đ«đ· Somatique de la perte. Atlas des cicatrices
Topographies de lâoubli | 02
đ«đ· Somatique de la perte. Atlas des cicatrices
Topographies de lâoubli | 02
Partie I : Catalogue des traces
La premiĂšre blessure sĂ©rieuse avait la forme dâun croissant de lune.
Sur le genou.
Câest du moins ce quâil me semblait, en baissant les yeux sur le sang â qui nâĂ©tait pas encore un drame, juste un Ă©tonnement. JâĂ©tais tombĂ© en courant â toujours trop vite, comme si quelque chose me poursuivait, bien que rien ne mâait jamais poursuivi. Le bĂ©ton Ă©tait rugueux, indiffĂ©rent, pas prĂ©vu pour un corps dâenfant. Je me souviens du son : bref, sec, comme la cassure dâune brindille. Ensuite, la douleur â mais pas tout de suite. Dâabord, il y eut la chaleur. LâadhĂ©rence. Puis, la brĂ»lure, lente, mĂ©thodique, comme si le corps apprenait un nouvel alphabet.
Je nâai pas criĂ©.
Je mâen souviens aussi.
Non pas par bravoure, mais parce que la honte fut plus rapide que la douleur. Le sang gouttait sur le carrelage de la cuisine, traçant de petites marques irrĂ©guliĂšres â comme des lettres maladroites Ă©crites par une main Ă©trangĂšre. Je restais figĂ© au milieu de la piĂšce, de peur que chaque pas laisse une nouvelle trace. Ma mĂšre se retourna brusquement, vit le genou, me vit, et une seconde â une seule â son visage fut pure Ă©pouvante. Ensuite, ce fut la routine : lâeau, la teinture dâiode, la main fraĂźche, le pansement. Lâodeur de lâiode, aujourdâhui encore, contient quelque chose de la culpabilitĂ©. Comme si chaque plaie nâĂ©tait quâun Ă©cart inutile dans le plan.
La cicatrice est restée.
Elle est encore lĂ .
Petite, pĂąlie, Ă peine visible. Parfois je lâoublie. Mais je sais exactement oĂč regarder quand jâai besoin dâelle. Le corps se souvient plus vite que moi.
Au fil des ans, jâai commencĂ© Ă traiter mon corps comme un catalogue. Non pas au sens esthĂ©tique, mais archivistique. Chaque marque â Ă©gratignure, cicatrice, endroit plus sensible au changement de temps que la mĂ©tĂ©o elle-mĂȘme â est lâempreinte dâun Ă©vĂ©nement dont je me souviens trop bien ou pas du tout. Le corps conserve les deux versions avec la mĂȘme rigueur. Il ne choisit pas. Il ne hiĂ©rarchise pas. Il ne juge pas ce qui fut important ou trivial. Il enregistre tout dans la mĂȘme typographie.
Je me demande souvent si la douleur peut ĂȘtre oubliĂ©e.
Pas au sens dĂ©claratif â ça ne fait plus mal â mais rĂ©ellement, physiologiquement, au niveau des tissus, des nerfs, des muscles. Est-il possible dâeffacer une expĂ©rience du corps comme on efface une phrase dâune page, en ne laissant que la trace lĂ©gĂšre de la gomme ? Les recherches disent non. Bessel van der Kolk Ă©crit sur le corps qui se souvient du traumatisme, mĂȘme quand lâesprit refuse de coopĂ©rer. Sur cette mĂ©moire somatique qui nâa pas besoin de rĂ©cit pour exister. Sur les Ă©vĂ©nements que le corps conserve dans une tension musculaire, un souffle prĂ©cipitĂ©, une crispation soudaine surgie sans cause apparente.
Mais il existe une autre forme dâoubli.
Non pas lâeffacement, mais la perte de contexte.
Parfois, je regarde mes mains et y dĂ©couvre de petites entailles dont je ne situe plus lâorigine. Jâignore ce qui les a causĂ©es. Jâignore si elles ont fait mal. Et pourtant, elles sont lĂ . Le corps porte les signes dâĂ©vĂ©nements qui, pour moi, nâont plus dâhistoire. Comme des photographies sans lĂ©gende. Comme des archives dont jâaurais perdu la clĂ©.
Billy-Ray Belcourt Ă©crivait sur le corps comme un champ de bataille â un lieu oĂč sâaffrontent des conflits que le langage ne sait pas toujours nommer. Pour moi, le corps est plutĂŽt une carte des gĂ©nĂ©rations. Une autobiographie rĂ©primĂ©e. Une collection de traces laissĂ©es par ceux qui mâont touchĂ© avec tendresse et ceux qui mâont touchĂ© trop fort. Par des Ă©vĂ©nements qui avaient des noms, et dâautres qui nâexistaient que comme rĂ©flexes : raideur de la nuque, douleur gastrique, insomnie.
Annie Ernaux Ă©crivait sur la corporĂ©itĂ© de la mĂ©moire avec une prĂ©cision implacable â sur ce corps qui ne ment pas, mĂȘme quand le rĂ©cit tente de sâadoucir. Je pense Ă cela chaque fois que je me demande pourquoi certaines zones de mon corps rĂ©agissent plus vivement au contact. Pourquoi ce genou â celui de lâenfance â est toujours restĂ© plus sensible. Comme si le corps y avait appris que le monde pouvait faire mal. Comme sâil y avait inscrit cette leçon pour lâavenir.
Pourquoi gardons-nous en mémoire ce qui ne se voit plus ?
Pourquoi la cicatrice, disparue de la surface de la peau, persiste-t-elle dans la profondeur ?
Peut-ĂȘtre parce que le corps ne cherche pas lâapaisement, mais lâorientation. La cicatrice nâest pas seulement un souvenir de la douleur. Câest un repĂšre. Elle dit : ici, quelque chose sâest passĂ©. MĂȘme si lâon ne sait plus quoi. MĂȘme si lâon ne peut plus le raconter. Le corps balise les zones oĂč il faut ĂȘtre attentif. OĂč lâhistoire ralentit. OĂč le contact change de ton.
Il mâarrive de penser que mon corps en sait plus sur moi que je ne voudrais lâadmettre. Que je porte sur moi les traces dâĂ©motions que jâai jugĂ©es sans importance, de relations que jâai nĂ©gligĂ©es, de pertes que jâai qualifiĂ©es de « supportables ». Je ne me souviens plus de ce qui mâa blessĂ©, mais je porte encore lâempreinte de la douleur. Comme si le corps disait : tu nâas pas besoin de tout savoir pour te souvenir.
Et alors revient cette question, qui me hante â une question que je pose non seulement Ă moi-mĂȘme, mais aussi Ă toi :
La cicatrice est-elle davantage mémoire,
ou oubli ?
Ou bien est-elle une troisiĂšme chose â une forme de compromis entre ce que nous voudrions effacer et ce qui refuse de sâeffacer Ă jamais ? Le corps sait-il mieux oublier que lâesprit, ou ne fait-il que se taire de façon plus convaincante ?
Ce catalogue de traces ne cesse de sâĂ©toffer.
Certaines entrées sont nettes.
Dâautres â Ă peine lisibles.
Mais toutes ensemble forment un atlas quâon ne peut refermer.
Car le corps â mĂȘme quand il semble paisible â continue dâĂ©crire.
Partie II : Topographie de la douleur
Le cĆur ne se brise pas dans un fracas.
Il ne se fend pas comme une assiette, ne vole pas en éclats comme du verre sur le trottoir.
Sa fracture est silencieuse, se propageant dans le corps comme une onde invisible, impossible Ă ignorer. Dâabord, il y a les mots â Ă©chappĂ©s dans un couloir de lycĂ©e, entre deux cours, quand tout semble encore possible. Puis un regard, trop long, trop attentif. Enfin, le silence â celui qui suit la tempĂȘte, et qui dure plus longtemps que prĂ©vu.
Mon premier amour nâavait aucune chance de durer.
Non Ă cause du genre, ni du lieu, ni par manque de tendresse. Mais Ă cause de la tension entre le monde et le corps. De lâincapacitĂ© Ă formuler ses besoins dans une langue encore trop Ă©troite, trop neuve, trop chargĂ©e de honte. Quand la fin est venue â qui nâen Ă©tait mĂȘme pas une, plutĂŽt un flou, une perte de nettetĂ©, quelque chose qui se dissout avec le temps comme une vieille photographie â jâai senti mon corps commencer Ă produire de nouvelles marques.
Je ne pouvais plus manger.
Mon ventre se repliait sur lui-mĂȘme, perdait son rythme.
Les nuits devenaient de longues respirations brĂ»lantes que je ne parvenais pas Ă calmer. Mon cĆur battait trop vite, puis trop lentement. Mes mains tremblaient, ma peau se parsemait de petites plaies, et chaque piqĂ»re semblait plus quâun simple symptĂŽme.
Le corps traduisait les émotions en signes tangibles, vérifiables, pansables.
Câest lĂ que jâai compris comment le corps oublie le traumatisme : non par effacement, mais par rĂ©pĂ©tition.
Chaque semaine, jâarrachais la croĂ»te pour vĂ©rifier si la douleur Ă©tait enfin partie.
Je me souviens du jour oĂč le premier apaisement est venu. CâĂ©tait le printemps, lâair sentait la poussiĂšre, et la lumiĂšre tombait sous un angle qui faisait croire Ă lâĂ©tĂ©. Je marchais sur un pont, jâĂ©coutais une musique Ă©trangĂšre dans mes Ă©couteurs, et jâai soudain rĂ©alisĂ© que je ne me souvenais plus exactement de sa voix. Ă la place de la tristesse, il y avait un soulagement â comme si mon corps sâĂ©tait enfin libĂ©rĂ© de la langue dans laquelle il avait Ă©crit sa peine.
Mais ce nâĂ©tait quâune illusion.
Le corps se souvient plus profondĂ©ment que lâesprit.
Parfois, il suffit dâune odeur, du toucher dâun tissu, dâune phrase dite au bon rythme â et tout revient, ce qui devait ĂȘtre effacĂ©.
Câest lĂ que je sais que chaque cicatrice nâest quâun signet, jamais un oubli complet.
Comment la physiologie affronte-t-elle le traumatisme ?
Bessel van der Kolk Ă©crivait que les corps, aprĂšs la perte â sĂ©paration, mort, abandon â prennent une vie propre. Ils accumulent des tensions qui ne disparaissent pas avec le temps, mais changent de lieu. Elles migrent du cĆur Ă lâestomac, de la nuque aux mains, de la poitrine aux jambes. Le traumatisme est une ombre qui glisse sur la topographie du corps, sans demander la permission.
Certains maux échappent à toute localisation.
Ils nâont ni point dâancrage, ni dĂ©but, ni fin.
Ce ne sont plus des blessures. Ce sont des résonances, des échos, une carte impossible à dessiner, mais tout aussi réelle que les anciennes cicatrices.
Jâai appris Ă distinguer la douleur qui guĂ©rit â parce quâelle est en surface, quâon peut la toucher, la panser, lâapaiser, la nommer â de celle qui vit en profondeur.
Celle qui nâĂ©merge que lorsque je me sens en sĂ©curitĂ©.
Celle qui ne veut pas se refermer.
Laquelle est la plus vraie ?
La blessure qui se referme, parce quâon peut la voir disparaĂźtre, ou celle quâon ne peut localiser, qui nâest quâombre, soupçon, absence ?
Je nâai pas de rĂ©ponse.
Parfois, je me dis que toute notre vie dâadulte est un art du camouflage, une comĂ©die de la cicatrice invisible.
Mais le corps ne se laisse pas tromper si facilement.
Il réécrit sa propre topographie.
Il trace des chemins qui traversent des zones vides, des muscles oubliĂ©s, des peurs qui nâont plus de nom.
Il laisse une carte dont on ne peut effacer les premiĂšres blessures.
Et parfois, quand je touche mon corps sans y penser, je ressens une douleur que je ne sais pas nommer.
Une douleur qui nâest plus une douleur, mais le souvenir de la douleur.
Une topographie quâil faut rĂ©apprendre Ă lire â Ă chaque nouvelle perte, Ă chaque nouvel apaisement.
Partie III : Le corps dans la foule
Marseille nâest jamais silencieuse.
MĂȘme la nuit, quand la ville sâĂ©tale sous les fenĂȘtres comme une encre tiĂšde, et que les lumiĂšres des tramways tranchent lâobscuritĂ©, on entend le frĂ©missement des corps. Des milliers de corps. Chacun porteur dâune histoire, dâune carte, dâun langage propre Ă la douleur.
Dans la foule, il nây a pas de cicatrices â seulement des fragments de mouvement, un contact furtif sur lâĂ©paule, un regard croisĂ© par hasard, un Ă©change rapide dâair dans un wagon bondĂ©.
Parfois, je regarde mes propres mains agrippant la barre et jâessaie de me souvenir combien de fois ce corps a dĂ©jĂ Ă©tĂ© quelquâun dâautre. Comme si chaque voyage, chaque exil, chaque nouvelle langue me réécrivait.
Je me souviens des premiers jours aprÚs mon arrivée.
Le tramway de la ligne 3 â saturĂ© dâodeurs, de voix, de sueur, de fatigue.
Je suis lâun parmi tant dâautres, anonyme, dĂ©pouillĂ© de mes anciens identifiants. Mon corps â ici Ă©tranger, illisible â nâa pas encore ses gestes propres, ne connaĂźt pas les codes. Jâai lâimpression de porter une vieille peau : trop serrĂ©e, mais rassurante, familiĂšre dans la douleur.
Mais dans la foule, les corps se confondent, se diluent, oublient les anciennes lignes de partage.
Jâessaie de ne pas penser Ă ce qui fut le toucher dâun autre â Ă ces mains qui mâavaient un jour tenu avec tendresse, Ă ces cicatrices un jour reconnues par des lĂšvres familiĂšres.
Parmi tous ces corps â fĂ©minins, masculins, maigres ou ronds, jeunes, vieux, empreints de la sueur de la ville â je cherche celui que jâĂ©tais.
Le corps dans la foule perd son individualité.
Il devient un outil de dĂ©placement, dâĂ©quilibre, de rĂ©ception dâimpulsions extĂ©rieures.
Mais il suffit dâun dĂ©tail â une odeur de parfum, un frĂŽlement de main, une voix polonaise dans le tĂ©lĂ©phone de quelquâun Ă cĂŽtĂ© â pour que revienne la mĂ©moire dâun autre corps.
Le corps devient alors archive du toucher dâautrui.
Il essaie de se rappeler : comment câĂ©tait, dâappartenir Ă quelquâun, quand mes gestes Ă©taient pour quelquâun une carte de sĂ©curitĂ©.
Le corps peut-il oublier un ancien contact, un soi ancien ?
Parfois, je veux croire que oui.
Que le nouvel endroit, les nouvelles mains, la nouvelle langue permettent dâeffacer les anciennes empreintes digitales, lâancien rĂ©seau de cicatrices. Mais la vĂ©ritĂ© est plus complexe.
Le corps accumule le toucher comme lâair dans les poumons.
MĂȘme si je ne parviens plus Ă me souvenir des visages de ces garçons dâautrefois, mes mains, elles, sâen souviennent.
La langue oublie plus vite que la peau.
Il y a des jours oĂč la foule des corps marseillais est pour moi une grĂące â elle me permet de disparaĂźtre, de ne plus ĂȘtre la somme de mes pertes, de simplement glisser dans la ville, dâĂȘtre anonyme.
Mais il y a aussi des matins oĂč le corps devient un poids.
Il attend un geste que personne ici ne comprend ; un regard qui dirait que je ne suis pas seulement un parmi dâautres, mais quelquâun qui, autrefois, avait un autre corps, un autre nom, une autre histoire.
Alors je ressens combien le corps attend longtemps un lieu nouveau.
Combien il doit rĂ©apprendre la carte : oĂč sâappuyer, oĂč risquer un contact, oĂč se retirer.
Le corps dans la foule devient un miroir.
Il reflĂšte les mouvements des autres, adopte le rythme de la ville, apprend de nouveaux chemins de fuite et de nouvelles façons dâĂȘtre vu.
Il est Ă la fois tout et rien â une archive qui continue dâĂ©crire, mĂȘme lorsque je voudrais oublier lâalphabet de mes anciennes cicatrices.
Peut-ĂȘtre est-ce cela, la vĂ©ritable migration : non le changement de lieu, mais lâacceptation que le corps ne sera jamais tout Ă fait « chez lui ».
Que chaque nouvel espace est un nouvel exercice dâoubli et de tendresse envers ses propres frontiĂšres.
Partie IV : Anatomie de la tendresse
Le soir tombe Ă Marseille avec pudeur, bien que le crĂ©puscule y soit plus long quâĂ Varsovie.
Dans la pĂ©nombre tiĂšde de lâappartement, Lou allume une lampe, rĂ©pand la lumiĂšre sur le mur, et moi â presque machinalement â je mâassois sur le sol, le dos appuyĂ© contre le canapĂ©, les yeux clos. Il y a dans ce moment quelque chose du rituel, une forme de retour Ă la douceur aprĂšs une journĂ©e Ă©reintĂ©e par les nerfs, les doutes, les stimuli dâune langue Ă©trangĂšre.
Louis sâassoit derriĂšre moi, ses mains glissent lentement, mĂ©thodiquement, le long de mon dos. Ce nâest pas un massage professionnel.
Câest une carte quâon lit sans mots, par le toucher, marquant non pas tant les zones de douleur que celles oubliĂ©es, nĂ©gligĂ©es dans le tumulte du quotidien.
Il y a dans ce geste quelque chose de lâarchĂ©ologie â une exploration lente des strates, lâexamen du relief des muscles, de la colonne, des omoplates. Ses doigts dĂ©couvrent de vieilles tensions, de petits nĆuds sous la peau, une rugositĂ© lĂ oĂč le corps sâest retirĂ©, enfoui sous sa propre surface.
Parfois, je me demande â en silence, Ă moi-mĂȘme, Ă Lou â si le toucher peut vraiment Ă©crire une nouvelle histoire.
Nâest-il pas seulement une tentative de flouter lâancienne, cicatrisĂ©e, creusĂ©e par des annĂ©es de manque, de nuits sans sommeil, de voyages solitaires ?
Louis ne rĂ©pond jamais par des mots. Sa rĂ©ponse, câest la chaleur, le poids de la main, les pauses entre deux mouvements.
Je respire lentement, je laisse mon corps se relĂącher, juste assez pour que quelque chose cĂšde â une tension dont je nâavais pas conscience, une douleur que je croyais devenue partie intĂ©grante de moi.
Il mâarrive de penser que la tendresse nâest pas un privilĂšge, mais un entraĂźnement.
Un muscle quâil faut Ă©tirer, car il se contracte trop facilement.
Je regarde mon corps comme une carte â ici, une cicatrice de vĂ©lo, lĂ , une trace dâappendicite, plus loin, une Ă©paule tendue par des annĂ©es assis sur les bancs de lâĂ©cole.
La tendresse de Lou contourne les cicatrices, puis y revient.
Il ne les évite pas, ne tente pas de les effacer.
Il les intĂšgre Ă une nouvelle narration : il touche les lieux du passĂ© comme pour dire : cela aussi, câest toi, cela aussi fait partie de ton paysage.
Parfois, je me surprends Ă croire que chaque cicatrice est un repĂšre pour lâavenir.
Un endroit oĂč il y eut douleur devient un point de direction pour vivre plus doucement.
La tendresse nâest pas lâoubli de la douleur, mais son acceptation.
Câest un acte de reconnaissance : nous avons Ă©tĂ© blessĂ©s, mais nous pouvons aussi ĂȘtre consolĂ©s.
Câest peut-ĂȘtre lĂ la diffĂ©rence la plus profonde entre la mĂ©moire du corps et celle de lâesprit : le corps nâa pas honte des cicatrices, ne cherche pas Ă les recouvrir dâun rĂ©cit, ne corrige pas la narration pour la rendre acceptable.
La cicatrice est lĂ , elle est vraie, elle est ce fragment de carte qui un jour passait par la douleur, mais qui aujourdâhui peut ĂȘtre le commencement dâautre chose.
AprĂšs le massage, Lou sâendort le premier, calme, dĂ©tendu.
Je reste allongĂ© quelques instants, je sens sur mon dos les derniĂšres traces de chaleur se diffuser en vagues Ă travers mes muscles, jusquâaux limites de la peau.
Je me dis alors que le toucher â simple, quotidien, discret â peut ĂȘtre non seulement un enregistrement, mais un nouveau rĂ©cit.
Il ne brouille pas lâancienne carte, il la redessine, avec de nouveaux points de repĂšre, avec la tendresse comme systĂšme de coordonnĂ©es.
Chaque cicatrice peut-elle devenir un lieu de retour ?
Lâanatomie de la tendresse est-elle lâart de conserver et de traverser la douleur ?
Je ne sais pas.
Mais je crois que dans ce travail des mains â patient, rĂ©pĂ©titif, quotidien â rĂ©side le commencement dâun nouvel alphabet pour un corps qui ne veut plus ĂȘtre seulement un atlas de pertes, mais une carte des possibles retours.
Note de lâauteur :
Le prĂ©sent essai a Ă©tĂ© rĂ©digĂ© Ă Marseille, au printemps 2025, dans les premiers mois de ma vie en exil, alors que jâapprenais intensĂ©ment une nouvelle langue, une nouvelle ville,
et une nouvelle version de moi-mĂȘme.
â Lâauteur
đ«đ· Ă la lectrice, au lecteur francophone
Chers lecteurs,
Ce texte â « Somatique de la perte. Atlas des cicatrices » â est nĂ© dans lâentre-deux : entre les langues, les gĂ©ographies, les chairs et les mĂ©moires. Il a Ă©tĂ© Ă©crit par un jeune auteur polonais vivant en France, Ă Marseille, dans un moment de recomposition intime, linguistique et affective. Il est profondĂ©ment marquĂ© par une expĂ©rience queer, migrante, incarnĂ©e. Câest un essai littĂ©raire, mais aussi un tĂ©moignage du corps : de sa mĂ©moire, de ses douleurs, de ses oublis impossibles.
En traduisant ce texte, jâai choisi une voie de fidĂ©litĂ© sensorielle plutĂŽt que littĂ©rale. Mon objectif nâĂ©tait pas de transporter des phrases, mais de faire vibrer dans la langue française ce qui, dans lâoriginal polonais, relĂšve du souffle, de lâabsence, du tremblement. Certaines rĂ©fĂ©rences culturelles â comme les odeurs domestiques de lâiode, les souvenirs dâun tramway varsovien ou la pudeur dâun silence dans une cuisine dâenfance â possĂšdent en polonais une densitĂ© Ă©motionnelle que jâai tentĂ© dâĂ©voquer autrement, sans les aplatir.
Marsylia, dans ce texte, nâest pas quâun dĂ©cor â câest un corps autre, une altĂ©ritĂ©, un rythme qui oblige Ă se rĂ©inventer. Quant Ă Varsovie, elle revient comme un muscle fantĂŽme â ce qui a Ă©tĂ© perdu, mais qui continue de vibrer.
Le lecteur français croisera ici des silences qui ne demandent pas Ă ĂȘtre expliquĂ©s, mais ressentis. Câest peut-ĂȘtre lĂ que rĂ©side le vĂ©ritable geste de traduction : non dans le transfert, mais dans la respiration partagĂ©e.
â Ć.R.
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