Pedro Almodóvar : La couleur des adieux et la géométrie des sentiments
« C’est de l’art, point. » C’est souvent la première phrase qui vient à l’esprit lorsqu’on sort d’une projection d’un film de Pedro…
Pedro Almodóvar : La couleur des adieux et la géométrie des sentiments
« C’est de l’art, point. » C’est souvent la première phrase qui vient à l’esprit lorsqu’on sort d’une projection d’un film de Pedro Almodóvar. Mais au-delà de l’esthétique pure, il y a une respiration, une manière unique de faire battre le cœur de l’image.
Si l’on revisite sa filmographie, passant de la fièvre baroque d’un Matador (1986) ou de l’exubérance pop et trash de Kika(1993) à la retenue magistrale de son tout dernier opus, La Chambre d’à côté, on ressent un véritable vertige. Le cinéaste espagnol ne se contente pas de raconter des histoires ; il peint des états d’âme.
Une palette qui parle

Chez Almodóvar, la couleur n’est jamais décorative, elle est narrative. Dans ses premières œuvres comme Matador, le rouge était le sang de la passion, la violence du désir, l’urgence de la Movida. Dans La Chambre d’à côté, ce même rouge persiste, mais il change de signification : il devient le symbole de la vie qui résiste, une force vitale qui s’oppose à la pâleur de la maladie.
À l’inverse, le vert s’invite avec une symbolique nouvelle dans La Chambre d’à côté. Ce vert n’est pas le poison, mais l’espoir, ou peut-être la sérénité de la nature qui continue son cycle, indifférente aux tourments humains. Les plans sont magnifiques non pas parce qu’ils sont “beaux”, mais parce qu’ils sont éloquents. La composition géométrique des cadres enferme les personnages tout en les magnifiant, créant un espace où chaque émotion est amplifiée.
Quand le décor raconte l’indicible

L’un des traits de génie du réalisateur réside dans sa direction artistique. Rien n’est laissé au hasard. La décoration intérieure, souvent surchargée dans des films comme Kika, devient dans La Chambre d’à côté un langage codé.
Il faut s’attarder sur un détail précis : le tableau de Maruja Mallo visible dans La Chambre d’à côté. Ce choix est tout sauf anodin. Cette œuvre surréaliste, qui représente des formes organiques évoquant des organes reproducteurs ou des structures internes, entre en résonance directe avec la maladie du personnage principal. Là où les mots manquent pour décrire la dégradation physique ou l’intimité de la chair souffrante, l’art prend le relais. Le décor devient une extension du corps des protagonistes, une externalisation de leur douleur et de leur complexité.
La répétition comme rituel
On reproche parfois aux grands auteurs de se répéter. Chez Almodóvar, la répétition n’est pas une redondance, c’est un motif musical. On retrouve les mêmes obsessions : la figure féminine, la résilience, le secret, l’amitié indéfectible.
Cependant, ces motifs ne lassent jamais. Au contraire, cette récurrence renforce la cohérence de l’œuvre. Revoir ces thèmes dans La Chambre d’à côté après les avoir vus traités de manière hystérique dans Kika ou sombre dans Matador, c’est comme retrouver de vieux amis qui ont mûri. La répétition crée une familiarité, un confort qui permet au spectateur de descendre plus profondément dans la psychologie des personnages. C’est un cinéma de la variation, où chaque film apporte une nuance supplémentaire à une œuvre globale cohérente.
Apprivoiser la fin

Mais là où La Chambre d’à côté marque un tournant décisif, c’est dans son rapport à la mortalité. Dans Matador, la mort était liée à l’Eros, au danger, à la tauromachie. Elle était spectaculaire et effrayante.
Dans La Chambre d’à côté, le regard change radicalement. La maladie et la mort sont abordées avec une douceur désarmante. Il n’y a pas de cris, pas d’horreur, juste une transition. Le film invite à ne pas détourner le regard, mais à l’accepter comme une étape. On en vient même, fait rare au cinéma, à appréhender la fin de vie autrement : non plus comme un échec ou une terreur, mais comme un moment de vérité ultime, voire de partage.
C’est profond, sincère, et terriblement humain. Almodóvar délaisse le mélodrame bruyant de l’époque de Kika pour la tragédie feutrée, prouvant qu’il n’a pas besoin de crier pour se faire entendre. En filmant la mort avec tant de lumière, il signe paradoxalement l’un de ses films les plus vivants. Almodóvar est indéniablement au sommet de son art.
Ines Nogueron Lahsini
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