#LEADERS — Grande conversation avec Laurent Moisson, Cofondateur des Forces Françaises de…
« On est une machine à marquer des buts contre notre camp »
#LEADERS — Grande conversation avec Laurent Moisson, Cofondateur des Forces Françaises de l’Industrie (FFI)

« On est une machine à marquer des buts contre notre camp »
Aujourd’hui j’ai la chance d’interviewer mon ami Laurent MOISSON sur un sujet qui me tient particulièrement à cœur : la trajectoire industrielle de la France et donc de l’Europe.
Laurent est un entrepreneur en série, investisseur et conférencier engagé au cœur des enjeux de souveraineté économique et de réindustrialisation. Cofondateur des Forces Françaises de l’Industrie (FFI) aux côtés de figures comme Gilles Attaf, il œuvre activement à reconnecter investisseurs, industriels et décideurs publics pour accélérer le renouveau productif français.
Formé à l’histoire et passionné par les dynamiques de pouvoir et d’influence, il développe une lecture singulière des transformations économiques contemporaines, à la croisée de la stratégie, de la culture et de la géopolitique.
Auteur de plusieurs ouvrages, dont Contes et légendes de la réindustrialisation (qui vient de sortir), il s’impose comme une voix originale du débat public, capable de bousculer les idées reçues. À travers ses conférences et ses écrits, il défend une conviction forte : sans réhabilitation du “faire” et du pragmatisme, aucune puissance durable n’est possible.
Dans un moment où la réindustrialisation est redevenue un sujet central — entre tensions géopolitiques, dépendances critiques et retour du réel — Laurent Moisson propose une lecture radicalement différente. Moins économique que culturelle. Moins technique que systémique.
Dans Contes et légendes de la réindustrialisation, il déconstruit les illusions collectives françaises avec une grille d’analyse qui mêle histoire, économie et psychologie sociale.
Propos recueillis par Nicolas Jambin.

Laurent Moisson
« Le pouvoir ne repose pas seulement sur la contrainte, mais sur l’influence »
Nicolas JAMBIN : Ton livre arrive dans un moment particulier. Tout le monde parle de réindustrialisation. Qu’est-ce qui t’a poussé à écrire ce livre maintenant ?
Laurent MOISSON : Ce n’est pas vraiment lié à l’actualité, même si elle accélère les choses. C’est plutôt une continuité dans mon travail. Depuis plusieurs années, j’essaie de comprendre comment fonctionnent les sociétés humaines, et plus précisément comment s’exerce le pouvoir.
On a tendance à le réduire à trois leviers classiques : la force, le statut et l’argent. Mais il y en a un quatrième qui est absolument fondamental, et qui est largement sous-estimé, c’est l’influence.
C’est-à-dire la capacité à faire en sorte que quelqu’un adopte un comportement sans contrainte directe, sans incitation financière explicite, sans autorité formelle. Et ça, c’est fascinant parce que ça structure absolument tout : la politique, l’économie, les comportements collectifs.
Et surtout, cette influence dépend énormément du contexte technologique. On ne persuade pas de la même manière une société où l’information circule lentement et une société hyperconnectée, saturée d’images, de récits, d’algorithmes.
Le lien avec l’industrie s’est imposé progressivement. Avec les Forces Françaises de l’Industrie, que j’ai cofondées avec Gilles Attaf, j’ai plongé dans le sujet. Et là, j’ai réalisé que le problème de la réindustrialisation n’était pas un problème de solutions. C’était un problème de cohérence culturelle.

De nombreux témoignages d’entrepreneurs à découvrir sur le site des FFI
Le site web des FFI : https://forcesfrancaisesdelindustrie.fr/
« On adopte des postures de puissance… sans en avoir les moyens »
Nicolas JAMBIN : Tu utilises une métaphore guerrière très forte dans ton livre. Tu écris que la France “part à la guerre en oubliant ses munitions”. Qu’est-ce que tu veux dire exactement ?
Laurent MOISSON : Je veux dire quelque chose de très simple : il y a un décalage massif entre le discours et la réalité.
On adopte des postures de puissance — vis-à-vis de la Russie, de la Chine, des États-Unis. On parle de souveraineté, d’indépendance stratégique, de défense européenne. Très bien.
Mais derrière, on n’a plus les capacités industrielles correspondantes.
L’histoire militaire moderne est extrêmement claire là-dessus. Depuis la Première Guerre mondiale, les conflits ne se gagnent pas uniquement avec des soldats ou des chefs brillants. Ils se gagnent avec une base industrielle capable de produire massivement, durablement.
Aujourd’hui, on a des équipements militaires parmi les meilleurs du monde. Mais on a des stocks ridiculement faibles. On a fermé des capacités de production. On a désindustrialisé des segments entiers de la défense.
Donc on est dans une situation où on parle comme une puissance… sans en avoir les moyens industriels.

Le nouveau livre de Laurent Moisson
« Le problème n’est pas politique. Il est culturel »
Nicolas JAMBIN : Tu expliques que le problème est moins politique que culturel. C’est assez contre-intuitif.
Laurent MOISSON : Oui, mais c’est essentiel de le comprendre. C’est très confortable de dire “c’est la faute des politiques”. Mais les politiques, ils reflètent une demande sociale.
Le vrai sujet, c’est que nous avons construit, progressivement, une hiérarchie de valeurs qui est profondément anti-industrielle. Et ça, ce n’est pas une dérive récente. C’est quelque chose qui s’inscrit dans une histoire longue.
Tocqueville l’avait parfaitement analysé. Il explique que la France a une appétence très forte pour les idées générales, les grandes constructions intellectuelles, les systèmes abstraits. Mais en parallèle, il y a un certain mépris pour l’intendance, pour le concret, pour l’exécution.
Or, l’industrie, c’est exactement l’inverse. C’est du concret, du process, de la logistique, de la répétition, de la discipline opérationnelle. Donc on a un biais culturel qui nous éloigne structurellement de ce qui fait la réussite industrielle.

« On aime l’industrie… mais on rejette tout ce qui la rend possible »
Nicolas JAMBIN : Tu dis que la France est schizophrène sur l’industrie. Pourquoi ?
Laurent MOISSON : Parce qu’on adore les effets, mais on déteste les causes.
Aujourd’hui, les Français disent massivement qu’ils aiment l’industrie. Les chiffres sont très clairs : environ 75 % des Français ont une image positive de l’industrie, et une immense majorité recommande à leurs enfants d’y travailler.
Donc en surface, tout va bien. Mais quand tu regardes les éléments constitutifs de l’industrie, tu vois apparaître une série de rejets :
On se méfie du capital, on critique les investisseurs, on stigmatise la réussite financière. On a un rapport ambigu au travail, souvent perçu comme une contrainte dont il faut s’extraire le plus tôt possible.
On refuse l’extraction de ressources, on bloque les projets industriels pour des raisons environnementales, on limite le foncier, on renchérit l’énergie. Or une industrie, c’est précisément l’assemblage de tout ça : du capital, du travail, de l’énergie, de la matière, du foncier.
Donc on est dans une situation où l’on dit vouloir une chose… tout en refusant systématiquement ses conditions d’existence.
Et là, la citation de Bossuet est parfaite : « Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes. »

Gilles Attaf
« On a fait une erreur majeure : croire à un monde post-industriel »
Nicolas JAMBIN : Tu mobilises aussi les travaux de Christian Saint-Étienne. En quoi ils sont importants ?
Laurent MOISSON : Parce qu’ils permettent de comprendre une erreur stratégique majeure.
À partir des années 70–80, une partie des élites françaises a considéré que nous entrions dans un monde post-industriel. On allait passer à une économie de la connaissance, du loisir, du service.
Et donc, implicitement, l’industrie devenait secondaire. Christian Saint-Étienne montre que c’est exactement l’inverse qui s’est produit. Avec la révolution informatique, on est entrés dans un monde encore plus industriel — mais avec des caractéristiques nouvelles, notamment les rendements croissants.
Prenons un exemple simple : le logiciel. Tu investis énormément au départ pour développer un produit — Windows, par exemple — puis tu peux le distribuer à des millions, voire des milliards d’utilisateurs à coût marginal très faible.
C’est un modèle industriel extraordinairement puissant. Les Américains et les Chinois l’ont compris immédiatement. Ils ont investi massivement. Nous, on a cru qu’on pouvait sortir de l’industrie.

Chiffres issus de BIG Media / BPI France
« La Chine a appliqué une stratégie industrielle implacable »
Nicolas JAMBIN : Tu racontes dans le livre l’exemple des terres rares, qui est assez frappant.
Laurent MOISSON : Oui, parce que c’est un cas d’école. Dans les années 80, la France est le premier producteur mondial de terres rares.
Puis, sous l’effet de contraintes réglementaires, de pressions environnementales et d’un certain désamour pour l’industrie, cette production disparaît progressivement. Les industriels partent en Chine. Et là, la Chine fait exactement ce qu’il faut faire dans une stratégie industrielle : elle accueille, elle apprend, elle monte en compétence.
Deng Xiaoping a cette phrase très connue : « Le Moyen-Orient a le pétrole, la Chine a les terres rares. »
Quelques années plus tard, la Chine devient quasi-monopolistique. Et en 2010, elle impose un embargo. Résultat : toute l’industrie mondiale se retrouve dépendante. C’est une démonstration de puissance industrielle et stratégique absolument remarquable.

La Chine produisait 70% des terres rares extraites dans le monde en 2022
« On se disperse sur des sujets globaux… en oubliant l’essentiel »
Nicolas JAMBIN : Tu es aussi critique sur la manière dont on débat en France.
Laurent MOISSON : Oui, mais c’est ambivalent. On a une vraie richesse culturelle, une capacité à s’intéresser au monde, à comprendre des enjeux complexes. C’est une qualité.
Mais le revers de la médaille, c’est qu’on consacre énormément d’énergie à des sujets sur lesquels on n’a aucune prise. On se passionne, on débat, on s’oppose… mais sans capacité d’action. Et pendant ce temps-là, on néglige les sujets concrets, locaux, sur lesquels on pourrait agir.
On a un peu perdu cette sagesse stoïcienne qui consiste à distinguer ce qui dépend de nous de ce qui n’en dépend pas.

Les Forces Françaises de l’Industrie
« La souveraineté ne se décrète pas »
Nicolas JAMBIN : Tu parles beaucoup de souveraineté. Quelle est ta définition ?
Laurent MOISSON : Elle est très simple : la souveraineté, c’est la capacité à agir sans dépendre des autres. Et cette capacité repose sur des bases très concrètes :
· industrielles · technologiques · énergétiques · financières
Si tu ne produis pas, si tu ne maîtrises pas tes chaînes de valeur, si tu es dépendant d’autres pays pour des éléments critiques, alors tu n’es pas souverain. Et ça ne sert à rien de le proclamer.

Chiffres issus de BIG Media / BPI France
« On a un problème d’exécution, pas d’idées »
Nicolas JAMBIN : Si tu devais résumer le cœur de ton message ?
Laurent MOISSON : On n’a pas besoin de nouvelles idées. On a déjà produit des rapports, des analyses, des diagnostics en quantité industrielle. Le vrai sujet, c’est l’exécution.
On a une culture qui valorise la décision, l’annonce, la loi. Mais entre la loi et la réalité, il y a tout un système — administratif, organisationnel — qui peut ralentir, détourner ou neutraliser l’action.
Tony Blair l’explique très bien dans ses mémoires : il a dû créer des équipes dédiées uniquement à l’exécution des réformes, sinon elles n’étaient jamais appliquées. En France, on pense que “l’intendance suivra”. Mais non, l’intendance ne suit pas.
« Il faudra remettre le “faire” au centre »
Nicolas JAMBIN : Est-ce que tu es optimiste pour la suite ?
Laurent MOISSON : Je suis lucide. Changer une loi, c’est rapide. Changer une culture, ça prend du temps. Mais il y a une prise de conscience, c’est indéniable. La vraie question, c’est : est-ce qu’on est prêts à aller au bout ?
Parce que réindustrialiser, ça suppose de remettre en cause des choses très profondes : notre rapport au travail, à la réussite, au risque, à l’argent, à l’effort. Et ça, ce n’est jamais confortable. Mais c’est indispensable si on veut rester une puissance libre.
[embed]Laurent MOISSON au Salon Globla Industrie
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