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đŸ‡«đŸ‡· Conversation tue avec ma mĂšre

Entre autres : les voix que je n’ai pas eues | 11

Ɓukasz Ratajczak · 2026-03-06 08:01 · 0 claps · 6.8 min read
#essai #identité #maternité #silence #amour
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đŸ‡«đŸ‡· Conversation tue avec ma mĂšre

Entre autres : les voix que je n’ai pas eues | 11

1 | Comment dire « je t’aime » sans le dire

C’était l’un de ces aprĂšs-midis oĂč le monde s’adoucit entre le dĂ©jeuner et le crĂ©puscule.

Dans la cuisine — l’odeur du bouillon frĂ©missant, ce glouglou tendre qui, depuis des annĂ©es, bat comme un mĂ©tronome domestique.

On épluchait des pommes de terre.

Elle, assise à la table, dans un tablier taché de café.

Moi, de l’autre cĂŽtĂ©, avec un couteau qui glissait lĂ©gĂšrement entre mes doigts Ă  chaque geste.

À la tĂ©lĂ© — un reportage.

Sur une fille qui avait été un garçon.

Ou peut-ĂȘtre l’inverse.

Je ne sais plus.

Je me souviens seulement du moment oĂč le mot « transidentitĂ© » a Ă©tĂ© prononcĂ© –

et oĂč ma mĂšre s’est tue encore plus qu’avant.

Les pommes de terre heurtaient le fond du saladier.

On aurait dit qu’une aiguille sonore se plantait dans le silence tendu.

Son souffle s’alourdissait.

Mais aucun mot n’est venu.

C’était un de ces dialogues sans dictionnaire.

Un échange de corps.

De rythmes de mains.

De pelures de peau.

La cuisine était notre langue.

Éplucher — un geste de soin.

Se taire — un synonyme de tout ce qu’on n’arrivait pas à se dire.

Depuis toujours, je savais que le mot « je t’aime » ne franchissait jamais nos lĂšvres.

Il se cachait dans le boutonnage des manteaux d’hiver.

Dans les draps propres laissés pour moi quand je rentrais de la fac.

Dans ce « tu veux un autre pancake ? » prononcĂ© d’un ton qui masquait un autre :

« es-tu heureux ? »

Mais lĂ , Ă  cette table, pour la premiĂšre fois, j’ai compris que « je t’aime » pouvait aussi signifier :

– Je ne te comprends pas.

– Je ne sais pas comment te parler.

– J’ai peur de mal faire.

Audre Lorde a écrit que le silence ne nous protÚge pas de la souffrance.

Mais peut-ĂȘtre qu’il protĂšge parfois de blesser ceux qu’on aime
 maladroitement.

Nous n’avions pas de langue commune.

Mais nous avions les gestes.

Et cela suffisait.

Un temps.

2 | Les déjeuners du dimanche, faits de silence

Il y avait quelque chose de rituel dans ces dimanches-lĂ .

La table, recouverte d’une toile cirĂ©e aux fleurs bleues, collait Ă  l’avant-bras si l’on restait immobile trop longtemps.

Le bouillon, avec sa feuille de laurier, sentait l’enfance –

et une tension jamais nommée.

Les assiettes Ă©taient toujours disposĂ©es de la mĂȘme maniĂšre :

creuse, plate, petite pour la compote.

Et ma mĂšre — s’affairait avec une prĂ©cision mĂ©canique.

Elle savait oĂč tout devait ĂȘtre.

OĂč poser le couteau.

OĂč moi, je devais m’asseoir.

C’est dans ces moments de cuisine qu’il se passait le plus –

justement quand il ne se passait rien.

Entre la pose de la marmite et l’extinction du gaz,

entre l’égouttage des pommes de terre et le jet des pelures –

notre histoire se tissait de microgestes.

Les déjeuners du dimanche formaient une scÚne.

Mais sans accessoires, sans dialogues.

Un monodrame corporel –

oĂč les corps s’évitaient,

sans se toucher,

tout en sachant tout de leur présence.

Quand j’y repense aujourd’hui, je vois que la cuisine n’était pas un espace domestique.

C’était un lieu de tension.

Une architecture chorĂ©graphique de l’émotion,

oĂč chaque mouvement avait son sens.

La force avec laquelle elle posait la bouilloire.

La durĂ©e de ses silences devant la fenĂȘtre.

Le fait qu’elle te resserve — ou se contente de demander, sans attendre de rĂ©ponse.

Dans cette cuisine, personne ne disait : « j’ai du mal ».

Mais on le disait avec les yeux.

Avec la fatigue.

Avec ce silence qui se répandait entre le bol de cornichons et la tartine beurrée.

Maggie Nelson a Ă©crit que ce qui n’est pas nommĂ© ne disparaĂźt pas –

ça s’enfonce plus profondĂ©ment.

Et sans doute que notre relation a fait ainsi :

elle s’est logĂ©e dans les muscles du visage,

dans les suspensions de voix,

dans ces secondes de regard un peu trop longues,

qui n’expliquaient rien,

mais disaient tout.

Je suis toujours revenu Ă  cette cuisine.

À cette table.

À cette maniùre de disposer les assiettes.

Comme si là — dans ce lieu –

quelque chose pouvait un jour ĂȘtre entendu,

mĂȘme si jamais prononcĂ©.

Comme si un geste pouvait suffire Ă  poser une question.

Et qu’une rĂ©ponse pouvait arriver en forme de thĂ© servi.

Mais mĂȘme le thĂ© peut brĂ»ler.

3 | Ce que j’aurais voulu entendre — et que tu n’as jamais dit

Mais qu’est-ce que j’espĂ©rais, au fond ?

Que tu me regardes dans les yeux pour dire :

« Je sais. Et rien de cela n’est anodin. »

Que tu demandes :

« C’est comment, aimer un garçon ? » –

non par curiosité,

mais avec une tendresse prĂȘte Ă  changer le ton de toute une vie ?

Que tu retires ton tablier –

celui qui sentait toujours l’oignon frit et la fatigue douce –

et que tu t’avances vers moi,

non pour dire : « Tu sais que c’est difficile pour moi
 »,

mais pour dire quelque chose sans barriĂšre.

Je voulais que tu ne t’adresses pas à moi comme à un enfant,

ni comme à ton fils, ton Ɓukaszek,

mais comme Ă  une personne

qui n’attend pas d’ĂȘtre acceptĂ©e,

mais reconnue.

Je voulais un signe que ma vie

n’a pas Ă  ĂȘtre tolĂ©rĂ©e,

mais éprouvée avec moi.

Mais tu ne l’as jamais dit.

À la place, il y avait ces questions :

– Comment s’est passĂ©e l’école ?

– Tu n’as encore rien mangĂ© ce matin ?

– Et
 tu comptes faire quoi, ensuite ?

Des questions polies.

Inoffensives.

Inoffensives au point d’ĂȘtre indiffĂ©rentes.

Des questions qui ne blessent pas,

mais ne touchent pas non plus.

Le silence de ta voix

a toujours été pour moi une forme de mur.

Ni hostile.

Ni froid.

Mais impénétrable.

Parfois, je me dis que j’aurais prĂ©fĂ©rĂ© une dispute.

Un cri.

Une explosion.

Car alors, quelque chose se passe –

quelque chose se brise.

Mais chez nous, tout flottait dans une suspension constante.

Jamais tu n’as dit :

« Je ne suis pas d’accord. »

Jamais tu n’as dit :

« Je suis fiÚre. »

Et c’est peut-ĂȘtre ça qui faisait le plus mal :

ta neutralité courtoise.

Comme si tu étais toujours sur le qui-vive,

refusant de prendre position,

de peur de me blesser.

Mais c’est justement ça –

ne pas te situer,

ne pas prendre place dans notre Ă©change –

qui me faisait me sentir invisible.

Est-ce ainsi qu’on aime, dans ta langue ?

N’aime-t-on que par omission,

de peur de dire trop ?

Je sais que tu n’es pas de celles qui parlent Ă  la lĂ©gĂšre.

Mais parfois, la tendresse doit ĂȘtre inconfortable.

Parfois, elle est un risque.

Il faut oser pour que l’autre sache qu’on le voit.

Et moi, je voulais ĂȘtre vu.

Je voulais entendre :

« Je ne comprends pas tout.

Mais je veux ĂȘtre lĂ .

Avec toi. »

À la place, j’entendais

le tintement d’une cuillùre

contre la paroi d’une tasse.

4 | Toute mĂšre ne sait pas parler — mais peut-ĂȘtre sait-elle Ă©couter, mĂȘme si ce n’est pas encore le moment

Je ne t’en veux plus, maman.

Mais je n’ai pas non plus d’histoire toute faite

qui pourrait t’absoudre.

Tu as toujours rĂ©pĂ©tĂ© qu’il fallait ĂȘtre une personne bien.

Aider les autres.

Être bon.

Ne pas faire de vagues.

Tu ne disais pas cela avec conviction –

mais comme on récite un héritage.

Celui d’une lignĂ©e de femmes

qui ont porté sur leurs épaules des maisons entiÚres,

et des villages d’incomprĂ©hensions

qu’il fallait bien, d’une maniĂšre ou d’une autre, rĂ©duire au silence.

Je me souviens de ta voix quand tu me lisais des contes.

Toujours douce.

Toujours un peu serrée dans la gorge.

Non pas parce que tu ne voulais pas parler –

mais parce que personne ne t’avait appris

qu’on pouvait parler à pleine voix.

Parler de soi.

De ses besoins.

Parler des autres –

comme s’ils pouvaient vraiment entendre.

Je ne sais pas si aujourd’hui, aprĂšs toutes ces annĂ©es,

je te dirais tout.

Peut-ĂȘtre que je n’en ai plus besoin.

Parce que peut-ĂȘtre qu’une conversation

ce n’est pas seulement un Ă©change de phrases.

C’est aussi rester là,

Ă  cĂŽtĂ© de quelqu’un qui se tait –

et ne pas fuir cet endroit.

Peut-ĂȘtre qu’une conversation,

c’est ĂȘtre dans la cuisine

pendant qu’on Ă©pluche les pommes de terre,

et ne pas dire :

« Tu sais que je suis avec un garçon ? »,

mais plutĂŽt :

« Tu veux que je t’aide ? » –

et entendre :

« Oui. »

Peut-ĂȘtre que tu es une mĂšre qui ne sait pas parler.

Mais tu sais écouter.

À ton rythme.

À ton moment.

Dans ton silence.

Et peut-ĂȘtre qu’un jour,

tu allumeras la radio,

et quelqu’un y parlera de l’amour entre deux garçons, à Marseille –

et peut-ĂȘtre que tu ne zapperas pas.

Peut-ĂȘtre que tu resteras.

Peut-ĂȘtre que tu Ă©couteras.

Jusqu’au bout.

Je ne sais pas si ça suffira.

Mais je sais que c’est dĂ©jĂ  quelque chose.

Parce que parfois,

la plus grande révolution,

ce n’est pas un mot.

C’est une prĂ©sence

ininterrompue.

đŸ‡«đŸ‡· À la lectrice, au lecteur francophone

Chers lecteurs,

Ce texte est nĂ© dans la langue polonaise — une langue oĂč l’amour, parfois, ne se dit pas, mais se devine.

Dans de nombreuses familles, particuliĂšrement dans les milieux populaires ou ruraux d’Europe centrale et de l’Est, les sentiments ne s’énoncent que rarement. Ils s’expriment par les gestes, par la prĂ©sence, par le soin discret et par un silence plein d’intention.

Ainsi, les mots tels que « je t’aime », « je suis fier de toi » ou « je te vois tel que tu es » peuvent ĂȘtre absents — sans que cela signifie leur nĂ©gation.

Le récit que vous tenez entre vos mains raconte cet espace fragile entre les choses dites et tues, entre la mémoire corporelle et les phrases suspendues.

La cuisine, les pommes de terre Ă©pluchĂ©es, le bouillon dominical, la table cirĂ©e : ce sont autant de symboles ancrĂ©s dans une culture domestique trĂšs spĂ©cifique, ici transposĂ©s non pour ĂȘtre exotisĂ©s, mais pour ĂȘtre ressentis.

Le narrateur ne cherche pas Ă  accuser, mais Ă  comprendre.

Il parle depuis la France — oĂč il vit aujourd’hui avec l’homme qu’il aime — mais il tend la main vers une mĂšre restĂ©e dans une autre langue, une autre Ă©poque, une autre façon d’exister.

Ce texte est une conversation qui n’a jamais eu lieu, mais qui existe quand mĂȘme.

Et si vous entendez, au fil de votre lecture, non seulement les mots mais aussi leurs silences — alors cette voix, enfin, aura Ă©tĂ© reçue.

– Ɓ.R.


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