← Back to list

Qu’est-ce que (réellement) le féminisme ? — L’importance d’une définition claire et cohérente.

Le mot “féminisme” semble aujourd’hui largement intégré dans le langage courant, il ne s’agit pas là d’un terme inconnu ; bien au…

Melliflue · 2025-08-09 06:33 · 2 claps · 9.8 min read
#feminism #radfem #queer #feminisme #marxism
Open on Medium ↗
Wiki topics: SOC · Sociology & Politics ✊ · Equality & Identity

Qu’est-ce que (réellement) le féminisme ? — L’importance d’une définition claire et cohérente.

Le mot “féminisme” semble aujourd’hui largement intégré dans le langage courant, il ne s’agit pas là d’un terme inconnu ; bien au contraire. C’est un terme que l’on retrouve aisément dans les dictionnaires, dans des discours politiques, sur les réseaux sociaux, dans des discussions privées… Il donne même l’illusion d’un consensus quant à sa définition puisque nous entendons souvent “tout le monde devrait être féministe” ; la définition coulerait donc de source et serait censée mettre tout le monde d’accord. Pourtant, la sémantique adoptée cache en réalité une dépossession politique ; la définition est aujourd’hui vidée de sa substance.

Les dictionnaires et encyclopédies définissent généralement le féminisme comme un “courant de pensée et mouvement politique, social et culturel en faveur de l’égalité entre les femmes et les hommes” (Dictionnaire Larousse), une “doctrine qui préconise l’égalité entre l’homme et la femme, et l’extension du rôle de la femme dans la société” (Le Robert). Toutes ces définitions communément admise au sujet du féminisme se contentent d’évoquer un objectif principal et unique : l’égalité entre les hommes et les femmes. Ces définitions institutionnelles, bien que correctes dans leur formulation la plus basique (en effet, il va de soi que des inégalités existent entre les hommes et les femmes), présentent une vision réductrice qui ne rend pas compte de la complexité et de la profondeur du féminisme ; ou devrais-je dire, des féminismes. Toutes ces formulations qui mettent l’égalité au coeur du concept féministe sont ancrées dans une conception libérale du féminisme, centrée sur une égalité formelle et législative plutôt que sur une transformation radicale des structures sociales. Il nous faut impérativement prendre conscience que les définitions répandues sont, elles aussi, politiques.

Le pouvoir de nommer : quand les définitions deviennent politiques.

La domination par le langage.

Les définitions ne sont jamais neutres mais sont effectivement le produit de rapports de force et de domination qui structurent notre société. Le pouvoir de nommer, de définir, de créer des concepts, des notions, constitue l’un des privilèges fondamentaux des groupes dominants ; ils ne définissent rien par hasard. Comme l’a si bien définit Andrea Dworkin (“Souvenez-vous, résistez, ne cédez pas”), le pouvoir de nommer est un pouvoir qui permet aux hommes de définir l’ensemble du champ de l’expérience, de déterminer limites et valeurs, d’assigner à chaque chose son domaine et ses attributs, de décider ce qui peut et ne peut pas être exprimé, de contrôler jusqu’à la perception. Et ce pouvoir de nommer, en tant que femmes opprimées, nous l’avons perdu (ou plutôt, ne l’avons jamais eu). C’est cette appropriation du langage par les hommes qui leur permet de façonner la réalité, les concepts et donc les définitions ; toujours selon leur perspective et leurs intérêts. La définition du féminisme ne peut par conséquent aller à l’encontre de la suprématie masculine, elle ne pourrait totalement la condamner et la pointer du doigt. Ils ne sauraient nier l’existence du féminisme sans apparaître ouvertement comme incultes et ignorants puisqu’historiquement, le féminisme est devenu visible, présent dans les espaces publics grâce à la lutte des féministes ; refuser de reconnaître l’existence du féminisme, c’est s’exposer au discrédit intellectuel. Ils se retrouvent à faire le strict minimum : ils concèdent, ils admettent, ils font mine d’accepter le féminisme mais seulement à leurs conditions. Seulement selon leur propre définition. Ils vont nier l’oppression tout en validant un féminisme édulcoré, dépolitisé, compatible avec l’ordre existant et le peu de place qu’ils veulent bien accorder à un combat pour les femmes. En d’autres termes, ils vont reconnaître le mot “féminisme” mais en vider le sens. Et il est là tout le piège : l’ennemi ne nie plus, il redéfinit. Il ne s’oppose pas nécessairement frontalement, il absorbe, déforme, neutralise. En acceptant une version aseptisée du féminisme (celle qui parle d’égalité abstraite plutôt que d’oppression systémique, celle qui évite les mots comme patriarcat, domination ou abolition), les hommes conservent leur pouvoir.

Une telle mainmise sur les définitions n’est pas anodine puisque le terme “féminisme” avait d’abord été utilisé par Alexandre Dumas fils avec l’intention péjorative de railler les militantes qui revendiquaient des droits pour les femmes. L’origine du terme révèle déjà comment le langage peut être utilisé comme un outil de domination et comment sa réappropriation constitue un acte et un enjeu politique.

Intérêt politique des définitions vagues et imprécises.

Les définitions consensuelles du féminisme, centrées sur l’égalité, présentent un intérêt stratégique pour le système patriarcal. En effet, réduire le féminisme à une simple quête d’égalité formelle et législative, on neutralise sa dimension révolutionnaire et subversive. Alors certes, en donner une définition la plus large et imprécise possible aura pour conséquence que plus de personnes oseront se revendiquer de celui-ci, mais à quel prix ? Quelle en est l’utilité quand la définition adoptée neutralise le pouvoir de la lutte ? Le patriarcat, la domination masculine, les privilèges masculins, eux, demeurent incontestés. Cette dilution du sens permet à tout un chacun de se revendiquer féministe (même les hommes) et ce sans remettre en question les structures profondes de domination. On le voit, les hommes ont tout intérêt à ce que la définition du féminisme reste superficielle puisqu’une définition plus radicale menacerait directement leurs privilèges et leur position dominante dans la société.

Non pas LE féminisme mais LES féminismes.

La diversité des courants féministes.

Parler du féminisme au singuler constitue déjà une simplification problématique. Il faut perdre l’habitude de parler d’un féminisme quand il existe en réalité une multitude de courants féministes, chacun avec ses analyses, ses priorités et ses stratégies propres. Je prévois dans un futur proche de rédiger un article spécifiquement sur les différents courants féministes, raison pour laquelle je ne détaillerai pas longuement sur ce sujet mais sommairement, nous pouvons distinguer :

  • Le féminisme libéral qui vise principalement l’intégration des femmes dans les structures existantes de la société, en se concentrant sur les réformes légales et politiques. C’est le courant qui souhaite que les femmes atteignent les cercles de pouvoir (et donc de domination).
  • Le féminisme radical (qui peut également se subdiviser en plusieurs branches) qui considère que l’oppression des femmes résulte avant tout du patriarcat et vise son abolition complète. C’est le courant qui ne souhaite pas que les femmes atteignent les cercles de pouvoir et de domination mais qui lutte pour l’abolition desdits cercles.
  • Le féminisme marxiste/matérialiste qui analysé l’oppression des femmes à travers le prisme du capitalisme. C’est le courant qui va mettre l’accent sur l’exploitation économique des femmes par les hommes.
  • Le féminisme intersectionnel qui reconnaît que les expériences des femmes sont façonnées par une intersection complexe de différentes identités et systèmes de pouvoir. C’est le courant qui démontre qu’une femme peuvent être définies par leur genre mais également par d’autres facteurs comme la race, la classe sociale, la sexualité, le handicap, la religion, l’âge…

Cette diversité peut se subdiviser en plusieurs branches, on peut également parler du féminisme queer, du féminisme islamique, du féminisme noir, de l’écoféminisme, de l’anarcha-féminisme… C’est une diversité qui témoigne de la richesse et de la complexité du mouvement féministe, qui ne saurait être réduit à une définition unique et simpliste ; sauf à avoir une grande méconnaissance du sujet.

L’absence des notions clés dans les définitions conventionnelles.

Les définitions institutionnelles du féminisme omettent nécessairement des concepts fondamentaux pourtant au coeur d’une véritablement lutte féministe. Parmi ces notions essentielles je citerais :

  • Le patriarcat qui est le système dans lequel le groupe social des hommes cishétérosexuels possède le pouvoir économique et politique, et détient le contrôle sur le groupe social des non-hommes ;
  • L’oppression systémique des femmes qui se manifeste dans tous les domaines de la société et à toutes les époques ;
  • L’appropriation du corps des femmes, notamment de leur sexualité et de leur capacité reproductive ;
  • La violence symbolique qui naturalise la domination masculine et la fait apparaître comme allant de soi.

Ce sont ces concepts qui s’avèrent essentiels pour comprendre la profondeur et la radicalité du projet féministe qui est loin d’être un mouvement qui se contente de revendiquer l’égalité formelle et législative. Non, le féminisme doit viser une transformation complète des rapports sociaux de sexe. Il faut s’attaquer à la racine du patriarcat…

La nécessité d’adopter une définition radicale du féminisme

Revenir à la racine

Qu’est-ce que signifie “radical” ? Peter Gelderloos, dans son ouvrage “Comment la non-violence protège l’Etat : essai sur l’inefficacité des mouvements sociaux”, l’explique parfaitement lorsqu’il indique utiliser ce terme pour

“désigner une critique, une action ou une personne qui remonte à la racine d’un problème particulier, qui ne se contente pas des solutions superficielles que suggèrent les préjugés du moment et les pouvoirs dominants”

[embed]

Il ne s’agit donc pas d’être extrémiste (comme les anti-féministe aiment bien dire) mais plutôt d’être poussé.e par la volonté de comprendre et démanteler les fondements mêmes de l’oppression des femmes. Contrairement au féminisme libéral qui se contente de revendiquer l’égalité dans un système inchangé, le féminisme radical affirme que l’oppression des femmes est systémique et ne peut être éliminée par de simples réformes légales ou économiques : eh non, la parité homme/femme au sein des entreprises n’a pas vocation à mettre fin à l’oppression des femmes. Nous ne voulons pas de simples lois formelles, nous voulons l’abolition du patriarcat ; soyons exigeantes par amour pour nous mêmes ! Il faut que notre féminisme remette en question l’ensemble des structures sociales, politiques et culturelles qui perpétuent la domination masculine ; et non moins que cela.

L’égalité, une ambition insuffisante

La perspective radicale du féminisme ne se contente pas de revendiquer l’égalité avec les hommes dans un système oppressif. Il ne s’agit pas d’obtenir les mêmes droits que les hommes, mais de transformer radicalement le système qui produit ces inégalités ; les hommes doivent perdre quelque chose et précisément les privilèges qu’ils détiennent.

[embed]

La définition que nous adoptons du féminisme n’est pas une simple question sémantique ; elle détermine notre compréhension du problème et oriente nos actions, nos revendications, les soutiens que l’on donne… En acceptant la définition libérale et édulcorée du féminisme, nous nous limitons à des revendications superficielles qui ne remettent pas en question les structures profondes de domination ; les femmes restant à une position de subalternes.

Les réformes sont utiles (nous ne nieront pas la révolution qu’ont été pour les femmes de pouvoir ouvrir un compte bancaire en toute autonomie ni d’avorter en toute légalité) mais clairement insuffisantes. Il faut bien avoir à l’esprit que

le féminisme ne peut se réduire à une liste d’épicerie de réformes à introduire dans l’ordre social existant pour qu’il devienne plus women friendly. Le caractère radical du féminisme consiste à vouloir changer ce qui semble inchangeable. C’est en cela que le féminisme est un mouvement révolutionnaire (“Antiféminismes et masculinismes d’hier et d’aujourd’hui” de Christine Bard, Francis Dupuis-Déri et Mélissa Blais — page 58)

Voilà ce que nous devons vouloir : la révolution féministe. Nous devons être plus ambitieuses. En redéfinissant le féminisme dans une perspective radicale, nous nous donnons les moyens de comprendre la profondeur de l’oppression patriarcale et de lutter efficacement contre elle. Refusons le féminisme libéral étatique ainsi que le choice feminism, refusons les miettes que les dominants veulent bien nous donner pour que l’on reste bien sages et tranquillement à notre place. Nous devons également penser à élargir la palette des concernés par l’oppression des hommes cishétérosexuels…

Au-delà des “femmes” : vers un sujet politique des “non-hommes”

Dans mon cheminement féministe et en lisant beaucoup de théorie, je me suis demandée si réduire le féminisme à une lutte uniquement pour les femmes (il faut comprendre : les femmes cishétérosexuelles) permet une définition cohérente face à l’oppression patriarcale. Nous savons que le patriarcat hiérarchise les corps et les individus sur une échelle où la virilité occupe le sommet et la féminité symbolise la faiblesse ; les personnes assignées à la féminité (qu’elles se reconnaissent ou non comme femmes) subissent une présomption d’infériorité. J’ai personnellement fait le choix de populariser le terme “non-homme” pour désigner toute personne contredisant la virilité et la masculinité attendu du patriarcat pour pouvoir faire partie du camp des dominants ; de ceux qui peuvent exploiter domestiquement et sexuellement ; de ceux qui peuvent exercer des contraintes à l’hétérosexualité. Employer la notion de “non-hommes” permet de désigner collectivement toutes celles et ceux frappés par cette présomption : femmes cis, femmes trans, lesbiennes, personnes non binaires, intersexes, gay, ou plus largement toute personne queer. Le féminisme radical doit inclure tout groupe marginalisé et opprimé par la domination masculine et le patriarcat. Cela ne signifie pas que chacune de ces personnes subissent et partagent le même degré d’oppression ou les mêmes réalités dans le monde patriarcal (on ne partage pas tous.tes les mêmes identités) mais simplement qu’elles ont été désignées par le patriarcat pour être oppresées.

L’on peut parler de “non-homme” mais également d’”être féminisé” ou encore de “cyborg” comme l’a proposé Donna Haraway, philosophe ayant produit plusieurs thèses féministes.

Je soutiens totalement le propos de Thierry Hoquet lorsqu’il évoque que

le féminisme dépasse le cadre des luttes qui défendent les “femmes” pour embrasser l’ensemble des victimes de l’oppression sexiste, quel que soit leur genre (Thierry Hoquet, Des sexes innombrables : Le genre à l’épreuve de la biologie).

A mon sens, cette perspective inclusive est indispensable pour lutter efficacement contre le patriarcat car elle permet de révéler la nature profonde de celui-ci : il s’agit d’un système fondé sur l’oppression généralisée du « non-masculin », toute personne n’ayant pas cette masculinité et cette virilité doit subir. En restreignant le féminisme aux seules femmes cisgenres, on ignore la complexité des oppressions vécues par celles et ceux qui transgressent ou échappent aux catégories binaires traditionnelles. Les personnes non-binaires ou trans, par exemple, en refusant ou en brouillant les normes de genre dominantes, sont particulièrement vulnérables à la marginalisation, à l’invisibilisation et aux violences patriarcales et vivent un vécu d’opprimé.e.s du patriarcat que ne vivent pas les femmes cishétérosexuelles ; raison pour laquelle ces dernières devraient faire front aux côtés des personnes encore plus marginalisées.

Je m’arrête ici pour ce premier article qui avait pour base de poser les bases à toute une série d’articles sur le féminisme car je ne peux entrer dans le vif du sujet si les fondations et mes positions sur celles-ci ne sont pas exposées clairement. Gardons à l’esprit que (re)définir le féminisme n’est pas un exercice purement intellectuel ; c’est un acte politique. Tant que nous laisserons au patriarcat le pouvoir de nommer, il pourra réduire notre lutte à un slogan inoffensif, à un idéal d’égalité abstraite qui ne menace en rien ses fondements. Refuser des définitions vagues, consensuelles et dépolitisées. Nous devons refuser la récupération et l’aseptisation de notre lutte ; exiger et imposer un féminisme radical, ancré dans la compréhension des systèmes d’oppression et déterminé à les abolir, plutôt qu’à nous offrir une place mieux décorée dans un système qui ne change pas.

J’encourage les femmes et notamment les féministes à ne pas adopter une posture conservatrice qui figerait le féminisme dans une définition centrée exclusivement sur les femmes cishétérosexuelles. En effet, les temps changent, les réalités de l’oppression se complexifient, des personnes ayant des identités différentes des notres et jugées déviantes sortent du placard et il nous appartient d’élargir notre conception afin que celle-ci soit inclusive et non oppressive. Restreindre notre lutte, c’est reproduire les mêmes mécanisme d’exclusion que nous combattons alors que nous avons un ennemi commun : l’homme cishétérosexuel qui béfinicie pleinement du capitalo-patriarcat?


메타데이터
post_id
db3e66549f34
slug
quest-ce-que-réellement-le-féminisme-l-importance-d-une-définition-claire-et-cohérente-db3e66549f34
url
https://medium.com/@seradfeminiser/quest-ce-que-r%C3%A9ellement-le-f%C3%A9minisme-l-importance-d-une-d%C3%A9finition-claire-et-coh%C3%A9rente-db3e66549f34
canonical_url
https://medium.com/@seradfeminiser/quest-ce-que-r%C3%A9ellement-le-f%C3%A9minisme-l-importance-d-une-d%C3%A9finition-claire-et-coh%C3%A9rente-db3e66549f34
author_url
https://medium.com/@seradfeminiser
status
ok
fetched_at
2026-07-18 09:42:59