Une nuit en forêt
Isabelle avait pris sa décision. Elle y songeait depuis longtemps, mais ces derniers temps l’idée ne quittait plus son esprit, et elle…
Une nuit en forêt
Isabelle avait pris sa décision. Elle y songeait depuis longtemps, mais ces derniers temps l’idée ne quittait plus son esprit, et elle échafaudait divers scénarios dans sa tête, nuit et jour.
Et cette fois-ci, c’était la bonne. Elle prit quelques affaires qu’elle mit dans son sac à dos, et à la tombée de la nuit, elle prit le chemin de la forêt, à quelques kilomètres de chez elle.
Ça peut paraître curieux qu’elle ait voulu faire ça aussi bien, mais Isabelle était du genre méticuleux, et puis surtout, elle ne voulait pas causer le moindre embarras à qui que ce soit.
Aussi avait-elle bien pris soin de prendre ses papiers d’identité, son contrat Norwich Union, le courrier qu’elle avait préparé pour la police, ainsi que deux ou trois autres choses utiles…
Une heure plus tard, elle avait bien avancé au cœur de la forêt. Il faisait à présent nuit noire, et elle se félicita d’avoir pensé à prendre sa lampe frontale avant de partir. Ce serait dommage de se blesser. Elle finit par trouver un endroit qui lui parut suffisamment à son goût pour y passer le temps qu’il lui restait. C’était une minuscule clairière entourée de grands arbres, un peu perdue au cœur de la forêt. Elle finit par en trouver un dont les branches pourraient convenir à la tâche difficile qui lui incomberait sous peu.
Elle posa son sac sur le sol, et sortit son téléphone portable de sa poche. Sans surprise, il n’affichait aucune notification. C’était toujours le cas, depuis l’accident… Ce constat la conforta encore un peu plus dans son choix, et elle se dit qu’elle avait pris la bonne décision, cette fois-ci.
Elle ouvrit son sac, et en sortit un petit paquet de chips, le péché mignon de son mari, et un sandwich triangle, le repas préféré de sa fille. Elle s’assit en tailleur au milieu de la clairière, à la lueur de la lampe sur son front, et se mit à manger. Et tandis qu’elle savourait chaque bouchée lentement, comme on le fait d’un dernier repas ; les larmes lui montèrent aux yeux, et elle termina son repas en sanglotant ; silencieusement, pour ne pas déranger les animaux de la forêt.
Elle ne pensait pas avoir encore des larmes à pleurer après toutes celles qu’elle avait déjà versé, pourtant le flot ne semblait pas vouloir s’interrompre. Elle rangea les emballages vides dans son sac du mieux qu’elle put au travers du rideau de larmes qui brouillait sa vision, puis elle en sortit la corde.
Elle qui n’était pas des plus manuelles avait dû effectuer quelques recherches pour savoir comment faire ce genre de nœud. Mais elle s’était entraînée longuement, et elle savait à présent faire tout un tas de nœuds différents. Non pas que cette compétence allait lui servir, vu le futur qu’elle s’organisait, mais tout de même, c’était une petite fierté pour elle de parvenir à faire quelque chose toute seule, dans l’état où elle était depuis l’accident. Une bien maigre consolation.
Un sourire triste passa sur ses lèvres tandis qu’elle lançait une partie de la corde par-dessus la haute branche qu’elle avait choisie. Comme si le simple fait de se lancer dans ces dernières étapes lui ôtait un poids de sur les épaules. Plus la fin approchait, et plus elle était soulagée. Elle en avait assez de souffrir et d’être seule. L’absence de sa famille lui était insupportable, et elle avait hâte d’être débarrassée du fardeau qu’était devenue sa vie.
Tout était prêt désormais.
Elle se retourna vers son sac pour y déposer sa lampe frontale, qu’elle échangea contre une boîte entière de somnifères et une bouteille de whisky. Il faut dire qu’elle repensait souvent à une phrase qu’elle avait entendu une fois “Ne te tue pas, tu vas te faire mal !”. Elle en avait ri sur le coup, mais à bien y réfléchir, elle ne savait pas comment se passaient exactement les derniers instants, alors elle s’était dit qu’il valait mieux prendre des précautions, afin de mettre toutes les chances de son côté…
Elle prit une grande bouffée de l’air frais de la nuit, et ferma les yeux un instant. Elle aurait voulu se sentir vivante une dernière fois, peut-être que ça l’aurait fait changer d’avis ? Mais il se produisit la même chose qu’à chaque fois qu’elle fermait les yeux. Elle revit encore une fois le terrible accident qui l’avait privé de son mari et de sa fille. Pourquoi avait-il fallu qu’elle survive ? Elle aurait tout donné pour pouvoir sauver son enfant des flammes qui dévoraient la carlingue du véhicule. Mais malheureusement…
Elle serra le poing sur son cœur et rouvrit les yeux, tremblantes de colère et de chagrin.
Puis, elle se saisit de la bouteille, et en but en grande gorgée, comme pour se donner du courage. Elle sentit le parcours du liquide brûlant dans son corps, mais l’alcool ne la réchauffait pas. Elle se sentait déjà morte de toute façon. Sans attendre davantage, elle prit la boîte des médicaments et avala une dizaine de comprimés, qu’elle fit passer en avalant une nouvelle gorgée de whisky.
Prise d’un dernier doute, elle avala le reste de la boîte qu’elle arrosa d’une dernière gorgée.
Elle sentait déjà l’alcool lui monter à la tête, et se décida à grimper dans l’arbre, avant de ne plus en être capable. Elle entreprit son ascension pour atteindre le point de chute idéal, qui lui permettrait peut-être de retrouver ceux qu’elle aimait plus que tout.
Elle s’écorcha plusieurs fois les mains durant son ascension, mais c’était sans importance, à présent. Elle persista dans son ultime effort, malgré l’action conjuguée des médicaments et de l’alcool.
La tête lourde, elle finit par atteindre son but, une fourche suffisamment haute pour pouvoir s’y reposer une dernière fois, et se lancer.
Elle passa la corde autour de son cou et serra le nœud, s’assurant qu’il n’y aurait pas d’échappatoire possible.
Elle sortit une photo de sa poche. C’était la dernière qui avait été prise, juste avant leur retour de vacances.
Elle regarda une ultime fois le sourire radieux qui illuminait le visage de son mari et de sa fille. C’est la dernière image qu’elle souhaitait emporter avec elle. Sa vision commençait à se troubler. Ses paupières étaient lourdes.
Elle ferma les yeux.
Dans un dernier effort, elle sourit tristement et, se sachant enfin libéré de son fardeau, elle ne lutta plus et se laissa partir, apaisée. Sa tête bascula lentement en avant, et elle sombra en serrant la photo contre son cœur, comme la relique précieuse d’une époque révolue…
메타데이터
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