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đŸ‡«đŸ‡· L’ultime oubli. Apprendre Ă  disparaĂźtre

Topographies de l’oubli | 15

Ɓukasz Ratajczak · 2026-02-22 08:01 · 0 claps · 8.9 min read
#essai #mémoire #oubli #deuil #amour
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đŸ‡«đŸ‡· L’ultime oubli. Apprendre Ă  disparaĂźtre

Topographies de l’oubli | 15

Partie I : Les adieux ordinaires

Chaque jour commence par de petits départs.

Louis part Ă  l’universitĂ© — une caresse au creux du cou, un baiser furtif sur le pas de la porte, le cliquetis prudent de la serrure qu’on tourne lentement, pour ne pas me rĂ©veiller, si je dors encore.

Parfois, je ne perçois mĂȘme pas le moment oĂč il s’en va — son odeur flotte encore dans l’air, la tasse de cafĂ© fume sur le plan de travail, la lumiĂšre de la salle de bain attend un corps qui est dĂ©jĂ  ailleurs.

Des séparations incrustées dans le rituel du quotidien :

« Sois prudent »,

« Envoie-moi un message quand tu arrives »,

« À ce soir ».

Peut-on s’habituer à cette disparition quotidienne ?

Chaque dĂ©part de Lou me rappelle d’autres absences — petites ou grandes — qui, au fil des annĂ©es, ont zĂ©brĂ© ma vie comme des fissures sur une vitre.

Elles ne sont pas tragiques.

Elles ne laissent pas de douleur durable.

Mais elles m’apprennent que chaque jour est une micro-disparition, une micro-leçon de l’éloignement — que personne ne nous enseigne.

À la gare — Lou avec sa valise, moi, le souffle court, faisant semblant que ce ne sont que quelques jours, pas une Ă©ternitĂ©.

L’écho de ses pas sur le quai, un dernier regard par-dessus l’épaule, la voix dans le haut-parleur qui presse, alors que tout en moi rĂ©clame l’arrĂȘt du monde.

Quelle est la différence entre dire adieu
 et oublier ?

L’adieu suppose un retour — fermer une porte avec l’espoir de pouvoir la rouvrir.

L’oubli, lui, c’est le portail refermĂ© sans appel, un seuil derriĂšre lequel il n’y a plus ni langage partagĂ©, ni gestes communs.

L’adieu est un acte conscient, prĂ©parĂ©, enveloppĂ© de rituels auxquels on s’accroche.

L’oubli est plus insidieux — il s’insinue dans le quotidien comme une ombre, se rĂ©pand dans la mĂ©moire jusqu’au jour oĂč je rĂ©alise que je ne me souviens plus de l’odeur de la peau de ma mĂšre, du rire d’un ancien ami, du goĂ»t de mon enfance.

J’essaie d’apprivoiser ces disparitions minuscules — je m’y entraĂźne Ă  petite Ă©chelle :

les sĂ©parations Ă  l’arrĂȘt de tram,

les week-ends éloignés,

les messages « bonne nuit » et « bonjour » qui relient nos deux corps par un fil numérique.

La tendresse est pour moi une stratĂ©gie — chaque soin minuscule, chaque tentative de maintenir la proximitĂ© est un acte de rĂ©sistance contre l’oubli.

Peut-ĂȘtre que c’est prĂ©cisĂ©ment dans ces adieux du quotidien

que j’apprends à ne pas devenir une ombre.

Peut-ĂȘtre que grĂące Ă  eux –

l’art de demeurer auprùs de l’autre

ne s’efface pas dans les grandes pertes dĂ©finitives,

mais s’enracine dans le corps,

au bout des doigts,

dans les muscles de la mémoire

qui apprend Ă  partir et Ă  revenir,

sans jamais oublier

ce que signifie réellement

ĂȘtre prĂ©sent,

mĂȘme dans l’absence.

Partie II : Apprendre Ă  mourir

La mort n’est pas venue en fracas.

Sans cris, sans appels déchirants à trois heures du matin.

Elle est venue doucement, comme si elle savait que le bruit serait une forme d’indĂ©cence.

Je l’ai apprise un midi, dans un message trop calme, trop lisse, comme si l’on veillait scrupuleusement Ă  ce qu’aucune Ă©motion ne dĂ©borde du bord de l’écran.

« Elle est partie en paix. »

Cette phrase m’a toujours troublĂ© — sa politesse, sa clĂŽture, son irrĂ©vocabilitĂ©.

La paix comme derniÚre forme de récit.

Je n’ai pas criĂ©.

Ce fut plutÎt une chute intérieure,

comme si quelque chose en moi s’effondrait pour faire place à un vide

dĂ©jĂ  lĂ , mais sans nom jusqu’à prĂ©sent.

Le corps a réagi avant la pensée :

une fatigue soudaine,

un poids sur la poitrine,

l’envie de s’allonger par terre

alors que rien autour ne justifiait un tel geste.

La mémoire vient toujours aprÚs.

Le corps, lui, sait déjà.

Comment la mémoire apprend-elle à lùcher prise ?

Ce n’est pas une dĂ©cision,

ni un choix volontaire.

C’est un relĂąchement progressif, une dĂ©tente dans la tension.

Laisser les images perdre leur netteté,

le timbre de la voix devenir flou,

la date cesser de piquer.

La mĂ©moire ne lĂąche pas d’un coup.

Elle s’exerce — comme un muscle –

en micro-mouvements,

en acceptant que tout ne doive pas ĂȘtre conservĂ© intact.

Avec le temps, j’ai remarquĂ© que les souvenirs se transforment.

D’abord, les dĂ©tails s’effacent :

la couleur exacte des murs lors de notre derniĂšre conversation,

l’heure prĂ©cise,

l’odeur de l’air.

Il ne reste qu’un contour :

un geste,

un ton,

le sentiment d’avoir Ă©tĂ© vu — ou pas.

Puis, mĂȘme cela s’estompe,

comme si la mĂ©moire savait d’elle-mĂȘme ce qu’elle pouvait porter.

Je ne lutte plus contre cela aussi violemment.

Peut-ĂȘtre est-ce cela, apprendre Ă  mourir –

accepter que quelque chose s’en aille,

pas seulement du monde,

mais aussi de nous.

L’oubli serait-il une forme de soulagement ?

Longtemps, cette question m’a fait honte.

Comme si le soulagement trahissait,

comme si l’oubli prouvait une affection insuffisante.

Mais le corps n’est pas une archive parfaite.

On ne peut pas porter en soi tous les morts dans leur entiÚreté.

On ne peut pas se réveiller chaque jour

avec l’inventaire complet des pertes

et vivre comme si de rien n’était.

L’oubli — lent, organique –

n’est pas une trahison de la mĂ©moire,

mais peut-ĂȘtre son ajustement.

Un mécanisme de survie.

Je pense Ă  l’expĂ©rience queer de la mort –

à tous ces départs sans rites,

sans deuil public,

sans place Ă  table.

À ces noms jamais prononcĂ©s,

faute de langue pour les dire.

Peut-ĂȘtre est-ce pour cela que j’apprends aujourd’hui

Ă  lĂącher prise

non comme un renoncement,

mais comme un acte de tendresse envers moi-mĂȘme.

La mort d’un proche ne m’enseigne pas la fin.

Elle m’enseigne plutît une frontiùre –

le seuil oĂč la mĂ©moire cesse d’ĂȘtre une obligation,

et devient un choix.

Et dans ce choix –

parfois douloureux,

parfois apaisant –

apparaĂźt un espace

oĂč l’on peut recommencer Ă  respirer,

sans trahir ce qui fut,

mais sans non plus

livrer toute sa vie

à ce qui n’est plus.

Partie III : Le temps comme vide

Dans ma mĂ©moire, le temps ne s’écoule pas de maniĂšre linĂ©aire.

Il y a des instants qui se confondent, sans commencement ni fin,

des moments qui se gonflent d’air comme des bulles de savon

et qui éclatent sans bruit.

Quand j’essaie de retracer les derniĂšres annĂ©es –

les lieux que j’ai visitĂ©s,

les livres que j’ai lus,

les jours oĂč j’ai ri,

ceux oĂč j’ai pleurĂ© –

je tombe sur un bourdonnement blanc.

Le temps comme une matiÚre silencieuse, étirée,

oĂč mĂȘme l’écho ne s’attarde pas.

Il y a des jours que je ne peux situer,

des semaines sans contenu,

de longues Ă©tendues d’oubli

qui persistent au réveil

comme l’empreinte d’un rĂȘve sur l’oreiller.

Des aprÚs-midis passés dans le tram,

des heures enfermées dans une piÚce vide,

des soirs avec Lou

oĂč mĂȘme nos corps se mouvaient lentement,

comme s’ils refusaient de laisser la moindre trace.

Souvent, j’ai l’impression que le temps est collant, visqueux –

qu’il adhùre aux doigts

mais fuit entre les paumes.

Comment le temps travaille-t-il pour l’oubli ?

Il semble ĂȘtre le plus zĂ©lĂ© des archivistes de l’oubli.

Il feuillette les pages de ma tĂȘte Ă  une vitesse que je ne contrĂŽle pas.

Il tamise les souvenirs,

conserve quelques fragments,

laisse le reste s’évanouir.

La mĂ©moire Ɠuvre pour la survie,

pas pour la vĂ©ritĂ© –

elle trie,

elle fragmente,

elle opĂšre parfois avec une logique cruelle

qui efface mĂȘme ce qu’on croyait inaltĂ©rable.

Il m’arrive de penser

que la vie queer est particuliĂšrement exposĂ©e Ă  ce vide –

tant de choses qu’il a fallu taire,

tant de jours sans trace,

tant de mots jamais prononcés,

tant de gestes impossibles Ă  nommer.

Une partie du temps a été réprimée par nécessité,

une autre par peur,

une autre encore par honte,

le reste s’est tout simplement dissous.

Tout ce que nous perdons cesse-t-il d’ĂȘtre Ă  nous ?

Je me pose la question

surtout lorsque je prends en main des objets plus anciens que ma mémoire :

un vieux carnet

oĂč je ne reconnais plus mon Ă©criture,

une photo

oĂč les visages me sont devenus Ă©trangers,

une lettre

signée de mon nom

dont je ne me souviens plus du contenu.

J’essaie de ne pas combattre le vide,

de ne pas le remplir de force avec du neuf.

J’apprends Ă  ĂȘtre avec lui

comme je suis avec Lou dans le silence aprùs une dispute –

respirer,

ne pas poser de questions,

laisser au silence son propre poids.

Peut-ĂȘtre que le vide n’est pas une fin,

mais un espace oĂč quelque chose de neuf peut naĂźtre.

Peut-ĂȘtre que tout ce que nous perdons

ne cesse pas réellement de nous appartenir.

Peut-ĂȘtre que cela reste inscrit en nous,

mĂȘme quand les mots nous Ă©chappent –

comme la mer porte la mémoire

des marées oubliées de tous.

Disparition, oubli, vide –

je les apprends lentement,

sans précipitation,

avec tendresse

pour les zones blanches

qui ne rĂ©clament plus d’ĂȘtre remplies.

Partie IV : La leçon des traces laissées

J’écris le dernier fragment de cet essai au petit matin.

Louis dort encore.

Je me déplace sans bruit entre la cuisine et la table,

notant ces quelques mots

que j’aurai dĂ©jĂ  oubliĂ©s dans quelques instants.

Le silence est le corps de cet instant –

doux, encore tiĂšde de la nuit,

élastique comme la peau juste aprÚs le réveil.

J’essaie d’imaginer à quoi ressemblerait mon oubli

si je pouvais le voir :

serait-il comme la brume au-dessus de la Vistule,

ou comme une cicatrice qu’on Ă©vite d’effleurer

par réflexe,

parce qu’elle fait mal ?

Un rituel partagé.

Chaque jour, Lou et moi nous laissons de petits signes –

un mot glissĂ© prĂšs de la cafetiĂšre (« Bonne journĂ©e, mon cƓur »),

un livre ouvert Ă  la page que nous avons lue ensemble,

une écharpe posée sur le fauteuil,

inutile à Marseille mais déposée là,

comme une promesse.

Ce sont nos traces :

ni spectaculaires,

ni destinées à durer,

ni pensées pour la postérité.

Un geste pour résister au naufrage,

mĂȘme si je ne peux jurer

que le souvenir n’en sera pas emportĂ©

par le flux du quotidien.

Peut-on apprendre Ă  laisser des traces qui ne font pas mal ?

J’ai longtemps cru que toute trace Ă©tait une blessure,

la marque d’une perte.

Mais avec Lou, j’apprends

qu’elles peuvent aussi ĂȘtre une carte de la proximitĂ© –

des retours discrets,

une micro-mémoire

qui ne rĂ©clame pas d’archive,

ni de reconnaissance.

La chaleur d’une main sur l’épaule,

l’odeur de sa crùme sur sa peau,

un rire partagé aprÚs un malentendu

qui ne laisse aucune rancune.

Ce ne sont pas des traces au sens classique –

elles ne finiront pas dans des albums de famille,

ne s’entasseront pas comme des reliques.

Elles sont plutĂŽt une vibration,

un souffle inscrit dans le corps,

qui disparaĂźt,

mais qui, l’espace d’un instant,

prouve que nous avons été là.

Je me demande si, Ă  la fin,

il ne reste que l’oubli.

Si le dernier oubli est vraiment une fin,

ou le commencement d’une tendresse nouvelle.

Peut-ĂȘtre que disparaĂźtre,

c’est apprendre à laisser des marques si infimes

qu’elles s’effacent le jour mĂȘme –

sur le chemin du travail,

dans le vacarme de la rue,

dans un regard tendre

qui s’évanouit dĂ©jĂ .

Peut-ĂȘtre que ce qui compte le plus

ne s’écrit pas,

mais se vit.

Comme un poĂšme

qu’on n’a pas besoin de retenir

pour qu’il demeure en nous à jamais.

Louis se réveille,

me regarde Ă  travers la brume du sommeil.

Je lui souris,

et je sais que je n’ai pas besoin de laisser de grands signes.

Il suffit

que nous ayons été là,

ensemble,

un instant.

C’est assez.

Note de l’auteur :

Le prĂ©sent essai a Ă©tĂ© rĂ©digĂ© Ă  Marseille, au printemps 2025, dans les premiers mois de ma vie en exil, alors que j’apprenais intensĂ©ment une nouvelle langue, une nouvelle ville,

et une nouvelle version de moi-mĂȘme.

– L’auteur

đŸ‡«đŸ‡· À la lectrice, au lecteur francophone

Chers lecteurs,

L’essai « L’ultime oubli » est profondĂ©ment enracinĂ© dans un quotidien polonais, dans ces rituels de tendresse qui, bien qu’invisibles, marquent puissamment la vie. Il s’appuie sur des nuances culturelles, sensorielles et linguistiques qu’un lecteur francophone pourrait ne pas saisir pleinement sans un travail de transmission affective du rythme et du ton.

Ainsi, lorsque l’auteur Ă©voque un matin dans un appartement Ă  Varsovie, la vapeur du cafĂ© ou les tramways en arriĂšre-plan, ce sont des images ordinaires pour un Polonais, mais traversĂ©es d’une mĂ©lancolie douce et familiĂšre, typique d’un imaginaire local.

La brume sur la Vistule ne renvoie pas qu’à la mĂ©tĂ©o : elle incarne un Ă©tat flottant, une suspension, une incertitude que le lecteur français pourra ressentir, mĂȘme s’il ne l’a jamais vue.

Un autre aspect fondamental est l’expĂ©rience queer de la perte, de l’amour, du silence. En Pologne, cette expĂ©rience reste souvent absente de la scĂšne publique — Ă  la diffĂ©rence de la France. Les rĂ©fĂ©rences aux noms non prononcĂ©s, Ă  l’absence de rituels ou de deuil partagĂ©, tĂ©moignent non seulement d’une douleur intime, mais aussi d’une forme d’effacement social et culturel.

Ce n’est pas une simple traduction que j’ai entreprise ici, mais une transposition sensorielle et poĂ©tique, une Ă©coute fine de la voix de l’auteur, pour la faire vibrer dans une langue autre, sans l’amoindrir.

J’ai cherchĂ© Ă  prĂ©server son souffle, ses silences, ses ombres et ses lumiĂšres.

Si donc certains Ă©lĂ©ments du texte semblent « non français » — un tramway silencieux au petit matin, une Ă©charpe posĂ©e pour rien, une main sur l’épaule aprĂšs une dispute — c’est qu’ils sont des traces d’un monde autre, que j’ai voulu faire entendre, non pour les expliquer, mais pour les rapprocher.

Avec cette intention — celle de transmettre, sans trahir — je dĂ©pose cette version entre les mains du lecteur francophone.

– Ɓ.R.


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