Fréquence Painthon
Une foule compacte possède l’espace, tranquillement va sur la chaussée comme le trottoir, ne laisse que peu de place à la circulation. Les…
Édito 1

Le camarade Thomas introduisant le camarade François à la Fréquence Painthon
Une foule compacte possède l’espace, tranquillement va sur la chaussée comme le trottoir, ne laisse que peu de place à la circulation. Les machines cèdent aux corps, se résignent à décélérer, à tout doucement ramper jusqu’au carrefour et se faufiler hors de la Gueule Tapée. Les foyers, loin de demeurer entre leurs murs de béton, renoncent à l’intimité des cloisons et se répandent dans les rues. Ceux qui ne font que passer croisent ceux qui vivent. Des anciens devisent, égrainent leurs chapelets; des dames, adossées aux murs et face à la chaussée, tiennent de petits commerces; des jeunes gens, accroupis sous les coins d’ombres, commentent autour de baraadas le match de Sadio Mane ; des essaims de bambins aux démarches encore hésitantes cavalcadent et chahutent, chancellent et se vautrent dans les tas de sable qui ça et là recouvrent le bitume. De Soumbedioune où finit la rue principale remontent des pêcheurs avec leurs prises encore frétillantes. Cette scène, ce paysage de sable et de béton irradié des rayons d’un soleil qu’aucun nuage n’entrave, cette manière singulière d’habiter l’espace de la ville, tout cela forme l’un des visages de Dakar : celui que cette publication, en partant de subjectivités et de moyens d’expression multiples, cherche à illluster. Par fréquence, nous signifions la multiplicité des urbanités qui coexistent dans cette ville. Lorsque nous disons Dakar, selon que l’on y circule en gros 4x4 ou en transport en commun; selon que nous dînons au King Fahd Palace ou au tangana King Saf Palace : nous nommons des fréquences différentes. Il arrive qu’il y’ait des interférences, des négociations entre ces fréquences, mais elles sont, pour l’essentiel, parallèles. Pain-thon, outre le gag, car nous aimons et assumons de rire à gorges déployées, nous sert de métonymie de la rue dakaroise. Si nous étions à Abidjan, nous aurions pu dire Fréquence Garba ou pain-condiment afin, toujours, d’évoquer le populaire ou, prenons le risque de parler comme nos rappeurs dit hardcore, mbedd mi. La rue donc, habitée, vécue, investie de métiers plus ou moins licites. La rue où continuellement se forge l’esprit de Dakar, ou se répand ce que la langue des porteurs de cravate1 tient,dans sa myopie, pour être le secteur informel.
Kekk On cherche souvent, cédant au mythe d’une tradition africaine qui s’opposerait à la modernité, les racines du Sénégal dans des coins reculés du Baol, du Cayor ou de la Casamance. L’Afrique authentique serait rurale. L’Africain authentique proche des champs et de la nature. Nos aînés l’ont cru, ont écrit de belles pages sur ce thème; nous, nous ne le pouvons plus. La ville — Dakar et sa Medina plus particulièrement — est notre commencement. Le pouvoir, depuis que s’en est dessaisi l’auteur des Éthiopiques — dont les défauts ne comptaient pas l’insensibilité- ne semble pas beaucoup se soucier de l’agrément des corps et des regards. Plus on s’éloigne spatialement de 1960, en suivant sur la presqu’île un axe sud-ouest nord-est, plus le béton est souverain, plus l’urbanisme est sans fard, soucieux seulement, dans son aménagement de l’espace, de favoriser l’habitation et la circulation rapide. Certains paysages marquent, si l’on fait abstraction des gens qui les peuplent, par leur brutalité. Je songe, notamment, aux environs du pont de l’émergence à la Patte d’Oie, à bien des zones densément peuplées de la banlieue où ne s’élèvent plus que de mornes amas de béton. Ce qu’il reste à la fois de beau et de commun dans cette ville est dans les êtres qui l’habitent, dans leurs empreintes sur la langue et les choses.
Je me demande si tragédie et condition humaine, en tout temps et en tout lieu, ne se sont pas confondues. Alors oui, un peu comme l’orage, la tragédie dévaste sur son passage, mais elle se retire en ayant pareillement préparé l’effloraison. Elle fait l’humanité profonde, l’art plutôt que le simple divertissement. Comme l’océan qui l’étreint, et comme toutes les grandes villes, Dakar est houleuse: tant de désirs, tant d’ambitions, souvent tragiquement contrariées, s’y sont donné rendez-vous. Il y’a cette écume de verre, de métal et de béton qui scintille et par moment éblouit, mais qui n’a pas grand-chose à dire. Rien de ce que ne disent pas les écumes d’autres villes: la présence, les appétits ou l’absence du capital. L’écume est sans cesse convulsée par et conformée à l’air du temps globalisé. Elle s’offre immédiatement au regard de n’importe qui. Cette écume de la ville ne s’habite pas. La vie et ses traces, cela même qui nous intéresse se ressent, bien plus qu’elle ne se discerne, dans les profondeurs. Il s’est agi, dans la construction de cet objet éditorial, de rassembler textes et images d’autrices et d’auteurs qui se sont donné le temps, qui se sont laissé couler et emporter par les flots de la ville.
1 L’expression est du poète Thierno Seydou Sall.
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