut ĂȘtre le commencement d’autre chose.

AprĂšs le massage, Lou s’endort le premier, calme, dĂ©tendu.

Je reste allongĂ© quelques instants, je sens sur mon dos les derniĂšres traces de chaleur se diffuser en vagues Ă  travers mes muscles, jusqu’aux limites de la peau.

Je me dis alors que le toucher — simple, quotidien, discret — peut ĂȘtre non seulement un enregistrement, mais un nouveau rĂ©cit.

Il ne brouille pas l’ancienne carte, il la redessine, avec de nouveaux points de repĂšre, avec la tendresse comme systĂšme de coordonnĂ©es.

Chaque cicatrice peut-elle devenir un lieu de retour ?

L’anatomie de la tendresse est-elle l’art de conserver et de traverser la douleur ?

Je ne sais pas.

Mais je crois que dans ce travail des mains — patient, rĂ©pĂ©titif, quotidien — rĂ©side le commencement d’un nouvel alphabet pour un corps qui ne veut plus ĂȘtre seulement un atlas de pertes, mais une carte des possibles retours.

Note de l’auteur :

Le prĂ©sent essai a Ă©tĂ© rĂ©digĂ© Ă  Marseille, au printemps 2025, dans les premiers mois de ma vie en exil, alors que j’apprenais intensĂ©ment une nouvelle langue, une nouvelle ville,

et une nouvelle version de moi-mĂȘme.

– L’auteur

đŸ‡«đŸ‡· À la lectrice, au lecteur francophone

Chers lecteurs,

Ce texte — « Somatique de la perte. Atlas des cicatrices » — est nĂ© dans l’entre-deux : entre les langues, les gĂ©ographies, les chairs et les mĂ©moires. Il a Ă©tĂ© Ă©crit par un jeune auteur polonais vivant en France, Ă  Marseille, dans un moment de recomposition intime, linguistique et affective. Il est profondĂ©ment marquĂ© par une expĂ©rience queer, migrante, incarnĂ©e. C’est un essai littĂ©raire, mais aussi un tĂ©moignage du corps : de sa mĂ©moire, de ses douleurs, de ses oublis impossibles.

En traduisant ce texte, j’ai choisi une voie de fidĂ©litĂ© sensorielle plutĂŽt que littĂ©rale. Mon objectif n’était pas de transporter des phrases, mais de faire vibrer dans la langue française ce qui, dans l’original polonais, relĂšve du souffle, de l’absence, du tremblement. Certaines rĂ©fĂ©rences culturelles — comme les odeurs domestiques de l’iode, les souvenirs d’un tramway varsovien ou la pudeur d’un silence dans une cuisine d’enfance — possĂšdent en polonais une densitĂ© Ă©motionnelle que j’ai tentĂ© d’évoquer autrement, sans les aplatir.

Marsylia, dans ce texte, n’est pas qu’un dĂ©cor — c’est un corps autre, une altĂ©ritĂ©, un rythme qui oblige Ă  se rĂ©inventer. Quant Ă  Varsovie, elle revient comme un muscle fantĂŽme — ce qui a Ă©tĂ© perdu, mais qui continue de vibrer.

Le lecteur français croisera ici des silences qui ne demandent pas Ă  ĂȘtre expliquĂ©s, mais ressentis. C’est peut-ĂȘtre lĂ  que rĂ©side le vĂ©ritable geste de traduction : non dans le transfert, mais dans la respiration partagĂ©e.

– Ɓ.R.


메타데읎터
post_id
dabb115a366c
slug
somatique-de-la-perte-atlas-des-cicatrices-dabb115a366c
url
https://medium.com/@lukasz.er/somatique-de-la-perte-atlas-des-cicatrices-dabb115a366c
canonical_url
https://medium.com/@lukasz.er/somatique-de-la-perte-atlas-des-cicatrices-dabb115a366c
author_url
https://medium.com/@lukasz.er
status
ok
fetched_at
2026-06-27 07:49:55