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đŸ‡«đŸ‡· RĂ©apprendre la joie — quand on ne sait pas si on y a droit

Ɓukasz Ratajczak · 2025-06-28 17:01 · 0 claps · 3.7 min read
#essai #joie #peur #espoir #présence
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đŸ‡«đŸ‡· RĂ©apprendre la joie — quand on ne sait pas si on y a droit

Chaque fois que je riais, une question me traversait l’esprit: Et si ce n’était pas fait pour moi?

La joie m’a toujours semblĂ© Ă©trangĂšre.

Comme une langue que je n’ai jamais vraiment apprise.

Je reconnaissais sa sonoritĂ©, je savais l’imiter, j’étais capable d’en prononcer quelques mots.

Mais quand il fallait vraiment la parler — je me taisais.

Je me sentais comme un imposteur.

Comme quelqu’un qui entre dans une piùce qui n’est pas la sienne et ne sait pas s’il a le droit d’y rester.

Pendant des annĂ©es, j’ai cru que c’était normal.

Que certains n’étaient tout simplement pas «joyeux de nature».

Que certaines choses ne nous étaient pas destinées.

Que si ta vie a pris cette forme-lĂ , tu devrais dĂ©jĂ  te rĂ©jouir d’ĂȘtre encore lĂ .

De ne pas avoir complĂštement disparu.

Que quelque chose ne se soit pas effondré.

La joie ressemblait Ă  un dessert qu’on reçoit quand on l’a mĂ©ritĂ©.

Et moi, je n’ai jamais su si j’avais mĂ©ritĂ© autre chose que la survie.

Il y a des instants que je me rappelle comme des fissures.

Comme si quelque chose menaçait de se briser, sans qu’on sache encore quoi.

Des moments heureux. Oui, précisément ceux-là.

Ceux oĂč quelqu’un Ă©tait Ă  mes cĂŽtĂ©s.

Ceux oĂč je riais Ă  gorge dĂ©ployĂ©e.

Ceux oĂč je m’autorisais Ă  oublier.

Mais à l’arriùre-plan, il y avait toujours une ombre.

Un murmure: fais attention. Ça ne durera pas. Ce n’est pas pour toi. Tu le paieras un jour.

Je ne savais pas faire confiance Ă  la joie.

Pas parce que je ne la dĂ©sirais pas. Je la dĂ©sirais — dĂ©sespĂ©rĂ©ment.

Mais je savais que chaque moment heureux Ă©tait suivi d’une chute.

Que le rire laissait place Ă  la honte.

Que le calme cédait à la tension.

Que l’amour Ă©tait toujours suivi d’un silence plus douloureux encore que l’absence d’avant.

Alors j’ai appris Ă  Ă©viter.

Avant mĂȘme que la joie n’arrive, je me retirais.

Avant mĂȘme que quelque chose me rĂ©jouisse, je me mettais Ă  m’inquiĂ©ter.

C’était une forme de sabotage automatique.

Je l’appelais rĂ©alisme. MaturitĂ©. Logique.

Mais en rĂ©alitĂ©, j’avais peur.

Peur que si je me rĂ©jouissais, quelqu’un le verrait et y verrait une faiblesse.

Peur que si je disais: je vais bien, la vie m’entende et dĂ©cide de m’en punir.

Peur que si je m’ouvrais, la douleur revienne.

Avec le temps, je ne remarquais mĂȘme plus quand je renonçais.

Quand je n’allais pas vers ce qui est bon.

Quand je me retirais d’un lien qui aurait pu ĂȘtre tendre.

Quand je cessais d’écrire un texte qui aurait pu compter.

Quand je n’osais pas dĂ©crocher le tĂ©lĂ©phone, mĂȘme si je savais que quelqu’un m’attendait.

Ce n’était pas un choix dramatique.

C’était un microgeste.

Comme fermer une porte sans bruit.

Comme détourner le regard.

Et puis, le soir venu, je m’asseyais et je pensais:

C’était peut-ĂȘtre ce moment-lĂ .

Celui qui aurait pu me transformer.

Mais je ne l’ai pas reconnu.

Parce que je ne croyais pas qu’il Ă©tait pour moi.

Il m’a fallu longtemps pour comprendre que ce n’est pas la joie qui est dangereuse.

C’est la peur de la perdre.

Parce que si rien de bon n’arrive, il n’y a rien à perdre.

Et rien à perdre — c’est l’assurance de ne pas souffrir.

Mais si quelque chose de beau arrive et disparaüt — ça fait deux fois plus mal.

Alors j’ai appris à ne pas m’attacher à ce qui est doux.

À rester sur mes gardes.

À ne pas faire confiance Ă  ce qui rĂ©chauffe — parce que ça pourrait n’ĂȘtre que passager.

Mais Ă  force de vigilance, on oublie de vivre.

On ne remarque mĂȘme plus qu’un jour est passĂ© — un jour oĂč l’on aurait pu se rĂ©jouir de quelque chose de simple.

On ne s’est pas autorisĂ© un sourire idiot — parce que ça ne se fait pas.

On ne fait pas rire l’autre — de peur de ne pas paraĂźtre sĂ©rieux.

On ne sort pas se promener — parce que ce serait du temps perdu.

On ne dit pas je t’aime ou j’aime ĂȘtre prĂšs de toi — parce qu’on a peur de passer pour faible.

Et le soir venu — il ne reste que la fatigue.

Et on se dit encore: peut-ĂȘtre demain.

Mais demain revient, exactement pareil.

Je ne sais pas quand j’ai commencĂ© Ă  essayer autrement.

Peut-ĂȘtre le jour oĂč quelqu’un a ri prĂšs de moi sans attendre quoi que ce soit en retour.

Peut-ĂȘtre le jour oĂč rien de grave ne s’est produit et oĂč je m’en suis rendu compte.

Peut-ĂȘtre le jour oĂč j’ai compris que je n’avais pas Ă  ĂȘtre toujours prĂȘt pour le pire.

Que tout ce qui est bon n’est pas suspect.

J’apprends la joie.

Lentement. Comme un nouvel alphabet.

J’apprends qu’il ne faut pas la mĂ©riter.

Que j’ai le droit de rire, mĂȘme si je n’ai rien accompli de concret aujourd’hui.

Que je peux me sentir lĂ©ger, mĂȘme si j’ai encore mal quelque part.

Que je peux ĂȘtre heureux, mĂȘme si quelqu’un d’autre, Ă  cĂŽtĂ©, ne l’est pas.

Ce n’est pas une compĂ©tition.

Ce n’est pas un classement.

Ce n’est pas un jeu à somme nulle.

Je n’y arrive pas toujours.

Il y a encore des jours oĂč je me refuse le droit de rire.

OĂč je me sens coupable d’aller bien.

OĂč mon corps rejette la joie comme un organe greffĂ©.

Mais j’apprends à l’accueillir.

Comme quelque chose qui n’a pas besoin d’ĂȘtre Ă©ternel pour ĂȘtre rĂ©el.

Comme quelque chose qui n’a pas besoin d’ĂȘtre spectaculaire pour m’appartenir.

Parce que c’est peut-ĂȘtre ça, au fond -

rĂ©apprendre Ă  ĂȘtre heureux non pas parce que tout est parfait,

mais malgré tout.

Et se souvenir que la joie n’est pas un luxe.

C’est un droit.

MĂȘme si on doit se le rappeler chaque jour.


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