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Six statues d’argile

Les doigts enduits et luisants, Marie termina un dernier compagnon. Elle les façonnait pendant des moments pris à la sauvette, tentant de…

Luz Maupin · 2019-02-02 11:16 · 1 claps · 2.6 min read paywalled
#art-thérapie #statue #argile #deuil #pardon
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Six statues d’argile

Les doigts enduits et luisants, Marie termina un dernier compagnon. Elle les façonnait pendant des moments pris à la sauvette, tentant de nouvelles formes et effets, imprimant du pouce des creux et des bosses exagérés sur les petites silhouettes. Pour finir, elle les enfournait et les apportait, cuites et solides, sur la tombe de sa mère.

Elle en avait déjà fait cinq. Chacun représentait une personne que sa mère avait connue et qui lui avait fait du mal. Elle avait insisté pour que Marie raconte son histoire au monde entier, d’une manière ou d’une autre, parce qu’elle savait qu’elle allait mourir relativement jeune et qu’elle voyait sa fille comme un prolongement d’elle-même. Les derniers temps, elle prenait souvent sa fille dans ses bras, s’accrochant à elle de ses mains comme des serres d’oiseau, et lui rappelait ses derniers souhaits : elle voulait que Marie informe le monde du récit de sa vie, dans un livre ou dans un film, idéalement avec un petit passage dans une émission de télévision.

Marie n’avait pas voulu que le vacarme des démons intérieurs de sa mère ne vienne assourdir le monde, et avait confiné son histoire au périmètre d’une petite concession dans un cimetière de village. Les statues les montraient tous : le père vagabond, la mère sans amour, la tante violente, le patron harceleur et le mari instable. Leur reproduction plus vraie que nature montrait leur méchanceté à tous ceux qui les voyaient, mais cela n’était rien face à la dernière création de Marie.

L’idée lui était venue lentement, au gré d’un sentiment de paix inattendu lors d’une nuit d’insomnie, et surtout de la colère qui l’animait quand elle repensait aux supplications de sa mère, une colère en forme d’agressivité joyeuse, une envie de vivre animale. Elle avait sculpté lentement, en savourant chaque instant, son pouvoir sur les formes qu’elle infléchissait, la fraîcheur de l’argile molle et la chaleur du four quand elle l’ouvrait.

La dernière statue montrait sa mère heureuse. Malgré tout, elle avait réussi à se faire une belle vie, et à être aimée. Marie voulait le lui faire savoir, où qu’elle soit, même si la vieille femme n’était plus qu’un souvenir dans son âme ; elle ne voulait plus porter le fardeau de ses souffrances et de ses demandes de revanche.

Quand vint le moment de placer la dernière statue sur la petite tombe régulièrement fleurie, Marie eut un doute. Peut-être allait-elle se sentir éternellement coupable d’avoir ignoré la dernière demande de sa mère ; mais cela valait la peine d’essayer. Elle plaça la statue devant les autres, déjà disposées en demi-cercle. Elle était légèrement plus grande que les autres, et semblait être la chanteuse d’un groupe dont les autres étaient relégués au rang de choristes.

Et maintenant…

Marie s’était demandée ce qui allait lui arriver à cet instant : si elle serait submergée par l’émotion, une crise de larmes, des cris de joie, ou n’importe quoi d’autre. Rien de tout cela. Il lui sembla que tout était à sa place, comme une confirmation de ce qu’elle avait toujours su.

Elle se leva, jeta un dernier coup d’œil à la tombe puis regarda le ciel gris. Le temps était doux, l’air humide contre ses joues, la pluie venait de se mettre à tomber avec un son mat et précipité sur la terre grasse. Marie renversa la tête et ouvrit la bouche pour boire quelques gouttes d’eau pure, sourit et rentra chez elle.

Merci d’avoir lu cette histoire . Si elle vous a plu, n’hésitez pas à applaudir :)


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