đ«đ· Conversation tue avec ma mĂšre
Entre autres : les voix que je nâai pas eues | 11
đ«đ· Conversation tue avec ma mĂšre
Entre autres : les voix que je nâai pas eues | 11
1 | Comment dire « je tâaime » sans le dire
CâĂ©tait lâun de ces aprĂšs-midis oĂč le monde sâadoucit entre le dĂ©jeuner et le crĂ©puscule.
Dans la cuisine â lâodeur du bouillon frĂ©missant, ce glouglou tendre qui, depuis des annĂ©es, bat comme un mĂ©tronome domestique.
On épluchait des pommes de terre.
Elle, assise à la table, dans un tablier taché de café.
Moi, de lâautre cĂŽtĂ©, avec un couteau qui glissait lĂ©gĂšrement entre mes doigts Ă chaque geste.
Ă la tĂ©lĂ© â un reportage.
Sur une fille qui avait été un garçon.
Ou peut-ĂȘtre lâinverse.
Je ne sais plus.
Je me souviens seulement du moment oĂč le mot « transidentitĂ© » a Ă©tĂ© prononcĂ© â
et oĂč ma mĂšre sâest tue encore plus quâavant.
Les pommes de terre heurtaient le fond du saladier.
On aurait dit quâune aiguille sonore se plantait dans le silence tendu.
Son souffle sâalourdissait.
Mais aucun mot nâest venu.
CâĂ©tait un de ces dialogues sans dictionnaire.
Un échange de corps.
De rythmes de mains.
De pelures de peau.
La cuisine était notre langue.
Ăplucher â un geste de soin.
Se taire â un synonyme de tout ce quâon nâarrivait pas Ă se dire.
Depuis toujours, je savais que le mot « je tâaime » ne franchissait jamais nos lĂšvres.
Il se cachait dans le boutonnage des manteaux dâhiver.
Dans les draps propres laissés pour moi quand je rentrais de la fac.
Dans ce « tu veux un autre pancake ? » prononcĂ© dâun ton qui masquait un autre :
« es-tu heureux ? »
Mais lĂ , Ă cette table, pour la premiĂšre fois, jâai compris que « je tâaime » pouvait aussi signifier :
â Je ne te comprends pas.
â Je ne sais pas comment te parler.
â Jâai peur de mal faire.
Audre Lorde a écrit que le silence ne nous protÚge pas de la souffrance.
Mais peut-ĂȘtre quâil protĂšge parfois de blesser ceux quâon aime⊠maladroitement.
Nous nâavions pas de langue commune.
Mais nous avions les gestes.
Et cela suffisait.
Un temps.
2 | Les déjeuners du dimanche, faits de silence
Il y avait quelque chose de rituel dans ces dimanches-lĂ .
La table, recouverte dâune toile cirĂ©e aux fleurs bleues, collait Ă lâavant-bras si lâon restait immobile trop longtemps.
Le bouillon, avec sa feuille de laurier, sentait lâenfance â
et une tension jamais nommée.
Les assiettes Ă©taient toujours disposĂ©es de la mĂȘme maniĂšre :
creuse, plate, petite pour la compote.
Et ma mĂšre â sâaffairait avec une prĂ©cision mĂ©canique.
Elle savait oĂč tout devait ĂȘtre.
OĂč poser le couteau.
OĂč moi, je devais mâasseoir.
Câest dans ces moments de cuisine quâil se passait le plus â
justement quand il ne se passait rien.
Entre la pose de la marmite et lâextinction du gaz,
entre lâĂ©gouttage des pommes de terre et le jet des pelures â
notre histoire se tissait de microgestes.
Les déjeuners du dimanche formaient une scÚne.
Mais sans accessoires, sans dialogues.
Un monodrame corporel â
oĂč les corps sâĂ©vitaient,
sans se toucher,
tout en sachant tout de leur présence.
Quand jây repense aujourdâhui, je vois que la cuisine nâĂ©tait pas un espace domestique.
CâĂ©tait un lieu de tension.
Une architecture chorĂ©graphique de lâĂ©motion,
oĂč chaque mouvement avait son sens.
La force avec laquelle elle posait la bouilloire.
La durĂ©e de ses silences devant la fenĂȘtre.
Le fait quâelle te resserve â ou se contente de demander, sans attendre de rĂ©ponse.
Dans cette cuisine, personne ne disait : « jâai du mal ».
Mais on le disait avec les yeux.
Avec la fatigue.
Avec ce silence qui se répandait entre le bol de cornichons et la tartine beurrée.
Maggie Nelson a Ă©crit que ce qui nâest pas nommĂ© ne disparaĂźt pas â
ça sâenfonce plus profondĂ©ment.
Et sans doute que notre relation a fait ainsi :
elle sâest logĂ©e dans les muscles du visage,
dans les suspensions de voix,
dans ces secondes de regard un peu trop longues,
qui nâexpliquaient rien,
mais disaient tout.
Je suis toujours revenu Ă cette cuisine.
Ă cette table.
Ă cette maniĂšre de disposer les assiettes.
Comme si lĂ â dans ce lieu â
quelque chose pouvait un jour ĂȘtre entendu,
mĂȘme si jamais prononcĂ©.
Comme si un geste pouvait suffire Ă poser une question.
Et quâune rĂ©ponse pouvait arriver en forme de thĂ© servi.
Mais mĂȘme le thĂ© peut brĂ»ler.
3 | Ce que jâaurais voulu entendre â et que tu nâas jamais dit
Mais quâest-ce que jâespĂ©rais, au fond ?
Que tu me regardes dans les yeux pour dire :
« Je sais. Et rien de cela nâest anodin. »
Que tu demandes :
« Câest comment, aimer un garçon ? » â
non par curiosité,
mais avec une tendresse prĂȘte Ă changer le ton de toute une vie ?
Que tu retires ton tablier â
celui qui sentait toujours lâoignon frit et la fatigue douce â
et que tu tâavances vers moi,
non pour dire : « Tu sais que câest difficile pour moi⊠»,
mais pour dire quelque chose sans barriĂšre.
Je voulais que tu ne tâadresses pas Ă moi comme Ă un enfant,
ni comme Ă ton fils, ton Ćukaszek,
mais comme Ă une personne
qui nâattend pas dâĂȘtre acceptĂ©e,
mais reconnue.
Je voulais un signe que ma vie
nâa pas Ă ĂȘtre tolĂ©rĂ©e,
mais éprouvée avec moi.
Mais tu ne lâas jamais dit.
Ă la place, il y avait ces questions :
â Comment sâest passĂ©e lâĂ©cole ?
â Tu nâas encore rien mangĂ© ce matin ?
â Et⊠tu comptes faire quoi, ensuite ?
Des questions polies.
Inoffensives.
Inoffensives au point dâĂȘtre indiffĂ©rentes.
Des questions qui ne blessent pas,
mais ne touchent pas non plus.
Le silence de ta voix
a toujours été pour moi une forme de mur.
Ni hostile.
Ni froid.
Mais impénétrable.
Parfois, je me dis que jâaurais prĂ©fĂ©rĂ© une dispute.
Un cri.
Une explosion.
Car alors, quelque chose se passe â
quelque chose se brise.
Mais chez nous, tout flottait dans une suspension constante.
Jamais tu nâas dit :
« Je ne suis pas dâaccord. »
Jamais tu nâas dit :
« Je suis fiÚre. »
Et câest peut-ĂȘtre ça qui faisait le plus mal :
ta neutralité courtoise.
Comme si tu étais toujours sur le qui-vive,
refusant de prendre position,
de peur de me blesser.
Mais câest justement ça â
ne pas te situer,
ne pas prendre place dans notre Ă©change â
qui me faisait me sentir invisible.
Est-ce ainsi quâon aime, dans ta langue ?
Nâaime-t-on que par omission,
de peur de dire trop ?
Je sais que tu nâes pas de celles qui parlent Ă la lĂ©gĂšre.
Mais parfois, la tendresse doit ĂȘtre inconfortable.
Parfois, elle est un risque.
Il faut oser pour que lâautre sache quâon le voit.
Et moi, je voulais ĂȘtre vu.
Je voulais entendre :
« Je ne comprends pas tout.
Mais je veux ĂȘtre lĂ .
Avec toi. »
Ă la place, jâentendais
le tintement dâune cuillĂšre
contre la paroi dâune tasse.
4 | Toute mĂšre ne sait pas parler â mais peut-ĂȘtre sait-elle Ă©couter, mĂȘme si ce nâest pas encore le moment
Je ne tâen veux plus, maman.
Mais je nâai pas non plus dâhistoire toute faite
qui pourrait tâabsoudre.
Tu as toujours rĂ©pĂ©tĂ© quâil fallait ĂȘtre une personne bien.
Aider les autres.
Ătre bon.
Ne pas faire de vagues.
Tu ne disais pas cela avec conviction â
mais comme on récite un héritage.
Celui dâune lignĂ©e de femmes
qui ont porté sur leurs épaules des maisons entiÚres,
et des villages dâincomprĂ©hensions
quâil fallait bien, dâune maniĂšre ou dâune autre, rĂ©duire au silence.
Je me souviens de ta voix quand tu me lisais des contes.
Toujours douce.
Toujours un peu serrée dans la gorge.
Non pas parce que tu ne voulais pas parler â
mais parce que personne ne tâavait appris
quâon pouvait parler Ă pleine voix.
Parler de soi.
De ses besoins.
Parler des autres â
comme sâils pouvaient vraiment entendre.
Je ne sais pas si aujourdâhui, aprĂšs toutes ces annĂ©es,
je te dirais tout.
Peut-ĂȘtre que je nâen ai plus besoin.
Parce que peut-ĂȘtre quâune conversation
ce nâest pas seulement un Ă©change de phrases.
Câest aussi rester lĂ ,
Ă cĂŽtĂ© de quelquâun qui se tait â
et ne pas fuir cet endroit.
Peut-ĂȘtre quâune conversation,
câest ĂȘtre dans la cuisine
pendant quâon Ă©pluche les pommes de terre,
et ne pas dire :
« Tu sais que je suis avec un garçon ? »,
mais plutĂŽt :
« Tu veux que je tâaide ? » â
et entendre :
« Oui. »
Peut-ĂȘtre que tu es une mĂšre qui ne sait pas parler.
Mais tu sais écouter.
Ă ton rythme.
Ă ton moment.
Dans ton silence.
Et peut-ĂȘtre quâun jour,
tu allumeras la radio,
et quelquâun y parlera de lâamour entre deux garçons, Ă Marseille â
et peut-ĂȘtre que tu ne zapperas pas.
Peut-ĂȘtre que tu resteras.
Peut-ĂȘtre que tu Ă©couteras.
Jusquâau bout.
Je ne sais pas si ça suffira.
Mais je sais que câest dĂ©jĂ quelque chose.
Parce que parfois,
la plus grande révolution,
ce nâest pas un mot.
Câest une prĂ©sence
ininterrompue.
đ«đ· Ă la lectrice, au lecteur francophone
Chers lecteurs,
Ce texte est nĂ© dans la langue polonaise â une langue oĂč lâamour, parfois, ne se dit pas, mais se devine.
Dans de nombreuses familles, particuliĂšrement dans les milieux populaires ou ruraux dâEurope centrale et de lâEst, les sentiments ne sâĂ©noncent que rarement. Ils sâexpriment par les gestes, par la prĂ©sence, par le soin discret et par un silence plein dâintention.
Ainsi, les mots tels que « je tâaime », « je suis fier de toi » ou « je te vois tel que tu es » peuvent ĂȘtre absents â sans que cela signifie leur nĂ©gation.
Le récit que vous tenez entre vos mains raconte cet espace fragile entre les choses dites et tues, entre la mémoire corporelle et les phrases suspendues.
La cuisine, les pommes de terre Ă©pluchĂ©es, le bouillon dominical, la table cirĂ©e : ce sont autant de symboles ancrĂ©s dans une culture domestique trĂšs spĂ©cifique, ici transposĂ©s non pour ĂȘtre exotisĂ©s, mais pour ĂȘtre ressentis.
Le narrateur ne cherche pas Ă accuser, mais Ă comprendre.
Il parle depuis la France â oĂč il vit aujourdâhui avec lâhomme quâil aime â mais il tend la main vers une mĂšre restĂ©e dans une autre langue, une autre Ă©poque, une autre façon dâexister.
Ce texte est une conversation qui nâa jamais eu lieu, mais qui existe quand mĂȘme.
Et si vous entendez, au fil de votre lecture, non seulement les mots mais aussi leurs silences â alors cette voix, enfin, aura Ă©tĂ© reçue.
â Ć.R.
ë©íë°ìŽí°
- post_id
- f37f2a1cd4fe
- slug
- conversation-tue-avec-ma-mĂšre-f37f2a1cd4fe
- url
- https://medium.com/@lukasz.er/conversation-tue-avec-ma-m%C3%A8re-f37f2a1cd4fe
- canonical_url
- https://medium.com/@lukasz.er/conversation-tue-avec-ma-m%C3%A8re-f37f2a1cd4fe
- author_url
- https://medium.com/@lukasz.er
- status
- ok
- fetched_at
- 2026-07-08 21:20:17