← Back to list

Bestiaire des chimères hyperterretres

Avec Zoepolis… sur le plateau des millevaches

éléonore sas in Luciole : design et non-humains · 2022-09-15 17:26 · 1 claps · 6.3 min read
#zoepolis #imaginaire #design-fiction #vivant #life-centred-design
Open on Medium ↗
Wiki topics: ✍️ · Writing & Creative

Bestiaire des chimères hyperterretres

Avec Zoepolis… sur le plateau des millevaches

Photographie personnelle d’une partie du groupe de travail. De gauche à droite : Patrick Degeorges, Nicolas Roesch, Mathieu Dujany, Éléonore Sas (moi-même), Maël Thomas et Hacer US.

Photographie personnelle d’une partie du groupe de travail. De gauche à droite : Patrick Degeorges, Nicolas Roesch, Mathieu Dujany, Éléonore Sas (moi-même), Maël Thomas et Hacer US.

Contexte

Une semaine de rencontres et de pratiques pour imaginer des scénarios de cohabitation inter-espèces sur la montagne limousine.

Du 16 au 21 mai 2022 j’ai participé à la semaine « Faire Assemblée Pastorale » organisée par l’association Quartier Rouge avec l’aide du collectif g.u.i. Faisant suite à un processus de recherche et de création artistique mené depuis 2017 en concertation avec un groupe d’éleveurs, d’artistes et de chercheurs, cette semaine de rencontres visait à expérimenter collectivement des pratiques liées aux enjeux de cohabitation avec le loup (et, plus globalement, avec l’ensemble des vivants du territoire).

Le groupe de participants était composé d’habitants de la montagne limousine, d’éleveurs, d’acteurs du monde agricole, de l’environnement, du tourisme, élus… Mais aussi de personnes intéressées par les questions transversales que posent le vivant, la cohabitation des usages entre les humains et les non-humains, les formes de négociation, l’expérimentation de pratiques et de recherche collective. Les inscrits n’étaient pas obligés de venir toute la semaine : la composition du groupe changeait perpétuellement. À titre personnel, je m’y suis rendue en tant que designeuse-chercheuse intéressée par ces questions ainsi qu’en tant que membre du collectif de designers Zoepolis.

Chaque matin, nous avons visité et rencontré des éleveurs dans leur ferme. L’après-midi, nous nous sommes répartis dans différents groupes d’activités destinés à nous transformer par l’expérience, dont voici quelques exemples :

  • Initiation à la communication animale ;
  • Parlement des choses entre représentants des êtres du territoire ;
  • Cartographie des présences des êtres sur un territoire et relevé de leurs traces ;
  • Pratiques corporelles pour se projeter dans la perspective d’autres êtres et simulations collectives liées…

Visite de la première ferme.

Visite de la première ferme.

Le soir, nous nous retrouvions en petits groupes pour revivre et partager nos expériences vécues de la journée (temps de réflexion seul, partage à deux, questionnements spontanés du groupe) sans chercher à analyser, à synthétiser ou à obtenir un consensus. L’objectif de la semaine était de préparer l’atterrissage du samedi visant à préfigurer des assemblées de territoire pertinentes pour formuler de nouveaux scénarios en s’appuyant sur les ancrages positifs de la cohabitation inter-vivants.

Cette semaine reposait ainsi principalement sur le partage des représentations des différents acteurs, ainsi que sur la mise en avant de l’expérience vécue par les participants de leurs propres transformations.

Chimères hyperterrestres

Trois voix pour concevoir un dispositif de médiation des imaginaires transformant notre regard sur les liens inter-êtres d’un territoire.

Avec Nicolas Roesch (fondateur de Zoepolis), des élèves du MSc Strategy and Design for the Anthropocene et Patrick Degeorges (notamment expert de la gestion des conflits avec les grands prédateurs), nous avons formé un groupe de travail supplémentaire tout au long de la semaine. En plus de participer aux différentes activités prévues, nous avons cherché à accompagner la transformation des imaginaires chez les participants. En effet, pour sortir de notre façon de pensée spontanée en Occident — avec laquelle nous avons tendance à séparer drastiquement notre espèce du reste de la Nature — et donc ouvrir la possibilité de penser des assemblées inter-espèces, il nous a semblé essentiel de travailler sur les représentations que nous avions des liens inter-espèces.

Nous avons ainsi relevé des entités rencontrées/évoquées pendant cette semaine et qui semblaient si reliées entre elles qu’elles en devenaient indissociables. Nous avons choisi de les synthétiser graphiquement sous la forme de « chimères hyperterrestres » (entendues ici comme une hyperbole de « terrestre » au sens latourien). Ces chimères permettaient de proposer une vision alternative des relations fortes existantes entre certains vivants et leur territoire sous une forme fantasmagorique plus appropriable, plus remarquable, pour les participants. Nous avons exposé ces chimères le dernier jour au sein des travaux de la semaine.

Nicolas Roesch et Mathieu Dujany.

Nicolas Roesch et Mathieu Dujany.

Par exemple, le Toubermou représente les liens très forts entre la tourbière, le berger et les moutons :

  • La tourbière deviendrait forêt si les moutons n’y paissaient pas ;
  • Cette espèce spécifique de mouton a besoin de la variété végétale offerte par le milieu de la tourbière ;
  • Le berger choisi ce type de moutons car les autres espèces ne mangent pas les mêmes choses et ne survivraient pas dans un contexte aussi “rude” pour elles ;
  • Le berger a besoin d’élever des moutons pour vivre. À l’échelle de l’humanité, la tourbière est un milieu très avantageux dans un contexte de crise climatique car elle stocke beaucoup de carbone et propose plusieurs micro-climats qui permettent la survie d’une biodiversité locale très variée !

Le Toubermou (dessin : Nicolas Roesch).

Le Toubermou (dessin : Nicolas Roesch).

À partir de ce premier modèle, nous avons conçu d’autres chimères, telles que le Louforeuil (le loup régule la population de chevreuils qui détruiraient la forêt autrement, même si celle-ci a aussi besoin d’eux) ; le Tourbeau Bersant (liens entre le bassin versant, la tourbière et les habitants, dont les bergers) ; l’Apiflobeille (liens entre la flore locale, les abeilles et l’apiculteur)…

De gauche à droite : le Louforeuil, le Tourbeau Bersant et l’Apiflobeille (dessins : Nicolas Roesch).

De gauche à droite : le Louforeuil, le Tourbeau Bersant et l’Apiflobeille (dessins : Nicolas Roesch).

Nous avons aussi commencé à explorer des chimères intégrant des représentations sociales, telles que le Louk émissaire. Ce dernier met en avant la façon dont les habitants du territoire se représentent le loup comme étant le principal responsable de la mort de leurs moutons, dans quasiment toutes les situations. Toutefois, les loups ne chassent du mouton que s’il n’y a pas de proies sauvages disponibles. De plus, ils ne vont chasser que dans l’objectif de manger leur proie (très proprement d’ailleurs). En revanche, certaines espèces de chiens introduites sur le territoire pour protéger les troupeaux vont blesser de nombreux moutons seulement pour s’amuser, créant ainsi un véritable carnage… Mais ce seront les loups qui seront accusés dans la plupart des cas. Quelles que soient les situations précises, le loup arrivé sur le territoire devient souvent le “bouc émissaire” de problèmes pré-existants ou nouveaux, mais dont il n’est pas forcément l’unique responsable.

Le Louk émissaire (dessin : Nicolas Roesch).

Le Louk émissaire (dessin : Nicolas Roesch).

D’autre part, nous avons imaginé des chimères dynamiques. Par exemple, nous avons montré la transformation des relations entre les êtres lors de la survenue du loup sur le territoire. Le Chienmouger (formé de chiens-guides, d’éleveurs et de moutons) pouvaient devenir un Loupaton (disparition de l’éleveur, remplacé par l’espèce de chien de protection, le patou) ou bien un Louberton (pas de patou mais un berger permanent, dormant sur place, pour marquer une présence humaine dissuasive permanente).

Chimère hyperterrestre dynamique : le « Chienmouger » se transforme à l’arrivée du loup selon deux options possibles (dessin : Nicolas Roesch).

Chimère hyperterrestre dynamique : le « Chienmouger » se transforme à l’arrivée du loup selon deux options possibles (dessin : Nicolas Roesch).

Le Douglaz’or est autre exemple de chimère dynamique, qui nécessiterait d’être davantage investigué au sein de scénarios précis. Nous avons cherché à représenter les liens entre différents acteurs humains et sociaux, l’agroforesterie de pins Douglas, les machines nécessaires à cette production de masse ainsi que les ressources en eau du territoire. Ce faisant, nous avons réalisé qu’il s’agissait d’une chimère d’un autre type : les êtres concernés n’étaient pas seulement biotiques et leurs liens étaient mortifères. De cette façon, nous avons mis le doigt sur une « chimère zombie » (pour reprendre les termes de José Halloy), c’est-à-dire qui existe en se tuant elle-même à petits feux. En effet, la production de pins Douglas n’est pas adaptée au territoire et elle en draine toute l’eau et les nutriments. Le réchauffement climatique et les techniques utilisées dans cette agroforesterie accentuent ce phénomène, lui-même pris dans l’inertie de la logique capitaliste. Dans 200 ans, les terrains actuels des plantations de Douglas ne seront plus fertiles, sans parler des risques d’incendie entre temps… De ce fait, le Douglaz’or est dynamique dans le sens où il avance sur un territoire en le tuant en même temps.

Le Douglaz’or (dessin : Nicolas Roesch).

Le Douglaz’or (dessin : Nicolas Roesch).

Le mot de la fin

Nous avons réalisé ces chimères sur une journée et demie après avoir enquêté pendant la semaine. Il s’agit donc évidemment d’une première ébauche réalisée dans un temps relativement court, mais qui nous a donné de nombreuses idées pour la suite (par exemple, faire cohabiter ces chimères entre elles au sein de scénarios de design fiction). Au sein du collectif Zoepolis, un de nos axes de recherche concerne d’ailleurs justement la transformation des imaginaires liées aux vivants autres qu’humains. Ces prototypes ne tomberont donc pas dans l’oubli !

[embed]Ateliers Zoepolis - CHIMÈRES HYPERTERRESTRES Limousin, plateau des millevaches Étudiant : Mathieu Dujany, Hacer US, Maël Thomas, Léa Mosesso, Claire Antoine…ev3glab8f0a.myportfolio.com


메타데이터
post_id
e45970ea7c2b
slug
bestiaire-des-chimeres-hyperterretres-e45970ea7c2b
url
https://medium.com/luciole-design-et-non-humains/bestiaire-des-chimeres-hyperterretres-e45970ea7c2b
canonical_url
https://medium.com/luciole-design-et-non-humains/bestiaire-des-chimeres-hyperterretres-e45970ea7c2b
author_url
https://medium.com/@eleonore-sas
status
ok
fetched_at
2026-07-26 16:17:01