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Propos racistes à l’antenne : CNews doit enfin rendre des comptes

Il faut repartir d’un point simple, presque banal, mais devenu apparemment difficile à rappeler dans une partie du paysage médiatique…

KDKR · 2026-03-31 06:31 · 0 claps · 4.9 min read paywalled
#cnews #racisme #médias #arcom #expression
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Propos racistes à l’antenne : CNews doit enfin rendre des comptes

Il faut repartir d’un point simple, presque banal, mais devenu apparemment difficile à rappeler dans une partie du paysage médiatique français : comparer, même de façon oblique, un élu noir à l’imaginaire du singe, de la “tribu” ou du “mâle dominant” n’est pas une simple “formule maladroite”. Ce n’est pas un accident de plateau. Ce n’est pas une audace de polémiste. C’est l’activation d’un vieux fonds raciste, reconnaissable immédiatement, avec ses codes, ses sous-entendus et sa violence historique.

Les séquences diffusées sur CNews à propos de Bally Bagayoko, nouveau maire LFI de Saint-Denis, n’ont pas seulement choqué. Elles ont rappelé à quel point une chaîne peut laisser prospérer, à l’antenne, des imaginaires discriminatoires tout en prétendant ensuite découvrir la polémique.

Ce n’est pas un dérapage isolé

Dans une première séquence, Jean Doridot a convoqué, à propos de Bally Bagayoko, l’idée des “grands singes” puis de la “tribu”. Dans une seconde, Michel Onfray a parlé de “mâle dominant” et de “tribu primitive”. Les deux hommes ont ensuite nié toute intention raciste. C’est leur ligne de défense. Mais l’intention alléguée ne suffit pas à effacer l’effet, ni le contexte, ni la cohérence de l’imaginaire mobilisé.

Quand un homme noir, maire d’une grande ville populaire, est renvoyé par deux jours de suite d’antenne à des catégories animales ou tribalistes, le problème n’est plus seulement ce que les intervenants disent avoir voulu faire. Le problème est ce que la chaîne a laissé installer comme cadre de lecture.

La responsabilité de CNews est éditoriale

C’est là que commence la responsabilité de CNews. Non pas une responsabilité abstraite, morale, vaporeuse. Une responsabilité éditoriale très concrète. Une chaîne est responsable de ce qu’elle diffuse. Elle choisit ses intervenants, son cadrage, ses relances, son tempo, ses limites. Elle choisit aussi d’interrompre, ou non. De recadrer, ou non. De sanctionner, ou non.

Autrement dit, la chaîne ne peut pas se réfugier derrière le prétexte commode du “ce n’est pas nous, c’est l’invité”. Dans une chaîne d’opinion, la répétition vaut système. Quand deux séquences quasi consécutives réactivent le même imaginaire racial autour du même homme, ce n’est plus un accident. C’est le symptôme d’une tolérance éditoriale.

Et cette tolérance engage la direction, l’antenne, et au bout de la chaîne de commandement, le groupe qui porte politiquement et économiquement cette ligne. CNews n’est pas un objet tombé du ciel. C’est une chaîne inscrite dans une stratégie, dans un climat, dans une culture d’antenne.

Personne ne peut feindre la surprise

Le plus troublant, au fond, n’est pas seulement que de tels propos aient été prononcés. C’est qu’ils aient pu être prononcés dans un environnement médiatique qui sait parfaitement ce qu’il fait. L’époque n’est plus à l’ignorance naïve des codes racistes. Personne, sur un plateau national, ne peut sérieusement faire croire qu’il ne mesure pas la charge historique qu’il y a à rapprocher un responsable politique noir des singes, de la tribu ou d’une supposée animalité sociale.

Et personne, dans une direction de chaîne d’information, ne peut feindre de découvrir après coup que ce type de séquence déclenche indignation, signalements et saisines. À ce niveau de répétition, l’excuse de la surprise ne tient plus. Elle ressemble surtout à une commodité.

Thuram et les parlementaires ont eu raison de hausser le ton

C’est pourquoi les réactions publiques ont compté. Bally Bagayoko a annoncé porter plainte. Des parlementaires ont saisi l’Arcom. SOS Racisme aussi. Et Lilian Thuram a eu le mérite de replacer cette affaire à son vrai niveau : celui de stéréotypes anciens, d’une négrophobie persistante, et d’une parole raciste trop souvent applaudie, excusée ou laissée filer.

Il faut saluer ces réactions pour une raison politique précise : elles refusent le piège du simple commentaire indigné. Saisir l’Arcom, soutenir une plainte, publiciser le problème, ce n’est pas “faire une polémique de plus”. C’est rappeler qu’un maire, qu’il soit LFI ou non, n’a pas à être exposé à l’antenne nationale à des représentations racialement dégradantes sous couvert de débat.

Et cela vaut pour n’importe quelle personne visée. Le statut d’élu ne retire rien à la protection due à la dignité. Il devrait même imposer une vigilance supérieure, parce qu’en salissant ainsi un maire, on dégrade aussi le débat public et les citoyens qu’il représente.

Il faut une doctrine de sanction claire

Reste la question décisive : que faire ? La première réponse est interne. Une chaîne qui laisse passer des propos discriminatoires doit cesser de traiter chaque affaire comme une turbulence médiatique gérable en communication. Il faut une doctrine claire : interruption immédiate à l’antenne, contradiction explicite, excuses sans faux-fuyants, suspension des intervenants concernés quand la gravité le justifie, et responsabilité réelle des présentateurs comme de la hiérarchie éditoriale.

Tant que le coût d’un propos raciste reste inférieur au bénéfice d’audience ou de notoriété polémique, rien ne changera. Cette affaire appelle donc une hausse nette du coût.

L’Arcom ne peut pas rester dans le symbolique

La deuxième réponse est régulatoire. Quand une chaîne accumule les séquences litigieuses, la question n’est plus seulement celle du rappel à l’ordre. Elle devient celle de l’efficacité des sanctions. Une sanction n’a de sens que si elle modifie les comportements. Sinon, elle devient un rituel administratif absorbé comme un coût d’exploitation.

Le vrai sujet est là : si les rappels, mises en demeure et sanctions financières n’empêchent pas la répétition, alors il faut s’interroger sur leur niveau, leur fréquence et leur portée réelle. À quoi sert un arsenal de régulation s’il ne dissuade pas les récidives éditoriales ?

Le droit pénal et civil doit aussi jouer son rôle

La troisième réponse relève du droit pénal et civil, avec prudence mais sans faiblesse. Lorsqu’une personne est publiquement rabaissée par une parole discriminatoire diffusée à grande échelle, il est sain que la justice puisse être saisie. C’est précisément à cela qu’elle sert : qualifier les faits, fixer les responsabilités, réparer le préjudice, rappeler les limites.

Il ne s’agit pas d’abolir la liberté d’expression. Il s’agit de rappeler qu’elle ne protège ni l’humiliation raciale, ni l’abaissement public d’une personne en raison de ce qu’elle est. Le droit n’est pas l’ennemi du débat. Il est ce qui empêche le débat de devenir un permis d’écraser.

Faire enfin payer l’impunité éditoriale

CNews et sa direction ont aujourd’hui un choix à faire. Soit continuer à présenter ces affaires comme de simples emballements militants, et confirmer ainsi qu’une partie de leur modèle repose sur l’acceptation répétée de propos qui dégradent des personnes en fonction de ce qu’elles sont. Soit comprendre enfin qu’une antenne nationale n’est pas un terrain vague où l’on peut réinjecter, au détour d’une pseudo-analyse anthropologique, les vieux réflexes de l’ordre racial.

On peut débattre durement d’un maire. On peut critiquer sa ligne, son parti, ses décisions, son style. Mais dès lors qu’on le renvoie à une animalité ou à une tribalité supposée, on n’est plus dans la controverse ni l’opinion. On est dans l’abaissement discriminatoire. Et cet abaissement doit coûter cher.

Parce qu’au bout du compte, le sujet n’est pas seulement Bally Bagayoko. Le sujet, ce sont toutes les personnes que l’écran transforme encore, trop facilement, en cibles disponibles. Tant que l’impunité éditoriale restera moins risquée que la décence, les mêmes scènes reviendront. Il est temps que cela cesse, pour protéger les personnes visées, et pour rappeler enfin à ceux qui tiennent l’antenne qu’en démocratie, la parole publique n’est pas un permis d’humilier.


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