L’histoire de l’homme qui a vendu son ombre au diable : une perspective jungienne.
L’ombre de Peter Schlemihl, George Cruikshank, 1861
L’histoire de l’homme qui a vendu son ombre au diable : une perspective jungienne

L’ombre de Peter Schlemihl, George Cruikshank, 1861
Résumé
À partir d’une lecture croisée de L’Étrange histoire de Peter Schlemihl d’Adelbert von Chamisso (1814) et du concept d’ombre élaboré par Carl Gustav Jung, cet article propose une interprétation du récit comme anticipation littéraire d’une problématique psychologique centrale : la confrontation du moi avec ses contenus refoulés et moralement ambivalents. L’ombre, entité métaphorique et poétique, apparaît comme un symbole structurant de la personnalité, dont l’intégration conditionne le processus d’individuation.
Mots-clés : ombre, individuation, persona, milieu de vie, Chamisso, Jung.
Une fable fantastique
Publié en 1814, L’Étrange histoire de Peter Schlemihl met en scène un homme qui vend son ombre à un inconnu en échange d’une bourse d’or inépuisable. Ce qui paraît insignifiant — une simple ombre — devient rapidement source d’exclusion et d’aliénation. Privé d’ombre, Peter Schlemihl devient socialement inacceptable : il suscite l’inquiétude, la méfiance, et finalement le rejet.
L’ombre se révèle condition de reconnaissance intersubjective ; elle atteste une inscription corporelle et symbolique dans le monde commun. Sa perte produit une rupture ontologique et entraîne une désintégration de l’être. Sans ombre, Schlemihl n’est plus tout à fait humain. Paradoxalement, il n’est plus que l’ombre de lui-même.
Dans une préface ultérieure à son récit, Chamisso interprète lui-même l’ombre comme figure du « substantiel », opposée à la valeur éphémère de l’or (Chamisso, 2019).
L’ombre chez Jung
Plus d’un siècle plus tard, Jung confère au concept d’ombre une portée théorique systématique. En 1951, dans Aïon — Recherches sur la phénoménologie du Soi, il écrit :
« L’ombre est un problème moral qui met au défi la personnalité du moi tout entière, car nul ne peut prendre conscience de l’ombre sans effort moral considérable. » (Jung, 1951/1989, OC IX/2, §14)
L’ombre désigne l’ensemble des contenus psychiques incompatibles avec l’image consciente que le sujet a de lui-même. Elle ne se confond ni avec le mal absolu ni avec l’inconscient dans sa totalité. Ainsi, ce qui est relégué dans l’ombre n’est pas seulement destructeur ; il peut s’agir également de potentialités non développées :
« Qualités enfantines ou primitives qui ne seraient nullement nuisibles si elles étaient reconnues. » (Jung, 1946/1990, OC X, §456)
L’acte de Schlemihl apparaît alors comme une externalisation dramatique d’un processus psychique : la dissociation d’une partie constitutive de la personnalité au profit de l’adaptation sociale et matérielle.
Persona, aliénation et inflation
En grandissant, nous façonnons simultanément une persona, un « masque social » qui constitue la contrepartie inversée de notre ombre et qui indique comment nous souhaitons être perçus au regard de notre perception des attentes extérieures. La persona nous sert à aborder les défis inévitables de l’existence, à performer, à exercer notre influence et, en fin de compte, à réussir « dans la vie ».
Au fil des années, cependant, si la confrontation avec l’ombre est constamment évitée, le risque est de développer une sur-identification à la persona. Au-delà des gains tangibles, la persona que nous construisons pour briller dans le monde peut alors prendre une importance telle qu’elle finit par remplacer la personne qui se trouve derrière le masque.
Si elle met l’accent sur l’efficacité et apporte du confort en nous protégeant du face-à-face avec nos contradictions et nos limites, la persona restreint également l’expression de la richesse unique de notre potentiel, de nos aspirations et de nos rêves, qui contribue à la substance même de notre humanité.
Lorsque l’ombre est niée, une forme d’incomplétude visible se développe, une étrangeté qui finit par perturber les relations avec autrui, et avec soi-même.
Le parcours de Schlemihl illustre clairement ce phénomène. Bien qu’enrichi matériellement, l’absence de son ombre l’empêche d’entretenir toute relation affective authentique, entraînant son aliénation sociale.
Dans l’un de ses passages devenus célèbres, Jung écrit :
« On ne devient pas éclairé en imaginant des figures de lumière, mais en rendant consciente l’obscurité. » (Jung, 1944/1993, OC XII, §126)
La tentative de supprimer l’ombre ou de la remplacer artificiellement échoue nécessairement. Elle ne peut ni être simulée ni marchandisée.
Milieu de vie et retour du refoulé
Il n’est pas rare que la confrontation avec l’ombre devienne particulièrement pressante dans la seconde moitié de la vie:
« Nous ne pouvons pas vivre l’après-midi de la vie selon le programme du matin. » (Jung, 1930/1989, OC VIII, §784)
Le « milieu de vie » confronte souvent le sujet à ce qui est resté inexprimé : désirs, affects, talents ou encore conflits non intégrés.
À la fin du conte de Chamisso, Schlemihl, confronté à la possibilité de récupérer son ombre au prix de son âme, refuse le pacte. Ce refus peut être compris comme un acte d’intégrité: l’âme — principe d’unité et de totalité — ne peut être sacrifiée sans perte radicale de sens.
Intégrer l’ombre : une diplomatie intérieure
L’intégration relève d’une négociation intérieure, d’une confrontation progressive avec les projections, les affects et les contenus oniriques.
Loin d’être éradiquée, l’ombre reconnue comme composante essentielle de la totalité psychique constitue un vecteur d’individuation.
Jung précise cependant :
« Il n’existe pas de technique généralement valable pour assimiler l’ombre (…) c’est toujours une affaire individuelle. » (Jung, 1955/1994, OC XIV, §514)
Conclusion
La rencontre entre le conte de Chamisso et l’ombre de Jung, bien que non explicitement formulée par ce dernier, révèle une convergence profonde : l’ombre agit et structure l’expérience humaine. Elle ne peut être supprimée ; elle ne peut qu’être intégrée.
L’ombre de Peter Schlemihl constitue une métaphore poétique et saisissante de l’ombre jungienne, cette part de soi cédée, refoulée, et dont l’absence rend le sujet ontologiquement et socialement incomplet.
Lorsque Peter Schlemihl vend son ombre contre une bourse d’or, il s’aliène ; autrement dit, il sacrifie une dimension constitutive de son être pour des gains matériels et sociaux, illustrant ainsi le refoulement de l’ombre dans la psychologie analytique jungienne. La quête de Schlemihl pour récupérer son ombre évoque alors le travail d’intégration de l’ombre, sans lequel le sujet demeure mutilé.
Dans le conte de Chamisso, nous pourrions encore affiner notre propos et suggérer que l’ombre signe la présence de la persona plutôt que celle de l’ombre elle-même… La disparition de l’ombre de Schlemihl illustre son désir d’acheter son intégration sociale grâce à une bourse qui lui procure la reconnaissance par la richesse, mais au prix de ce qui le rendait précisément réel aux yeux du monde et lui permettait d’y mener une existence matérielle. L’ombre de Schlemihl exprimerait ainsi la dialectique entre persona et ombre, condensée en un seul objet.
Finalement, le refus de Peter Schlemihl de sacrifier son âme marque une reconnaissance implicite de la primauté de l’intégrité intérieure sur les avantages matériels.
À l’ère contemporaine, où l’identité numérique et la mise en scène sociale semblent occuper une place toujours plus centrale dans nos vies, la question posée par Adelbert von Chamisso en 1814 demeure d’une actualité manifeste : que sommes-nous prêts à sacrifier de nous-mêmes, à vendre, pour réussir ?
Références
Agnel, A. (dir.). (2008). Dictionnaire Jung. Paris : Ellipses.
Chamisso, A. von. (2019). L’Étrange histoire de Peter Schlemihl. Paris : Gallimard. (Œuvre originale publiée en 1814)
Jung, C. G. (1989–2014). Œuvres complètes. Paris : Albin Michel.
— (1930/1989). Les Étapes de la vie. OC VIII.
— (1951/1989). Aion. OC IX/2.
— (1944/1993). Psychologie et alchimie. OC XII.
— (1946/1990). Civilisation en transition. OC X.
— (1955/1994). Mysterium Coniunctionis. OC XIV.
Jung, C. G. (1991). Ma vie. Souvenirs, rêves et pensées. Paris : Gallimard.
An English variation on this text is accessible here: https://fbagutti.medium.com/the-story-of-the-man-who-sold-his-shadow-to-the-devil-a-jungian-perspective-388ec77d040a?sk=b609f672d266bf76ed756c0a49bc3b8b
Frédéric Bagutti est psychologue, spécialisé dans le coaching de cadres et de dirigeants. Membre de la Fédération suisse des psychologues (FSP), de l’International Society for the Psychoanalytic Study of Organizations (ISPSO) et membre associé de l’Association for Coaching (AC), il accompagne des clients à l’international, en anglais et en français. Amateur de poésie contemporaine et de montres mécaniques anciennes, il vit à Genève avec son épouse.
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