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đŸ‡«đŸ‡· Mots que je n’ai pas dans la langue que je voudrais parler

Parfois, j’essaie de dire quelque chose, mais les phrases refusent de se former.

Ɓukasz Ratajczak · 2025-09-22 07:01 · 0 claps · 6.4 min read
#essai #manque #intimité #langage #honte
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đŸ‡«đŸ‡· Mots que je n’ai pas dans la langue que je voudrais parler

Parfois, j’essaie de dire quelque chose, mais les phrases refusent de se former.

Non pas par manque de mots, mais Ă  cause de leur trop-plein. Ou — de leur inadĂ©quation.

Car ce que je veux dire n’existe pas dans la langue que j’utilise au quotidien. Il n’y a ni les terminaisons appropriĂ©es, ni les intonations, ni les silences. Cela ne tient pas dans la structure.

Ce que je porte en moi est en miettes. Déchiré. Comme un manuscrit auquel on aurait arraché une page sur deux.

En polonais, il me manque une tendresse qui ne serait pas enfantine.

En français, il me manque une brutalité qui ne serait pas tranchante.

En anglais, il me manque la honte. Cette honte tapie, banale, quotidienne.

Il y a des jours oĂč je me sens comme quelqu’un qui aurait oubliĂ© son propre alphabet.

Quelqu’un qui connaĂźt les langues, mais qui ne parvient pas Ă  s’en servir pour dire ce qui fait vraiment mal. Parce que chaque mot prononcĂ© devient tout de suite trop concret, trop dur, trop figĂ©.

Et ce qui est en moi est inachevé.

Une ombre d’émotion. Une demi-pensĂ©e. Un nƓud dans la gorge que je ne veux pas interprĂ©ter.

Je ne sais pas comment dire « reste », sans que cela sonne comme une supplique.

Je ne sais pas comment dire « pardon », sans que cela soit une condamnation de moi-mĂȘme.

Je ne sais pas comment dire « j’ai peur de toi, mais je veux que tu sois lĂ  » — et je me demande mĂȘme si une langue a jamais Ă©tĂ© inventĂ©e pour dire de telles choses sans rougir.

Parfois, je me dis que c’est peut-ĂȘtre pour cela que j’écris.

Parce que l’écriture permet de parler au-delĂ  des langues.

Elle permet de construire des mots Ă  partir d’une atmosphĂšre, d’une odeur de vieille piĂšce, du bruit d’un ascenseur qui s’arrĂȘte un Ă©tage plus haut.

Écrire est mon traducteur.

Un traducteur du réel que je ne sais exprimer, vers un réel que je peux au moins décrire.

2.

Il y a des phrases que je n’ai jamais dites.

Non pas parce que je ne le voulais pas — mais parce que je ne savais pas comment. Ou que je ne pouvais pas. Ou que j’ignorais oĂč elles pourraient me mener.

Ces phrases vivent sous ma peau.

Elles se rappellent à moi quand quelqu’un me regarde trop longtemps.

Quand on s’approche un peu trop.

Quand on touche un endroit qui paraĂźt banal, mais qui devient soudain un passage vers un souvenir que je ne sais pas nommer.

Certaines de ces phrases sont faites de voyelles.

D’autres — de souffle.

Ou de son absence.

Parfois, je dis tout autre chose que ce que je veux dire.

Au lieu de « ne me quitte pas », je dis « pars si tu veux ».

Au lieu de « j’ai besoin de toi plus que d’habitude », je dis « tout va bien ».

Au lieu de « reste cette nuit », je dis « tu dois sûrement avoir quelque chose demain matin ».

Ce qui sort de ma bouche n’est pas un mensonge.

C’est seulement une version maladroite de la vĂ©ritĂ© que j’essaie de protĂ©ger.

J’ai peur qu’une vĂ©ritĂ© dite trop vite s’effondre.

Ou que quelqu’un ne la comprenne pas.

Le langage est un compromis.

Entre ce que tu ressens vraiment,

et ce que tu es prĂȘt Ă  prononcer Ă  haute voix.

Parfois aussi, c’est le corps qui devient le porteur d’une langue que personne n’apprend Ă  l’école.

Je ne peux pas expliquer pourquoi je tremble parfois au premier contact.

Pourquoi je pose la main sur la poitrine de l’autre comme si c’était une priĂšre, et non un geste de tendresse.

Pourquoi je ferme les yeux quand quelqu’un prononce mon prĂ©nom.

Ce ne sont pas des rĂ©actions que l’on peut rationaliser.

Ce sont des réponses.

À des questions posĂ©es il y a bien longtemps, et qui rĂ©sonnent encore quelque part au fond de moi.

Peut-ĂȘtre que l’on apprend d’abord le langage du corps, avant celui des mots.

Ou peut-ĂȘtre que l’on n’apprend jamais vraiment Ă  parler — on fait juste semblant de savoir ce qu’on dit.

3.

Quand quelqu’un m’enlace, je me tais le plus souvent.

Pas parce que je n’ai rien à dire.

Bien au contraire — c’est alors que mes pensĂ©es se bousculent le plus.

Mais je sais que je ne trouverai pas de mots pour elles.

Du moins pas maintenant. Peut-ĂȘtre jamais.

Parler de soi, c’est parfois comme tenter de dĂ©crire le brouillard.

On peut parler de l’humiditĂ© qui s’accroche Ă  la peau.

De la visibilité réduite.

Du fait que les sons deviennent feutrés.

Mais on ne peut pas en saisir l’essence — cette prĂ©sence insaisissable, partout et nulle part Ă  la fois.

Il en va de mĂȘme pour mes sentiments.

Ils sont lĂ .

Mais leur présence ne se traduit pas toujours.

Quand je le regarde, je sais que je devrais dire quelque chose.

Qu’il y a des moments qui rĂ©clament des mots.

« Je t’aime »,

« J’ai besoin de toi »,

« Je suis dĂ©solĂ© de ne pas toujours ĂȘtre lĂ  ».

Mais ces phrases ne franchissent pas ma gorge.

Non parce qu’elles seraient fausses.

Parce qu’elles sont trop finies.

Comme si elles n’étaient pas de moi.

Comme si quelqu’un me les avait Ă©crites sur un bout de papier, en m’imposant l’intonation correcte.

Mes sentiments sont chaotiques, inachevés, maladroits.

Alors au lieu de parler, je prépare du thé.

Je lui laisse des serviettes propres.

Je le couvre quand il s’endort sur le canapĂ©.

Et c’est ainsi que je dis tout.

C’est un langage de gestes qui ne sera jamais consignĂ© dans un manuel de communication interpersonnelle.

Mais c’est ma langue.

La seule que je connaisse assez pour y ĂȘtre vrai.

Et pourtant, une question me hante -

elle revient la nuit, quand le monde se tait,

mais pas mes pensées.

Est-ce qu’il comprend ?

Est-ce qu’il entend ces phrases sans voix ?

Est-ce qu’il perçoit que dans ce silence se cache mon « je t’aime » ?

Car le silence n’est pas toujours un manque.

Parfois, c’est la forme la plus pure de la prĂ©sence.

4.

Il y a des mots que j’évite,

alors que tout le monde semble les jeter sans hésiter.

Pas parce que je ne les comprends pas.

Je les comprends trop bien.

C’est pour cela qu’ils ne franchissent pas mes lùvres.

« Désir. »

« Relation. »

« Intimité. »

« Amour. »

Ce sont des mots trop lourds, comme gonflĂ©s d’attentes qui ne sont pas les miennes.

Leurs syllabes résonnent des échos de films, de publicités pour parfums, de podcasts de développement personnel, de citations Instagram.

Ils ne trouvent pas leur place en moi.

Ils n’ont pas d’espace en moi.

Car mon dĂ©sir n’est ni lisse ni brillant.

Il est incertain, parfois crispé.

Parfois si subtil qu’il en devient presque invisible.

Il se glisse dans des gestes infimes :

quand je lui redresse le col.

Ou dans le temps que je passe dans la cuisine pour ne pas le réveiller.

Une relation, pour moi, n’est pas un Ă©tat — mais une question quotidienne.

Non pas : « Est-ce qu’on est ensemble ? »

Mais : « Est-ce que tu me choisis encore aujourd’hui ? »

Non pas : « Peut-on déjà planifier les vacances ? »

Mais : « Suis-je capable d’ĂȘtre prĂšs de toi tout en restant prĂšs de moi-mĂȘme ? »

L’intimitĂ© ne signifie pas seulement les corps.

C’est ce moment oĂč quelqu’un comprend que je me tais parce que je ne sais pas dire combien il compte.

Cet instant oĂč, au lieu de demander « qu’est-ce qui ne va pas ? »,

quelqu’un pose simplement la main sur ma nuque.

Et l’amour


L’amour est le mot le plus difficile.

Parce qu’il a Ă©tĂ© prononcĂ© par des personnes qui m’ont blessĂ©.

Il a été crié juste avant que ne tombe le coup.

Il a été un chantage, jamais une déclaration.

Voilà pourquoi, quand je le ressens aujourd’hui — vrai, pur, doux -

je ne sais pas le nommer.

Je ne fais pas confiance Ă  ce mot,

ce mot si souvent mal utilisé.

Alors peut-ĂȘtre qu’au lieu de dire « je t’aime »,

je dirai :

« Reste encore un peu. »

Ou :

« Tu n’as pas besoin de parler. Sois lĂ , c’est tout. »

Ou mĂȘme :

« Je ne sais pas ce que tu fais en moi, mais ça me fait du bien. »

Ce sont là mes versions de l’amour.

Moins spectaculaires. Moins claires.

Mais vraies.

Si profondĂ©ment miennes que j’en ai presque honte.

5.

Autrefois, je voulais savoir dire « tout ».

Je voulais ĂȘtre de ceux qui n’ont pas besoin d’écrire leurs pensĂ©es,

parce que les mots leur suffisent.

Mais plus j’essayais,

plus le silence grandissait en moi.

Aujourd’hui, je sais que ce n’est pas une faiblesse.

C’est ma maniùre d’exister.

Je suis fait de fragments -

de moments inachevés,

de gestes sans légende,

de phrases qui se terminent Ă  mi-chemin.

Je suis fait d’intentions, pas de dĂ©clarations.

De présence, pas de manifestes.

Je n’ai pas de langue qui m’englobe entiùrement.

Mais j’ai des langues qui me protùgent.

J’ai le silence, doux comme une couverture.

J’ai un regard qui peut en dire plus qu’un paragraphe.

Peut-ĂȘtre que je n’ai pas besoin de dire « j’ai besoin de toi ».

Peut-ĂȘtre que le fait de rester

pendant que tu te désagrÚges

suffit.

Peut-ĂȘtre que c’est cela, ma langue -

la langue de la présence.

Et si un jour, je trouve des mots qui ne font pas mal,

si j’en fais une maison,

s’ils viennent non pas de l’extĂ©rieur,

mais de l’intĂ©rieur -

alors je les dirai.

Mais seulement si tu écoutes,

non pas pour répondre,

mais pour rester prĂšs de moi un peu plus longtemps.

Car parfois, la langue que l’on cherche

n’est pas un ensemble de signes.

Mais une personne

qui nous comprend

sans virgules.


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