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Une bataille de discours

Médiatiser les violences sexuelles : Le viol : Anne, Corine, Annie, Brigitte, Josyane, Monique et les autres (Carole Roussopoulos, 1978)

Louise Rossier · 2025-11-11 21:24 · 3 claps · 17.6 min read
#viol #feminism #roussopoulos #media
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Une bataille de discours

**Médiatiser les violences sexuelles : **Le viol : Anne, Corine, Annie, Brigitte, Josyane, Monique et les autres (Carole Roussopoulos, 1978)

En juillet 1970, la revue Partisans publie un numéro qui marque l’avènement historique du mouvement de libération des femmes (MLF) en France : « Libération des femmes : année zéro ». Aurore Turbiau analyse ce numéro de la revue Partisans au travers des différents textes concernant l’avortement, la prison, le patriarcat et ce qui nous intéresse ici, le viol et défend l’hypothèse que la publication de ces textes a permis de « fonder la légitimité de leur parole à la fois politique et littéraire ; et comment les deux s’interpénètrent et s’interconstruisent »[1]. Il est alors intéressant de relever la manière dont s’entre-croisent la question de la production culturelle de discours, avec celle de leur diffusion et de leur visibilité. Ici, nous nous intéressons en particulier à la question de l’impact de la vidéo militante, à prendre comme un médium de construction et de passage de discours, sur la deuxième vague du féminisme en France. L’étude de cas que je propose est celle de la vidéo Le viol : Anne, Corine, Annie, Brigitte, Josyane, Monique et les autres (1978) réalisée par Carole Roussopoulos, Corinne Happe et Anne Risso. Cette vidéo, d’une durée de 48 minutes et 55 secondes, est composée de diverses séquences alternées les unes avec les autres. Elle développe, d’une part, un discours sur le besoin de répression des violeurs dans une société qui ne fait pas encore suffisamment le lien entre le public et le privé, et d’autre part, met en scène des échanges verbaux sur le viol comme expérience vécue, et comme culture omniprésente dans la société française[2].

La question des violences sexuelles fait partie d’une des thématiques principales portées par la deuxième vague du féminisme, mais elle apparaît également comme un des sujets qui divise les politiques. Comme le précisent les sociologues Marie Charvet, Olivier Fillieule et Lucia Valdivia dans leur article « Recompositions du mouvement féministe. L’émergence des associations de lutte contre les violences faites aux femmes. Changer le monde, changer sa vie » (2018), la priorité de la classe sur le sexe et/ou inversement divise une partie des militant·e·s de gauche[3]. Une telle dynamique va se transformer à partir des années 1975–76 avec l’institutionnalisation de la question des violences conjugales et l’augmentation de la médiatisation des affaires de viol.

Médiatiquement, le discours produit sur la question du viol repose principalement sur deux évènements. Le premier réside dans la publication de la revue susnommée qui voit apparaître le fameux slogan « le privé est politique » dans un texte de la militante américaine Carol Hanisch. En politisant le domaine privé, le viol peut à présent s’analyser comme un acte « révélateur des rapports de domination »[4]. Le second est la médiatisation du procès d’Anne Tonglet et Araceli Castellano. Le 21 août 1974, le couple belge faisant du camping dans une calanque aux alentours de Marseille est agressé et violé par trois hommes âgés de 24, 25 et 30 ans[5]. L’avocate Gisèle Halimi défend les deux femmes et réussit à faire passer le procès aux assises à Aix-en-Provence le 2 mai 1978. Anne Tonglet et Araceli Castellano sont les premières femmes à accepter la médiatisation de leur procès. En choisissant de refuser le huis-clos, le procès se déplace de l’accusation des individus à celle d’une société d’hommes créant, en écho des manifestations de 1970, le procès du viol [6]. Ces évènements ont participé à la mise en place, le 23 décembre 1980, de la loi relative à la répression du viol et de certains attentats aux mœurs qui définit le viol comme « tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, commis sur la personne d’autrui, par violence, contrainte ou surprise »[7]. Ainsi, les années 70 en France marquent un bouleversement de la considération du caractère ordinaire des violences sexuelles. Ces différents éléments nous amènent à considérer l’apport du discours médiatique comme constitutif d’un type d’opinion public.

Dans ce contexte de tension médiatique, les militant·e·s féministes ont produit du contenu audiovisuelle. Cette article s’intéresse au partage des expériences qui permettent de prendre conscience du caractère social et politique du viol en questionnant la contribution de la vidéo militante Le viol : Anne, Corine, Annie, Brigitte, Josyane, Monique et les autres à la querelle médiatique autour du viol à la fin des années 1970 en France ?

L’étude d’un cas médiatique permet de solliciter l’analyse de discours, aussi bien de ceux qui sont produits que de ceux qui y sont représentés par le montage, l’image et le son. Michel Foucault dans sa leçon inaugurale au Collège de France du 2 décembre 1970 L’ordre du discours, considère que « dans toute société la production du discours est à la fois contrôlée, sélectionnée, organisée et redistribuée par un certain nombre de procédures qui ont pour rôle d’en conjurer les pouvoirs et les dangers, d’en maîtriser l’événement aléatoire, d’en esquiver la lourde, la redoutable matérialité »[8]. Les discours peuvent être considérés comme des pratiques imposées aux choses. Ainsi, l’objectif ici est d’identifier les “lieux de controverses” sur le viol et la parole des victimes. Je propose une analyse socio-historique de la constitution d’un problème social, juridique et psychologique reconnu comme tel, par l’entremise d’un espace féministe médiatisé par la vidéo.

Le film Le viol : Anne, Corine, Annie, Brigitte, Josyane, Monique et les autres est tourné et diffusé en janvier 1978, comme spécifié sur la première image de la vidéo, et aujourd’hui conservé par le Centre audiovisuel Simone de Beauvoir. Carole Roussopoulos est une vidéaste suisse qui fonde à Paris, avec son mari Paul Roussopoulos, le collectif Video Out et quelques années plus tard le groupe des Insoumuses avec Delphine Seyrig et Ioana Wieder. Elle est proche des luttes du MLF sans n’y être directement rattachée. La réalisatrice a pour objectif de donner la parole à celleux qui ne l’ont pas et cela se manifeste notamment en ne rajoutant jamais aucun commentaire en voix-over[9] et dans le cas de cette vidéo en collaborant avec deux personnes concernées, Corinne Happe et Anne Risso. La vidéo nous offre ainsi des témoignages importants des personnes concernées mais aussi des idées ou discours transmis à travers le montage et les choix de réalisation.

Nous nous trouvons à un moment de tension particulièrement marquée avant le jugement du procès de Tonglet-Castellano, de nombreuses frictions se ressentent dans les médias concernant la critique des lois qui, selon les militantes, « défendent le viol »[10]. La vidéo le thématise dans les premières secondes en alternant entre des images de titres de journaux et une femme figée dans des positions de stupéfaction. La suite de la vidéo suit Anne et Corinne dans plusieurs temporalités. D’abord le passage de Anne dans l’émission de débat Dossiers de l’écran présenté par Alain Jérôme et dans lequel est présente Gisèle Halimi. Puis une réunion de militantes du MLF où Anne, Corinne et plusieurs autres femmes dont trois avocates : Monique Antoine, Colette Auger et Josyane Moutet, s’expriment sur la question de la répression vis-à-vis des personnes qui violent. Et finalement une discussion entre Anne et Corinne qui partagent au sujet de leur situation de personne violée, cela en rapport avec les deux autres passages.

À travers l’analyse du dispositif médiatique, je propose de faire apparaître quelles peuvent être les fonctions de la vidéo militante dans le cadre de la lutte contre les violences sexuelles. Dans un premier temps, j’examine comment la vidéo met en exergue l’omniprésence des hommes dans les médias tout en créant un contre-discours. Dans un second temps, j’étudie la manière dont la vidéo permet de diffuser une parole plus libre à partir de témoignages enregistrés. Dans un troisième temps, à partir des réflexions précédentes, j’analyse la manière dont les différents choix de modulation des discours par la vidéo permettraient un apprentissage critique militant et/ou une forme de self-help.

Contre-discours médiatiques face à l’hégémonie des hommes

Avec l’évolution des dispositifs d’enregistrement vidéo, les nouvelles caméras et les pratiques qui en ont découlé, ont conduit à la formation de nouvelles subjectivations. Pour les féministes des années 70, la caméra Portapak de Sony, apparue en 1968 en France, représente une transformation technologique importante dans la production culturelle militante. Avec l’accès simplifié à cette technologie, la vidéo permet l’enregistrement de l’instantanéité, de la parole mais aussi des luttes. Elle est par exemple utilisée pour documenter les actions militantes[11]. La sociologue de l’art Anne-Marie Duguet dans son ouvrage Vidéo, la mémoire au poing (1981) nous rappelle au sujet de la pratique vidéo « que ce secteur nouveau de la production audiovisuelle n’était pas encore monopolisé par les hommes et surtout qu’elle échappait aux lourdes contraintes financières et administratives »[12]. La vidéo prend donc une importance particulière dans la communication par et pour les femmes.

La vidéo de Roussopoulos s’ouvre sur plusieurs visions des médias. À la suite de la critique de la grande médiatisation du sujet du viol, la vidéo fait remarquer l’omniprésence des hommes à la télévision, ainsi que leur place privilégiée sur les plateaux. Roussopoulos fait apparaître ce déséquilibre en appliquant sur l’image la chanson « Messieurs » de Serge Lama. Le choix de cette imbrication nous offre une lecture de la séquence comme une critique de cette présence masculine. Les paroles de la chanson « Je hisse le drapeau de la libération de l’homme / Aux femmes je rends leurs cadeaux empoisonnés / Serpents et pommes » renvoie à une vision de la tentation de Eve et ainsi à l’injustice qui touche l’homme tenté par la femme. cet assemblage met en exergue un contraste, avec un effet comique, entre le privilège masculin et leur vision d’eux-mêmes comme traités injustement par les femmes. L’utilisation de l’humour pour faire passer un message politique est une pratique courante dans le travail de Carole Roussopoulos. L’historienne du cinéma Hélène Fleckinger nous invite à voir cet humour provocateur comme une forme d’arme politique[13]. Roussopoulos décrivait elle-même son travail comme « de la contre-information. L’arme communautaire qui brise enfin le monopole aseptisé de l’O.R.T.F. »[14]. L’utilisation d’extraits de TV sert à faire passer un message réflexif critique des médias et, dans le cas étudié ici, la critique vise directement l’hégémonie masculine au sein de ces médias. Les deux utilisations d’extraits de l’émission Dossiers de l’écran sont placées en réponse au dialogue des autres extraits. Celui qui nous intéresse est la deuxième récurrence où Anne évoque la manière dont la violence et la domination masculine sur la question du viol renvoie la victime à un hasard, celui de ne pas avoir eu la chance de “tomber sur le bon gars”, celui qui ne violera pas. Cette domination renforcée par le statut de l’homme présenté comme médecin par Anne, dont l’avis est donc objectif et rationnel opposé à celle de la victime qui nous livre un témoignage personnel, un vécu subjectif.

Une autre appropriation de passage médiatique dans la vidéo de Roussopoulos correspond à un témoignage radiophonique. La séquence qui précède cette écoute l’introduit en thématisant le problème du témoignage dans les médias traditionnels. Anne évoque le fait qu’en ayant une idée précise du violeur, nous nous retrouvons à avoir une image précise de la personne violée. Aussi, elle relève sont fort sentiment d’injustice après avoir témoigné dans les Dossiers de l’écran, son vécu utilisé pour rendre crédible l’émission tout en adoptant une mise en scène qui empêchait une véritable problématisation de la question du viol. Corinne pose alors la question « faut-il encore y aller [dans les médias] ? ».

© Association Carole Roussopoulos / Centre audiovisuel Simone de Beauvoir

© Association Carole Roussopoulos / Centre audiovisuel Simone de Beauvoir

Un témoignage qui en cache un autre : libération de la parole des concernées

Le problème du format témoignage tel qu’il est utilisé par les médias dominants, c’est qu’il se trouve le plus souvent manipulé par les intérêt éditoriaux, présentant le vécu comme subjectif et invitant les intervenant·e·s à se positionner, non pas sur un problème d’ordre systémique, mais sur un vécu. Comment la vidéo de Roussopoulos diffère-t-elle de cette représentation du témoignage ? À mon sens, il est question ici de parole légitime qui renvoie aussi à la construction d’un contre-public subalterne tel que le théorise Nancy Fraser. Celle-ci utilise d’ailleurs précisément l’exemple de passage des violence sexuelles et conjugales de la sphère privée à la sphère publique dans son article traduit en 2001, « Repenser la sphère publique: une contribution à la critique de la démocratie telle qu’elle existe réellement »[15].

Dans la vidéo, l’interaction entre Anne et Corinne, au-delà du partage d’expérience et de points de vue, s’interroge l’une et l’autre afin de faire avancer la pensée. Accompagnées par les échanges du groupe de parole plus large, les images semblent nous encourager non pas à prendre position mais à nous questionner sur nos propres vécus. Par exemple, Josyane s’exprime sur la manière dont elle avait intégré les violences sexuelles dans sa normalité. Elles évoquent aussi la façon dont l’industrie culturelle forge nos interactions genrées, notamment avec les productions érotiques ou pornographiques. Cette construction du désir féminin comme répondant à une production qu’on qualifie aujourd’hui de culture du viol nous interroge sur l’effet politique du viol. Josyane évoque notamment le fantasme du viol comme des « fantasmes sociaux ». L’historienne Françoise Thébaud dans son article « Le privé est politique. Féminismes des années 1970 » (2014) nous renseigne sur la manière dont la sphère privée a besoin d’être érigée en problème politique public par les mouvements féministes : « Ces revendications [contre les violences domestiques et le viol] bousculent la société et inscrivent, de façon tout à fait novatrice, le privé — sexualité, amour, maternité, relations conjugales — dans le politique »[16]. Le partage de l’expérience est utile en vue d’une émancipation. La sociologue Anne-Charlotte Millepied au sujet de l’auto-défense féministe dit : « le partage des expériences au sein des groupes militants permet de prendre conscience de leur caractère social et politique. La façon dont Emmanuèle Durand raconte son histoire pour sortir le viol d’une problématique personnelle et l’ancrer dans les rapports de genre qui structurent la société fournit une bonne illustration du passage du “trouble personnel” au “problème public” (Mills, 1959) »[17].

Le passage du personnel au public peut être conçu à travers, d’une part, la libération de la parole et, d’autre part, la médiatisation de la parole. En effet, si le privé doit devenir public il faut passer par la réunion des militantes pour donner « aux femmes l’opportunité de confronter leur interrogations »[18]. C’est en enregistrant et diffusant la parole de ces femmes militantes que la vidéo de Carole Roussopoulos s’inscrit comme un contre-discours médiatique, politique mais aussi au niveau individuel. Ce niveau individuel est pensé par Anne et Corinne qui s’inquiètent de savoir si les personnes luttant contre le viol doivent forcément avoir été concernées ou si le partage suffit à prendre conscience de la violence patriarcale sur le corps et la sexualité des femmes. Là où nous pouvons prendre les expériences comme des vécus individuels, c’est leur partage qui nous permet de les concevoir comme des expériences sociales plus globales. Dans ce même contexte de réflexion, la vidéo de Roussopoulos nous encourage à ne pas considérer les violeurs comme des individualités mais comme la projection de l’oppression des hommes sur les femmes.

C’est donc le cadre du témoignage qui est à remettre en question. Les médias de masse sont critiqués par la vidéo, mais les militantes notent aussi l’importance de parler du problème du viol. La manière de filmer de Roussopoulos permet de considérer un déploiement de la parole en dehors des institutions médiatiser et des normes qui lui y sont imposée. En effet, elle déclare : « Je considère que ces images et ces sons, ces tranches de concentration ou de vérité, appartiennent aux personnes interviewées plus qu’à moi […] La clé de tout mon travail, c’est de filmer des personnes qui ne sont pas au fond du trou ou en période de chute d’identité terrible, mais qui ont compris ce qui leur arrive »[19]. Les historiennes Bibia Pavard, Florence Rochefort et Michelle Zancarini-Fournel constatent que « la parole [est] omniprésente dans ces films [de production féministe]. Le dispositif vidéo devient un outil de la prise de conscience de celles qui filment et de celles qui sont filmées »[20]. La vidéo de Carole Roussopoulos sur le viol peut donc être considérée comme un outil au service de la recherche d’identité collective des militantes féministes dans les années 70.

De l’individuel au collectif : apprentissages partagés et self-help féministe

La sociologue Michèle Ferrand, au sujet du viol et des violences contre les femmes dans les années 70, fait remarquer “l’ordinaire” du viol en tant qu’expression directe de la domination masculine. Les tensions entre les féministes et les militants d’extrême gauche se cristallisent sur le sujet du viol et particulièrement de la répression du viol[21]. Dans les passages de la vidéo où sont réunis les militantes du MLF, ces dernières entrent précisément dans cette controverse. Par exemple, en abordant la thématique des logiques marchandes qui encadre les médias qui évoquent le sujet du viol. L’avocate Monique Antoine fait remarquer que la répression crée de l’actualité, qui elle-même crée de l’agenda médiatique. L’appareil juridique pourrait être un système efficace afin de porter l’expérience de la violence envers les femmes [en précisant que « la femme violé est une femme totalement anonyme »] sur la scène public. L’avocate Josyane Moutet sur ce sujet rétorque que si l’appareil juridique peut servir à mettre en avant la thématique du viol, il n’est pas capable de voir le caractère politique de sa justice. L’avocate Colette Auger ajoute à ce sujet la différenciation de traitement juridique entre la lutte des femmes et les luttes de classes. Finalement Anne et Corinne expriment leurs besoins de répression envers les personnes qui violent avant d’entrer dans une phase de questionnement. La séquence se poursuit sur le débat de la répression faisant remarquer la manière dont la réunion en elle-même est constitutive de la lutte.

Les mouvements des années 70 ont clairement pour ambition de servir de structure à l’information que ça soit par des institutionnalisations, des groupes de paroles ou des actions militantes[22]. Concernant la diffusion des vidéos de Carole Roussopoulos, Hélène Fleckinger nous fait remarquer la difficulté de retracer leurs parcours. Nous savons que les militantes pratiquent la “vidéo-brouette” en utilisant différents systèmes D pour diffuser les bandes[23]. Carole Roussopoulos a aussi partagé son souhait d’amener ses vidéos auprès de personnes qui ne seraient pas directement concernées « en montrant ses bandes sur les marchés, accompagnée de Brigitte Fontaine et Julie Dassin »[24]. Nous savons aussi que dès 1974 un collectif de diffusion nommé “Mon oeil”, animé par Marcque et Marcel Moiroud, s’occupe des aspects matériels. Hélène Fleckinger précise : « les projections se déroulent le plus souvent dans des réunions militantes et festives, des M.J.C., des universités, des maisons de la culture, des comités d’entreprise, des festivals et très exceptionnellement en salle, comme pour Les Prostituées de Lyon parlent (1975) de Carole Roussopoulos ou Maso et Miso vont en bateau de Nadja Ringart, Carole Roussopoulos, Delphine Seyrig et Ioana Wieder, qui resteront plusieurs semaines à l’affiche de L’Olympic, alors tenu par Frédéric Mitterrand »[25]. Les militantes féministes de cette période avaient à cœur d’utiliser la vidéo comme un moyen d’analyse et de critique, « en vue d’une transformation radicale de la société »[26].

La politologue Marion Charpenel dans son article « Les groupes de parole ou la triple concrétisation de l’utopie féministe » qualifie la raison d’être de ces groupes non-mixtes comme triple : « permettre aux femmes de prendre la parole sans avoir à se battre avec les hommes ; valoriser leur point de vue subjectif comme source de savoir ; faire émerger le commun qui rassemble des expériences jusqu’alors vécues isolément et ainsi générer des solidarités »[27]. Les groupes militants ont pour objectif une forme d’auto-éducation. Ces trois points ressortent clairement de la vidéo de Carole Roussopoulos. L’enregistrement et la diffusion de ces exemples de prises de parole peuvent être considérés, à mon sens, comme une volonté d’aide à cette éducation politique et sociale des femmes dans la période des prémices du “privé est politique”.

Conclusion : la vidéo, le dispositif des contre-publics

La vidéo Le viol : Anne, Corine, Annie, Brigitte, Josyane, Monique et les autres nous pose cette question : les hommes doivent-ils passer un système d’éducation de leur sexualité ou les femmes doivent-elles prendre les armes ? Finalement la réponse n’est pas ce qui est le plus important. Comme j’ai essayé de le démontrer au fil de ce travail, l’éducation militante pourrait passer par la dynamique de questionnement indirect. Nous avons pu voir dans un premier temps la manière dont les avancées technologiques ont permis la prise en main de la caméra Portapak par les militantes féministes. En cela, elles ont pu construire un nouvel espace de communication médiatique libéré de la mainmise des hommes. Carole Roussopoulos exprime sa volonté de transmettre la parole des concernées avec force. Elle utilise le montage pour renforcer leurs propos. Un premier exemple, au début de la bande, l’agencement des nombreuses coupures de journaux concernant les différentes agressions sexuelles nous permet de considérer l’ampleur de ce problème social dans l’agenda médiatique. La suite de la vidéo inscrit très vite la dimension dialoguante du propos, qu’il soit entre les militantes et avec les médias. Ces dialogues permettent, dans les contextes de diffusion qu’on a pu voir, de développer une pensée critique de sa propre situation privée en saisissant son caractère public. Un second exemple, le plus à propos, est la manière dont Anne peut expliquer à Corinne son vécu sur le plateau télévisé, et ainsi expliciter son propos, suivi du passage dont elle parlait. S’ajoute donc à la parole, le montage critique et l’humour utilisé pour dénoncer le contraste entre l’autorité des hommes perçus comme experts et la subjectivité des victimes. Nous l’avons vu également, si le format du témoignage est critiqué par certaines militantes elles-mêmes, c’est en transformant le témoignage personnel en problématique publique où chacune peut aussi exprimer son vécu, que Roussopoulos aide à déconstruire une forme de culture du viol et à promouvoir une identité collective militante.

Finalement, comme le théorise Nancy Fraser, dans un système institutionnel producteur d’inégalité systémique, les groupes subalternes doivent construire un contre-discours « afin de formuler leur propre interprétation de leurs identités, leurs intérêts et leurs besoins »[28]. Pour médiatiser cet espace de parole et créer un contre-public subalterne, il est nécessaire de s’approprier des dispositifs. L’espace ouvert par la vidéo militante est celui d’une discontinuité discursive, de l’incursion sociale des femmes dans des discours qui définissent sans elles, en les excluant, ce qu’est le viol. J’aimerais ainsi soutenir l’idée que la vidéo peut être considérée comme un dispositif à même de constituer un espace public contestataire et révolutionnaire.

[1] Turbiau Aurore (10 novembre 2019). « Libération des femmes : année zéro. Fonder une légitimité de la parole politique et littéraire des femmes ». In Littératures engagées. Consulté le 6 janvier 2025 en ligne : https://engagees.hypotheses.org/880#identifier_1_880

[2] Sur la notion de “culture du viol”, voir Rey-Robert, Valérie (2019). Une culture du viol à la française: du “troussage de domestique” à la “liberté d’importuner”. Ed. Libertalia.

[3] Charvet, Marie, Fillieule, Olivier, & Valdivia, Lucia (2018). « Recompositions du mouvement féministe. L’émergence des associations de lutte contre les violences faites aux femmes. Changer le monde, changer sa vie ». In Enquête sur les militantes et les militants des années 1968 en France, p. 744.

[4] Delage, 2016, p. 25.

[5] Van de Ven, Nicole (1976). « Témoignage de France ». In Les Cahiers du GRIF, n°14–15, p. 106.

[6] Voir Laignel Sauvage, Romane (2024). « La médiatisation du procès pour viols d’Aix-en-Provence en 78, un tournant majeur en France ». In L’INA éclaire l’actu, consulté en ligne le 3 janvier 2025 en ligne : https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/proces-aix-en-provence-gisele-halimi-crime-viol-1978-1980. Et Vigarello, Georges (1998). Histoire du viol (XVIe-XXe siècle). Édition du Seuil, p. 141.

[7] Voir Journal officiel de la République française. Lois et décrets du 24 décembre 1980. Consultée en ligne le 3 janvier 2025 : https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000000886767. Il faut noter que la loi napoléonienne de 1810 définissait pas le viol : « Article 331. Quiconque aura commis le crime de viol, ou sera coupable de tout autre attentat à la pudeur, consommé ou tenté avec violence contre des individus de l’un ou de l’autre sexe, sera puni de la réclusion », consulté en ligne le 3 janvier 2025 : http://ledroitcriminel.fr/la_legislation_criminelle/anciens_textes/code_penal_1810/code_penal_1810_3.htm.

[8] Foucault, Michel (1970). L’ordre du discours. Edition basée sur le texte proposé par l’édition CD-ROM, Le Foucault Électronique (ed.2001), p. 2.

[9] Fleckinger, Hélène (2004). « Carole Roussopoulos ou le refus du off. Un regard sur ses documentaires féministes des années 70 ». In Vertigo, no. 26, pp. 56–57.

[10] Vigarello, Georges (1998). Histoire du viol (XVIe-XXe siècle). Édition du Seuil, p. 143.

[11] Pavard, Bibia, Rochefort, Florence et Zancarini-Fournel, Michelle (2020). « Chapitre XI. La diffusion d’une culture féministe en rhizomes ». In Ne nous libérez pas, on s’en charge Une histoire des féminismes de 1789 à nos jours. Paris, Éditions La Découverte, p. 346.

[12] Duguet, Anne-Marie (1981). Vidéo, la mémoire au poing. Paris, Hachette, p. 90. Voir aussi au sujet de l’hégémonie médiatique masculine; Caroline Muller, Annabelle Allouch (2021). « Dossier “Masculinités médiatiques” ». In Le Temps des médias. Revue d’histoire, no. 36, pp. 14–24.

[13] Fleckinger, Hélène (2013). « De la contribution des féministes aux expérimentations techniques, sociales et formelles de la « vidéo des premiers temps » (France, 1968–1981). In F. Knittel & P. Raggi (éds.), Genre et techniques. Presses universitaires de Rennes, p. 260.

[14] Carole Roussopoulos citée par Fleckinger, 2004, p. 56.

[15] Fraser, Nancy, Valenta, Muriel (2001). « Repenser la sphère publique: une contribution à la critique de la démocratie telle qu’elle existe réellement ». Extrait de Habermas and the Public Sphere, sous la direction de Craig Calhoun, Cambridge, MIT Press, 1992, p. 109–142. Hermès, no 3, p. 143.

[16] Thébaud, Françoise (2014). « Le privé est politique. Féminismes des années 1970 ». In Pigenet, M. et Tartakowsky, D. (dir.), Histoire des mouvements sociaux en France De 1814 à nos jours, Paris, Éditions La Découverte, p. 512.

[17] Millepied, Anne-Charlotte (2017). « L’autodéfense féministe : entre travail sur soi et transformation collective ». In Nouvelles Questions Féministes, Vol. 36(2), p. 50.

[18] Ferrand, Michèle (2003). Nous aurons les jouissances que nous voulons….. La question de la sexualité dans le féminisme français contemporain. Genres et sexualités, p. 53.

[19] Carole Roussopoulos citée par Fleckinger, 2009, pp. 111–112.

[20] Pavard, Rochefort, et Zancarini-Fournel, 2020, p. 348.

[21] Ferrand, 2003, p. 55.

[22] Masclet, Camille (2014). « La quête des féministes: techniques et enjeux de reconstruction d’un mouvement social ». In Genèses, no. 2, p. 121.

[23] Fleckinger, 2013, p. 157.

[24] Fleckinger, 2013, p. 157.

[25] Fleckinger, 2013, p. 157.

[26] Fleckinger, 2013, p. 158.

[27] Charpenel, Marion (2016). « Les groupes de parole ou la triple concrétisation de l’utopie féministe ». In Éducation et Sociétés, no. 371, p. 15.

[28] Fraser, Valenta, 2001, p. 138.


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