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La pauvreté au bout des doigts.

Kin · 2025-05-24 16:58 · 60 claps · 7.5 min read
#pauvreté #capitalisme #méritocratie
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La pauvreté au bout des doigts.

« La pauvreté n’est pas le fléau des pauvres, c’est le fléau de toute la société, car on ne vit pas innocemment dans une société qui vous place dans un océan de cette pauvreté. Personne ne peut y vivre autrement que barricadé. Que s’éduquant et éduquant ses enfants à l’indifférence aux autres. » — Jean Luc Mélenchon

Dakar est une belle ville la nuit. Quand l’obscurité parvient à dissimuler l’eau sale que vomissent ses vieilles canalisations, quand elle efface la saleté qui enlaidit ses ruelles, quand elle arrive à adoucir les marques visibles d’une pauvreté omniprésente.

Les pauvres sont partout dans cette ville ; on ne peut pas les éviter, et ils refusent de cacher l’hideux revers du capitalisme. Le Sénégal change de visage, c’est indéniable. Des hôtels de luxe surgissent de terre, des immeubles modernes poussent comme de petits champignons, des restaurants aux prix parisiens fleurissent un peu partout. Mais derrière ce semblant de prospérité, à chaque coin de rue, derrière chaque restaurant huppé, derrière chaque petit plaisir que nous nous permettons, ils sont là. Ils nous rappellent que ce plaisir se construit sur leur dos. Ils sont notre conscience collective.

La pauvreté ici n’est pas une idée abstraite, on la voit, on la sent, elle nous regarde dans les yeux et nous détournons souvent trop vite le regard. Elle est tangible, presque palpable. Elle se lit sur les visages fatigués des vendeurs ambulants qui arpentent les rues de Dakar sous un soleil implacable. Elle s’entend dans les quartiers populaires, où des familles entières s’entassent dans des maisons trop petites pour contenir leurs rêves. Elle se sent dans les files d’attente devant les agences de transfert d’argent, où les espoirs reposent sur l’aide d’un parent parti au-delà de la mer. Elle se devine dans les yeux désespérés de celui qui arrive pour un énième entretien, mais dont le bras n’est pas assez long pour faire accepter son CV. Elle est dans le regard du jeune talibé¹ à qui l’on donne une pièce pour soulager une conscience bien trop lourde.

Être pauvre n’est pas uniquement un manque d’argent, c’est un fait de relation sociale. Dans une société organisée entièrement autour de l’argent, et de l’échange monétaire, qui est coupé de l’échange monétaire est coupé de l’échange tout court. Au Sénégal, nos vies sociales reposent sur des dynamiques de partage et de participation. Le respect et la dignité que les autres nous accordent dépendent souvent de notre capacité à donner, à recevoir, à apparaître et à entretenir les codes du paraître. Celui qui ne peut pas s’habiller “correctement” pour une cérémonie, contribuer financièrement lors des fêtes familiales, ou ndawtal² (honorer, soutenir) ses proches, finit par être coupé du lien social.

Ne pas pouvoir participer aux rituels collectifs, aux moments de partage, à la vie culturelle ou aux décisions qui touchent directement son quotidien, c’est être sans cesse renvoyé à une position d’infériorité, de dépendance, voire d’inutilité. La pauvreté devient alors une mise à l’écart de la communauté, une perte de voix, une perte de place, une perte d’existence dans la vie collective. Être pauvre, c’est vivre dans un monde qui tourne sans vous.

Nos élites économiques et politiques ont fait sécession. Elles vivent dans une bulle, loin des réalités de la majorité des Sénégalais. L’écart entre riches et pauvres n’est pas qu’une question d’argent, c’est un gouffre d’accès, de chances et d’espoir. Leurs enfants étudient dans des écoles privées pendant que l’école publique se dégrade. Ils se font soigner à l’étranger ou dans les cliniques privées pendant que les hôpitaux publics manquent de tout. La part des travailleurs pauvres augmente pendant que le capital s’empare de tout. Dans les rues de Dakar, le contraste est saisissant. D’un côté, les buildings modernes, les quartiers résidentiels sécurisés. De l’autre, à quelques kilomètres à peine, des ruelles sablonneuses, un urbanisme déglingué, des canalisations inexistantes, des maisons croulantes, reflets silencieux d’une réalité économique fracturée.

Prenez un moment. Demandez-vous d’où viennent vos privilèges, votre confort, votre argent, ou celui de vos parents. Les riches ont cette propension à ne jamais interroger leurs privilèges, alors que les pauvres, eux, se demandent sans cesse ce qu’ils ont bien pu faire pour mériter leur sort. Les gosses de bourgeois n’ont jamais l’honnêteté de dire qu’ils ont grandi en ayant tout. Nos privilèges ne tombent pas du ciel, et la pauvreté des autres n’est pas un simple coup du sort. Elle est le produit d’un système qui broie délibérément les rêves et les espoirs des gens. Elle est au cœur même du capitalisme financiarisé. Elle lui est indispensable pour que les travailleuses et travailleurs continuent à accepter des bas salaires.

Mais vous me direz que les riches méritent, et qu’ils ont travaillé dur pour en arriver là. Si on décide que l’on est là où on est par mérite, alors on affirme que les pauvres sont là où ils sont parce qu’ils le méritent aussi. Cette logique méritocratique ne fait que justifier une vision cruelle et absurde de notre monde. Le mythe de la méritocratie a une utilité politique bien précise, faire accepter à la majorité un système économique et social profondément injuste. Il justifie la position des vainqueurs, donc des méritants, auprès des vaincus, les non-méritants. Chacun devient responsable de son sort, de son malheur, de son destin social, réduisant les inégalités structurelles à de simples choix individuels. En renvoyant les plus pauvres à leur soi-disant responsabilité individuelle, on leur fait porter le poids de la culpabilité de leurs conditions tout en dédouanant les plus privilégiés. Nous finissons par nous attribuer notre réussite sociale alors que celle-ci a été soutenue, facilitée, intensifiée, et supportée par les conditions sociales dans lesquelles nous avons eu la « chance » de naître. Cela nourrit l’illusion d’un système juste, tout en renforçant les inégalités.

Les quelques personnes qui parviennent à passer à travers les mailles du filet de la reproduction sociale servent d’alibi pour entretenir un système qui se prétend ouvert et méritocratique. Chaque loi a ses exceptions, les transfuges ou transclasses sont les exceptions à la loi de la reproduction sociale. Le récit de la réussite individuelle séduit et est vendeur mais il est avant tout dépolitisant. Il occulte une réalité tenace, très peu de personnes issues des milieux populaires accèdent à des trajectoires d’exception. Et celles qui y parviennent le font souvent au prix d’un arrachement, d’un isolement social, voire d’un véritable malaise identitaire. Ces exceptions ne contredisent pas la règle ; elles la confirment. En les voyant on serait amené à penser que la vision selon laquelle l’école serait le lieu par excellence de la méritocratie alors qu’il est tout au contraire un lieu de reproduction sociale.

L’école hérite des inégalités familiales, les amplifie et les redistribue sous forme de diplômes, de statuts et d’accès à l’emploi. L’héritage n’est pas que la transmission d’un patrimoine, il y a des courroies d’héritage beaucoup plus subtiles.

Nous sommes tous des héritiers, des victimes de facteurs pouvant nous faire avancer ou reculer. Le capital culturel pèse lourd. Dans les milieux favorisés, on a les moyens, les clés pour produire le prototype même du bon élève, le temps d’écran est limité, les choix culturels sont orientés, le développement de talents autres que ceux scolaires est encouragé, on peut voyager, disposer d’un espace personnel et confortable pour étudier, bénéficier de cours particuliers, apprendre des langues étrangères, fréquenter des milieux stimulants. Autant de choses qui échappent souvent aux familles populaires, non par négligence, mais par manque de moyens.

Sous couvert de méritocratie, on consolide un système qui favorise les familles déjà bien armées, socialement, culturellement, économiquement et dans lesquelles la culture de la réussite scolaire est déjà ancrée et se transmet de génération en génération. On perpétue un ordre social qui classe, trie, légitime l’inégalité sous une façade juste. L’école n’est pas une machine à faire monter tout le monde. Elle laisse beaucoup de monde sur le bas-côté.

Les inégalités territoriales sont aussi un angle mort du discours méritocratique. Vivre dans un territoire isolé, loin des centres urbains et culturels, c’est souvent ne pas connaître l’existence de certaines filières, concours ou opportunités.

La méritocratie est une machine à produire de la compétition, de la violence symbolique, de l’épuisement. C’est le règne de la performance permanente. Et les écoles dites “d’excellence” jouent un rôle central dans ce système, elles ont tendance à reproduire des élites, confèrent des privilèges, et font croire à leurs étudiants qu’ils valent davantage que les autres. Cette élite recrutée par concours n’est pas moins arrogante, méprisante que celle qui se croyait naturellement supérieure du fait de la naissance. Le discours méritocratique crée une élite convaincue que tout lui revient de droit, que rien ne doit être redistribué, puisqu’elle a « travaillé pour ». Le terme « élite de la nation », employé pour désigner les diplômés de grandes écoles alimente un système où les vainqueurs deviennent arrogants, oubliant ce qu’ils doivent à l’effort collectif, et où les vaincus deviennent amers, voire brisés. Il leur donne un statut symbolique, et un préjugé favorable dans toutes les sphères de la société. Cette phrase acte le fait qu’avec une étiquette donnée par la grande école, l’élève n’aura plus à faire ses preuves ou en tout cas bénéficiera partout et tout le temps d’un apriori favorable.

Remettre en question la notion de mérite est profondément dérangeant. Nous sommes biberonnés au mérite, nous avons été nourris à l’idée que notre réussite est le fruit exclusif de nos efforts. En questionner les fondements, c’est aussi remettre en cause sa propre réussite, et par extension, la légitimité du système dans lequel elle a été rendue possible.

Nous avons besoin d’une société du temps libre, où les moments non-productifs sont valorisés. Une société qui ne proposerait plus des contrats précaires, des bouts de travail, une vie en petits morceaux. Une société où nous changerions ce que nous considérons comme productif ou ayant de la valeur. Nous devons construire une société dans laquelle le salaire ne sert pas seulement à couvrir nos besoins vitaux — manger, boire, survivre — mais prend aussi en compte nos besoins profondément humains, l’art, la culture, le repos, le bonheur.

La bourgeoisie est une classe dont la source de légitimité est constamment attaquée. C’est une classe qui ment pour justifier sa domination, elle ment sur ses privilèges, sur son mérite, sur ses prétendus sacrifices. Et elle a besoin que les classes qu’elle domine croient à ce mensonge et se l’approprient. La méritocratie est, au fond, l’excuse des riches pour justifier leur place. Elle est la bonne conscience des gagnants du système.

Et la classe dominée a accepté sa position dans la société. Elle s’est résignée et a accepté qu’elle ne vaut pas mieux que les miettes qu’on veut bien lui jeter. Elle a intégré l’idée que si elle échoue, c’est qu’elle n’a pas assez essayé. Et pourtant c’est elle qui fait tourner le monde. C’est elle qui construit les routes, qui fait tourner les usines, qui nous nourrit tous. C’est elle qui produit la richesse. Mais peut-être qu’un jour, les pauvres arrêteront de frapper timidement à la porte, pour défoncer les murs. Qu’ils cesseront de quémander pour commencer à arracher.

Et qu’ils se rendront compte que la richesse est au bout des doigts.

¹ Talibé: enfant élève d’une école coranique, souvent contraint à la mendicité pour le compte de son marabout.

² Ndawtal : terme wolof désignant un cadeau, don à caractère semi-obligatoire qui requiert souvent un contre-don. Il s’effectue généralement lors des mariages ou baptêmes entre les épouses, leurs familles et leurs belle-familles.


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