đ«đ· Mots que je nâai pas dans la langue que je voudrais parler
Parfois, jâessaie de dire quelque chose, mais les phrases refusent de se former.
đ«đ· Mots que je nâai pas dans la langue que je voudrais parler
Parfois, jâessaie de dire quelque chose, mais les phrases refusent de se former.
Non pas par manque de mots, mais Ă cause de leur trop-plein. Ou â de leur inadĂ©quation.
Car ce que je veux dire nâexiste pas dans la langue que jâutilise au quotidien. Il nây a ni les terminaisons appropriĂ©es, ni les intonations, ni les silences. Cela ne tient pas dans la structure.
Ce que je porte en moi est en miettes. Déchiré. Comme un manuscrit auquel on aurait arraché une page sur deux.
En polonais, il me manque une tendresse qui ne serait pas enfantine.
En français, il me manque une brutalité qui ne serait pas tranchante.
En anglais, il me manque la honte. Cette honte tapie, banale, quotidienne.
Il y a des jours oĂč je me sens comme quelquâun qui aurait oubliĂ© son propre alphabet.
Quelquâun qui connaĂźt les langues, mais qui ne parvient pas Ă sâen servir pour dire ce qui fait vraiment mal. Parce que chaque mot prononcĂ© devient tout de suite trop concret, trop dur, trop figĂ©.
Et ce qui est en moi est inachevé.
Une ombre dâĂ©motion. Une demi-pensĂ©e. Un nĆud dans la gorge que je ne veux pas interprĂ©ter.
Je ne sais pas comment dire « reste », sans que cela sonne comme une supplique.
Je ne sais pas comment dire « pardon », sans que cela soit une condamnation de moi-mĂȘme.
Je ne sais pas comment dire « jâai peur de toi, mais je veux que tu sois là » â et je me demande mĂȘme si une langue a jamais Ă©tĂ© inventĂ©e pour dire de telles choses sans rougir.
Parfois, je me dis que câest peut-ĂȘtre pour cela que jâĂ©cris.
Parce que lâĂ©criture permet de parler au-delĂ des langues.
Elle permet de construire des mots Ă partir dâune atmosphĂšre, dâune odeur de vieille piĂšce, du bruit dâun ascenseur qui sâarrĂȘte un Ă©tage plus haut.
Ăcrire est mon traducteur.
Un traducteur du réel que je ne sais exprimer, vers un réel que je peux au moins décrire.
2.
Il y a des phrases que je nâai jamais dites.
Non pas parce que je ne le voulais pas â mais parce que je ne savais pas comment. Ou que je ne pouvais pas. Ou que jâignorais oĂč elles pourraient me mener.
Ces phrases vivent sous ma peau.
Elles se rappellent Ă moi quand quelquâun me regarde trop longtemps.
Quand on sâapproche un peu trop.
Quand on touche un endroit qui paraĂźt banal, mais qui devient soudain un passage vers un souvenir que je ne sais pas nommer.
Certaines de ces phrases sont faites de voyelles.
Dâautres â de souffle.
Ou de son absence.
Parfois, je dis tout autre chose que ce que je veux dire.
Au lieu de « ne me quitte pas », je dis « pars si tu veux ».
Au lieu de « jâai besoin de toi plus que dâhabitude », je dis « tout va bien ».
Au lieu de « reste cette nuit », je dis « tu dois sûrement avoir quelque chose demain matin ».
Ce qui sort de ma bouche nâest pas un mensonge.
Câest seulement une version maladroite de la vĂ©ritĂ© que jâessaie de protĂ©ger.
Jâai peur quâune vĂ©ritĂ© dite trop vite sâeffondre.
Ou que quelquâun ne la comprenne pas.
Le langage est un compromis.
Entre ce que tu ressens vraiment,
et ce que tu es prĂȘt Ă prononcer Ă haute voix.
Parfois aussi, câest le corps qui devient le porteur dâune langue que personne nâapprend Ă lâĂ©cole.
Je ne peux pas expliquer pourquoi je tremble parfois au premier contact.
Pourquoi je pose la main sur la poitrine de lâautre comme si câĂ©tait une priĂšre, et non un geste de tendresse.
Pourquoi je ferme les yeux quand quelquâun prononce mon prĂ©nom.
Ce ne sont pas des rĂ©actions que lâon peut rationaliser.
Ce sont des réponses.
à des questions posées il y a bien longtemps, et qui résonnent encore quelque part au fond de moi.
Peut-ĂȘtre que lâon apprend dâabord le langage du corps, avant celui des mots.
Ou peut-ĂȘtre que lâon nâapprend jamais vraiment Ă parler â on fait juste semblant de savoir ce quâon dit.
3.
Quand quelquâun mâenlace, je me tais le plus souvent.
Pas parce que je nâai rien Ă dire.
Bien au contraire â câest alors que mes pensĂ©es se bousculent le plus.
Mais je sais que je ne trouverai pas de mots pour elles.
Du moins pas maintenant. Peut-ĂȘtre jamais.
Parler de soi, câest parfois comme tenter de dĂ©crire le brouillard.
On peut parler de lâhumiditĂ© qui sâaccroche Ă la peau.
De la visibilité réduite.
Du fait que les sons deviennent feutrés.
Mais on ne peut pas en saisir lâessence â cette prĂ©sence insaisissable, partout et nulle part Ă la fois.
Il en va de mĂȘme pour mes sentiments.
Ils sont lĂ .
Mais leur présence ne se traduit pas toujours.
Quand je le regarde, je sais que je devrais dire quelque chose.
Quâil y a des moments qui rĂ©clament des mots.
« Je tâaime »,
« Jâai besoin de toi »,
« Je suis dĂ©solĂ© de ne pas toujours ĂȘtre là ».
Mais ces phrases ne franchissent pas ma gorge.
Non parce quâelles seraient fausses.
Parce quâelles sont trop finies.
Comme si elles nâĂ©taient pas de moi.
Comme si quelquâun me les avait Ă©crites sur un bout de papier, en mâimposant lâintonation correcte.
Mes sentiments sont chaotiques, inachevés, maladroits.
Alors au lieu de parler, je prépare du thé.
Je lui laisse des serviettes propres.
Je le couvre quand il sâendort sur le canapĂ©.
Et câest ainsi que je dis tout.
Câest un langage de gestes qui ne sera jamais consignĂ© dans un manuel de communication interpersonnelle.
Mais câest ma langue.
La seule que je connaisse assez pour y ĂȘtre vrai.
Et pourtant, une question me hante -
elle revient la nuit, quand le monde se tait,
mais pas mes pensées.
Est-ce quâil comprend ?
Est-ce quâil entend ces phrases sans voix ?
Est-ce quâil perçoit que dans ce silence se cache mon « je tâaime » ?
Car le silence nâest pas toujours un manque.
Parfois, câest la forme la plus pure de la prĂ©sence.
4.
Il y a des mots que jâĂ©vite,
alors que tout le monde semble les jeter sans hésiter.
Pas parce que je ne les comprends pas.
Je les comprends trop bien.
Câest pour cela quâils ne franchissent pas mes lĂšvres.
« Désir. »
« Relation. »
« Intimité. »
« Amour. »
Ce sont des mots trop lourds, comme gonflĂ©s dâattentes qui ne sont pas les miennes.
Leurs syllabes résonnent des échos de films, de publicités pour parfums, de podcasts de développement personnel, de citations Instagram.
Ils ne trouvent pas leur place en moi.
Ils nâont pas dâespace en moi.
Car mon dĂ©sir nâest ni lisse ni brillant.
Il est incertain, parfois crispé.
Parfois si subtil quâil en devient presque invisible.
Il se glisse dans des gestes infimes :
quand je lui redresse le col.
Ou dans le temps que je passe dans la cuisine pour ne pas le réveiller.
Une relation, pour moi, nâest pas un Ă©tat â mais une question quotidienne.
Non pas : « Est-ce quâon est ensemble ? »
Mais : « Est-ce que tu me choisis encore aujourdâhui ? »
Non pas : « Peut-on déjà planifier les vacances ? »
Mais : « Suis-je capable dâĂȘtre prĂšs de toi tout en restant prĂšs de moi-mĂȘme ? »
LâintimitĂ© ne signifie pas seulement les corps.
Câest ce moment oĂč quelquâun comprend que je me tais parce que je ne sais pas dire combien il compte.
Cet instant oĂč, au lieu de demander « quâest-ce qui ne va pas ? »,
quelquâun pose simplement la main sur ma nuque.
Et lâamourâŠ
Lâamour est le mot le plus difficile.
Parce quâil a Ă©tĂ© prononcĂ© par des personnes qui mâont blessĂ©.
Il a été crié juste avant que ne tombe le coup.
Il a été un chantage, jamais une déclaration.
VoilĂ pourquoi, quand je le ressens aujourdâhui â vrai, pur, doux -
je ne sais pas le nommer.
Je ne fais pas confiance Ă ce mot,
ce mot si souvent mal utilisé.
Alors peut-ĂȘtre quâau lieu de dire « je tâaime »,
je dirai :
« Reste encore un peu. »
Ou :
« Tu nâas pas besoin de parler. Sois lĂ , câest tout. »
Ou mĂȘme :
« Je ne sais pas ce que tu fais en moi, mais ça me fait du bien. »
Ce sont lĂ mes versions de lâamour.
Moins spectaculaires. Moins claires.
Mais vraies.
Si profondĂ©ment miennes que jâen ai presque honte.
5.
Autrefois, je voulais savoir dire « tout ».
Je voulais ĂȘtre de ceux qui nâont pas besoin dâĂ©crire leurs pensĂ©es,
parce que les mots leur suffisent.
Mais plus jâessayais,
plus le silence grandissait en moi.
Aujourdâhui, je sais que ce nâest pas une faiblesse.
Câest ma maniĂšre dâexister.
Je suis fait de fragments -
de moments inachevés,
de gestes sans légende,
de phrases qui se terminent Ă mi-chemin.
Je suis fait dâintentions, pas de dĂ©clarations.
De présence, pas de manifestes.
Je nâai pas de langue qui mâenglobe entiĂšrement.
Mais jâai des langues qui me protĂšgent.
Jâai le silence, doux comme une couverture.
Jâai un regard qui peut en dire plus quâun paragraphe.
Peut-ĂȘtre que je nâai pas besoin de dire « jâai besoin de toi ».
Peut-ĂȘtre que le fait de rester
pendant que tu te désagrÚges
suffit.
Peut-ĂȘtre que câest cela, ma langue -
la langue de la présence.
Et si un jour, je trouve des mots qui ne font pas mal,
si jâen fais une maison,
sâils viennent non pas de lâextĂ©rieur,
mais de lâintĂ©rieur -
alors je les dirai.
Mais seulement si tu écoutes,
non pas pour répondre,
mais pour rester prĂšs de moi un peu plus longtemps.
Car parfois, la langue que lâon cherche
nâest pas un ensemble de signes.
Mais une personne
qui nous comprend
sans virgules.
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