đ«đ· Lâultime oubli. Apprendre Ă disparaĂźtre
Topographies de lâoubli | 15
đ«đ· Lâultime oubli. Apprendre Ă disparaĂźtre
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Partie I : Les adieux ordinaires
Chaque jour commence par de petits départs.
Louis part Ă lâuniversitĂ© â une caresse au creux du cou, un baiser furtif sur le pas de la porte, le cliquetis prudent de la serrure quâon tourne lentement, pour ne pas me rĂ©veiller, si je dors encore.
Parfois, je ne perçois mĂȘme pas le moment oĂč il sâen va â son odeur flotte encore dans lâair, la tasse de cafĂ© fume sur le plan de travail, la lumiĂšre de la salle de bain attend un corps qui est dĂ©jĂ ailleurs.
Des séparations incrustées dans le rituel du quotidien :
« Sois prudent »,
« Envoie-moi un message quand tu arrives »,
« à ce soir ».
Peut-on sâhabituer Ă cette disparition quotidienne ?
Chaque dĂ©part de Lou me rappelle dâautres absences â petites ou grandes â qui, au fil des annĂ©es, ont zĂ©brĂ© ma vie comme des fissures sur une vitre.
Elles ne sont pas tragiques.
Elles ne laissent pas de douleur durable.
Mais elles mâapprennent que chaque jour est une micro-disparition, une micro-leçon de lâĂ©loignement â que personne ne nous enseigne.
Ă la gare â Lou avec sa valise, moi, le souffle court, faisant semblant que ce ne sont que quelques jours, pas une Ă©ternitĂ©.
LâĂ©cho de ses pas sur le quai, un dernier regard par-dessus lâĂ©paule, la voix dans le haut-parleur qui presse, alors que tout en moi rĂ©clame lâarrĂȘt du monde.
Quelle est la différence entre dire adieu⊠et oublier ?
Lâadieu suppose un retour â fermer une porte avec lâespoir de pouvoir la rouvrir.
Lâoubli, lui, câest le portail refermĂ© sans appel, un seuil derriĂšre lequel il nây a plus ni langage partagĂ©, ni gestes communs.
Lâadieu est un acte conscient, prĂ©parĂ©, enveloppĂ© de rituels auxquels on sâaccroche.
Lâoubli est plus insidieux â il sâinsinue dans le quotidien comme une ombre, se rĂ©pand dans la mĂ©moire jusquâau jour oĂč je rĂ©alise que je ne me souviens plus de lâodeur de la peau de ma mĂšre, du rire dâun ancien ami, du goĂ»t de mon enfance.
Jâessaie dâapprivoiser ces disparitions minuscules â je mây entraĂźne Ă petite Ă©chelle :
les sĂ©parations Ă lâarrĂȘt de tram,
les week-ends éloignés,
les messages « bonne nuit » et « bonjour » qui relient nos deux corps par un fil numérique.
La tendresse est pour moi une stratĂ©gie â chaque soin minuscule, chaque tentative de maintenir la proximitĂ© est un acte de rĂ©sistance contre lâoubli.
Peut-ĂȘtre que câest prĂ©cisĂ©ment dans ces adieux du quotidien
que jâapprends Ă ne pas devenir une ombre.
Peut-ĂȘtre que grĂące Ă eux â
lâart de demeurer auprĂšs de lâautre
ne sâefface pas dans les grandes pertes dĂ©finitives,
mais sâenracine dans le corps,
au bout des doigts,
dans les muscles de la mémoire
qui apprend Ă partir et Ă revenir,
sans jamais oublier
ce que signifie réellement
ĂȘtre prĂ©sent,
mĂȘme dans lâabsence.
Partie II : Apprendre Ă mourir
La mort nâest pas venue en fracas.
Sans cris, sans appels déchirants à trois heures du matin.
Elle est venue doucement, comme si elle savait que le bruit serait une forme dâindĂ©cence.
Je lâai apprise un midi, dans un message trop calme, trop lisse, comme si lâon veillait scrupuleusement Ă ce quâaucune Ă©motion ne dĂ©borde du bord de lâĂ©cran.
« Elle est partie en paix. »
Cette phrase mâa toujours troublĂ© â sa politesse, sa clĂŽture, son irrĂ©vocabilitĂ©.
La paix comme derniÚre forme de récit.
Je nâai pas criĂ©.
Ce fut plutÎt une chute intérieure,
comme si quelque chose en moi sâeffondrait pour faire place Ă un vide
dĂ©jĂ lĂ , mais sans nom jusquâĂ prĂ©sent.
Le corps a réagi avant la pensée :
une fatigue soudaine,
un poids sur la poitrine,
lâenvie de sâallonger par terre
alors que rien autour ne justifiait un tel geste.
La mémoire vient toujours aprÚs.
Le corps, lui, sait déjà .
Comment la mémoire apprend-elle à lùcher prise ?
Ce nâest pas une dĂ©cision,
ni un choix volontaire.
Câest un relĂąchement progressif, une dĂ©tente dans la tension.
Laisser les images perdre leur netteté,
le timbre de la voix devenir flou,
la date cesser de piquer.
La mĂ©moire ne lĂąche pas dâun coup.
Elle sâexerce â comme un muscle â
en micro-mouvements,
en acceptant que tout ne doive pas ĂȘtre conservĂ© intact.
Avec le temps, jâai remarquĂ© que les souvenirs se transforment.
Dâabord, les dĂ©tails sâeffacent :
la couleur exacte des murs lors de notre derniĂšre conversation,
lâheure prĂ©cise,
lâodeur de lâair.
Il ne reste quâun contour :
un geste,
un ton,
le sentiment dâavoir Ă©tĂ© vu â ou pas.
Puis, mĂȘme cela sâestompe,
comme si la mĂ©moire savait dâelle-mĂȘme ce quâelle pouvait porter.
Je ne lutte plus contre cela aussi violemment.
Peut-ĂȘtre est-ce cela, apprendre Ă mourir â
accepter que quelque chose sâen aille,
pas seulement du monde,
mais aussi de nous.
Lâoubli serait-il une forme de soulagement ?
Longtemps, cette question mâa fait honte.
Comme si le soulagement trahissait,
comme si lâoubli prouvait une affection insuffisante.
Mais le corps nâest pas une archive parfaite.
On ne peut pas porter en soi tous les morts dans leur entiÚreté.
On ne peut pas se réveiller chaque jour
avec lâinventaire complet des pertes
et vivre comme si de rien nâĂ©tait.
Lâoubli â lent, organique â
nâest pas une trahison de la mĂ©moire,
mais peut-ĂȘtre son ajustement.
Un mécanisme de survie.
Je pense Ă lâexpĂ©rience queer de la mort â
à tous ces départs sans rites,
sans deuil public,
sans place Ă table.
à ces noms jamais prononcés,
faute de langue pour les dire.
Peut-ĂȘtre est-ce pour cela que jâapprends aujourdâhui
Ă lĂącher prise
non comme un renoncement,
mais comme un acte de tendresse envers moi-mĂȘme.
La mort dâun proche ne mâenseigne pas la fin.
Elle mâenseigne plutĂŽt une frontiĂšre â
le seuil oĂč la mĂ©moire cesse dâĂȘtre une obligation,
et devient un choix.
Et dans ce choix â
parfois douloureux,
parfois apaisant â
apparaĂźt un espace
oĂč lâon peut recommencer Ă respirer,
sans trahir ce qui fut,
mais sans non plus
livrer toute sa vie
Ă ce qui nâest plus.
Partie III : Le temps comme vide
Dans ma mĂ©moire, le temps ne sâĂ©coule pas de maniĂšre linĂ©aire.
Il y a des instants qui se confondent, sans commencement ni fin,
des moments qui se gonflent dâair comme des bulles de savon
et qui éclatent sans bruit.
Quand jâessaie de retracer les derniĂšres annĂ©es â
les lieux que jâai visitĂ©s,
les livres que jâai lus,
les jours oĂč jâai ri,
ceux oĂč jâai pleurĂ© â
je tombe sur un bourdonnement blanc.
Le temps comme une matiÚre silencieuse, étirée,
oĂč mĂȘme lâĂ©cho ne sâattarde pas.
Il y a des jours que je ne peux situer,
des semaines sans contenu,
de longues Ă©tendues dâoubli
qui persistent au réveil
comme lâempreinte dâun rĂȘve sur lâoreiller.
Des aprÚs-midis passés dans le tram,
des heures enfermées dans une piÚce vide,
des soirs avec Lou
oĂč mĂȘme nos corps se mouvaient lentement,
comme sâils refusaient de laisser la moindre trace.
Souvent, jâai lâimpression que le temps est collant, visqueux â
quâil adhĂšre aux doigts
mais fuit entre les paumes.
Comment le temps travaille-t-il pour lâoubli ?
Il semble ĂȘtre le plus zĂ©lĂ© des archivistes de lâoubli.
Il feuillette les pages de ma tĂȘte Ă une vitesse que je ne contrĂŽle pas.
Il tamise les souvenirs,
conserve quelques fragments,
laisse le reste sâĂ©vanouir.
La mĂ©moire Ćuvre pour la survie,
pas pour la vĂ©ritĂ© â
elle trie,
elle fragmente,
elle opĂšre parfois avec une logique cruelle
qui efface mĂȘme ce quâon croyait inaltĂ©rable.
Il mâarrive de penser
que la vie queer est particuliĂšrement exposĂ©e Ă ce vide â
tant de choses quâil a fallu taire,
tant de jours sans trace,
tant de mots jamais prononcés,
tant de gestes impossibles Ă nommer.
Une partie du temps a été réprimée par nécessité,
une autre par peur,
une autre encore par honte,
le reste sâest tout simplement dissous.
Tout ce que nous perdons cesse-t-il dâĂȘtre Ă nous ?
Je me pose la question
surtout lorsque je prends en main des objets plus anciens que ma mémoire :
un vieux carnet
oĂč je ne reconnais plus mon Ă©criture,
une photo
oĂč les visages me sont devenus Ă©trangers,
une lettre
signée de mon nom
dont je ne me souviens plus du contenu.
Jâessaie de ne pas combattre le vide,
de ne pas le remplir de force avec du neuf.
Jâapprends Ă ĂȘtre avec lui
comme je suis avec Lou dans le silence aprĂšs une dispute â
respirer,
ne pas poser de questions,
laisser au silence son propre poids.
Peut-ĂȘtre que le vide nâest pas une fin,
mais un espace oĂč quelque chose de neuf peut naĂźtre.
Peut-ĂȘtre que tout ce que nous perdons
ne cesse pas réellement de nous appartenir.
Peut-ĂȘtre que cela reste inscrit en nous,
mĂȘme quand les mots nous Ă©chappent â
comme la mer porte la mémoire
des marées oubliées de tous.
Disparition, oubli, vide â
je les apprends lentement,
sans précipitation,
avec tendresse
pour les zones blanches
qui ne rĂ©clament plus dâĂȘtre remplies.
Partie IV : La leçon des traces laissées
JâĂ©cris le dernier fragment de cet essai au petit matin.
Louis dort encore.
Je me déplace sans bruit entre la cuisine et la table,
notant ces quelques mots
que jâaurai dĂ©jĂ oubliĂ©s dans quelques instants.
Le silence est le corps de cet instant â
doux, encore tiĂšde de la nuit,
élastique comme la peau juste aprÚs le réveil.
Jâessaie dâimaginer Ă quoi ressemblerait mon oubli
si je pouvais le voir :
serait-il comme la brume au-dessus de la Vistule,
ou comme une cicatrice quâon Ă©vite dâeffleurer
par réflexe,
parce quâelle fait mal ?
Un rituel partagé.
Chaque jour, Lou et moi nous laissons de petits signes â
un mot glissĂ© prĂšs de la cafetiĂšre (« Bonne journĂ©e, mon cĆur »),
un livre ouvert Ă la page que nous avons lue ensemble,
une écharpe posée sur le fauteuil,
inutile à Marseille mais déposée là ,
comme une promesse.
Ce sont nos traces :
ni spectaculaires,
ni destinées à durer,
ni pensées pour la postérité.
Un geste pour résister au naufrage,
mĂȘme si je ne peux jurer
que le souvenir nâen sera pas emportĂ©
par le flux du quotidien.
Peut-on apprendre Ă laisser des traces qui ne font pas mal ?
Jâai longtemps cru que toute trace Ă©tait une blessure,
la marque dâune perte.
Mais avec Lou, jâapprends
quâelles peuvent aussi ĂȘtre une carte de la proximitĂ© â
des retours discrets,
une micro-mémoire
qui ne rĂ©clame pas dâarchive,
ni de reconnaissance.
La chaleur dâune main sur lâĂ©paule,
lâodeur de sa crĂšme sur sa peau,
un rire partagé aprÚs un malentendu
qui ne laisse aucune rancune.
Ce ne sont pas des traces au sens classique â
elles ne finiront pas dans des albums de famille,
ne sâentasseront pas comme des reliques.
Elles sont plutĂŽt une vibration,
un souffle inscrit dans le corps,
qui disparaĂźt,
mais qui, lâespace dâun instant,
prouve que nous avons été là .
Je me demande si, Ă la fin,
il ne reste que lâoubli.
Si le dernier oubli est vraiment une fin,
ou le commencement dâune tendresse nouvelle.
Peut-ĂȘtre que disparaĂźtre,
câest apprendre Ă laisser des marques si infimes
quâelles sâeffacent le jour mĂȘme â
sur le chemin du travail,
dans le vacarme de la rue,
dans un regard tendre
qui sâĂ©vanouit dĂ©jĂ .
Peut-ĂȘtre que ce qui compte le plus
ne sâĂ©crit pas,
mais se vit.
Comme un poĂšme
quâon nâa pas besoin de retenir
pour quâil demeure en nous Ă jamais.
Louis se réveille,
me regarde Ă travers la brume du sommeil.
Je lui souris,
et je sais que je nâai pas besoin de laisser de grands signes.
Il suffit
que nous ayons été là ,
ensemble,
un instant.
Câest assez.
Note de lâauteur :
Le prĂ©sent essai a Ă©tĂ© rĂ©digĂ© Ă Marseille, au printemps 2025, dans les premiers mois de ma vie en exil, alors que jâapprenais intensĂ©ment une nouvelle langue, une nouvelle ville,
et une nouvelle version de moi-mĂȘme.
â Lâauteur
đ«đ· Ă la lectrice, au lecteur francophone
Chers lecteurs,
Lâessai « Lâultime oubli » est profondĂ©ment enracinĂ© dans un quotidien polonais, dans ces rituels de tendresse qui, bien quâinvisibles, marquent puissamment la vie. Il sâappuie sur des nuances culturelles, sensorielles et linguistiques quâun lecteur francophone pourrait ne pas saisir pleinement sans un travail de transmission affective du rythme et du ton.
Ainsi, lorsque lâauteur Ă©voque un matin dans un appartement Ă Varsovie, la vapeur du cafĂ© ou les tramways en arriĂšre-plan, ce sont des images ordinaires pour un Polonais, mais traversĂ©es dâune mĂ©lancolie douce et familiĂšre, typique dâun imaginaire local.
La brume sur la Vistule ne renvoie pas quâĂ la mĂ©tĂ©o : elle incarne un Ă©tat flottant, une suspension, une incertitude que le lecteur français pourra ressentir, mĂȘme sâil ne lâa jamais vue.
Un autre aspect fondamental est lâexpĂ©rience queer de la perte, de lâamour, du silence. En Pologne, cette expĂ©rience reste souvent absente de la scĂšne publique â Ă la diffĂ©rence de la France. Les rĂ©fĂ©rences aux noms non prononcĂ©s, Ă lâabsence de rituels ou de deuil partagĂ©, tĂ©moignent non seulement dâune douleur intime, mais aussi dâune forme dâeffacement social et culturel.
Ce nâest pas une simple traduction que jâai entreprise ici, mais une transposition sensorielle et poĂ©tique, une Ă©coute fine de la voix de lâauteur, pour la faire vibrer dans une langue autre, sans lâamoindrir.
Jâai cherchĂ© Ă prĂ©server son souffle, ses silences, ses ombres et ses lumiĂšres.
Si donc certains Ă©lĂ©ments du texte semblent « non français » â un tramway silencieux au petit matin, une Ă©charpe posĂ©e pour rien, une main sur lâĂ©paule aprĂšs une dispute â câest quâils sont des traces dâun monde autre, que jâai voulu faire entendre, non pour les expliquer, mais pour les rapprocher.
Avec cette intention â celle de transmettre, sans trahir â je dĂ©pose cette version entre les mains du lecteur francophone.
â Ć.R.
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