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đŸ‡«đŸ‡· Entre deux langues — sur ces choses intraduisibles

Je ne saurais dire à quel moment une seule langue n’a plus suffi.

Ɓukasz Ratajczak · 2025-07-13 07:01 · 0 claps · 3.4 min read
#essai #langue #silence #identité #altérité
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đŸ‡«đŸ‡· Entre deux langues — sur ces choses intraduisibles

Je ne saurais dire à quel moment une seule langue n’a plus suffi.

Ce n’était pas soudain.

Ce n’était pas dramatique.

Ce n’était pas non plus romantique.

PlutĂŽt une fissure douce, indistincte.

Comme si quelqu’un avait lĂ©gĂšrement entrouvert ma rĂ©alitĂ© d’avant, laissant s’y infiltrer autre chose.

Un autre accent.

D’autres rythmes.

Une autre sensibilité.

Je ne savais pas encore que je resterais entre deux.

Que je ne choisirais aucun des deux cÎtés.

Que je construirais ma vie dans cet entre-deux — dans cet espace transitoire entre des mots qui ne se traduisent pas.

Être entre les langues, ce n’est pas seulement penser tantît dans l’une, tantît dans l’autre.

Ce n’est pas seulement connaütre des vocabulaires, des structures, des significations.

C’est un Ă©tat d’ĂȘtre Ă  la fois fracturĂ© et dilatĂ©.

C’est vivre avec un Ă©cho intĂ©rieur.

Quand une phrase ne sonne juste que dans une langue qui n’est pas la tienne à l’origine.

Quand quelque chose en toi crie: « c’est exactement ça que je ressens ! » — mais tu sais que si tu le traduis, ce ne sera plus ça du tout.

Il y a des mots qui ont un autre poids selon la langue.

Tęsknię ne veut pas dire exactement tu me manques.

Dans le premier, il y a de la tristesse, du regret, de la chaleur, du temps.

Dans le second — un soupir poli.

Bliskoƛć n’est pas intimitĂ©. Ce sont deux mondes diffĂ©rents.

Obecnoƛć ne rentre pas dans prĂ©sence.

Parfois, j’essaie d’expliquer cela à quelqu’un qui parle les deux langues -

et pourtant, je ne lis dans les yeux qu’une forme de bienveillante incomprĂ©hension.

Parce que ce n’est pas une question de dictionnaire.

C’est une question de peau.

De lĂ  oĂč le mot s’installe.

De la profondeur avec laquelle il peut s’enraciner.

Il m’arrive de me sentir coupable.

De mieux m’exprimer dans une langue qui n’était pas la premiĂšre.

Qu’il y ait des phrases que je ne sais plus Ă©crire en polonais sans sonner faux.

Qu’il y ait des Ă©motions que je formule plus facilement en anglais, en français — dans des langues qui furent un jour Ă©trangĂšres, et qui deviennent peu Ă  peu intimes.

Que je cesse, peu Ă  peu, de me traduire.

Que je commence simplement Ă  ĂȘtre — tel que je me sens — dans la langue qui me laisse respirer plus librement.

Mais ce n’est pas une trahison.

Ce n’est pas une fuite.

C’est une forme d’élargissement.

J’ai appris qu’on peut ĂȘtre soi en plusieurs versions — et que chacune peut ĂȘtre authentique.

Qu’il y a des choses qu’on ne dira jamais qu’en silence — parce qu’aucune langue ne peut les porter.

Et qu’il existe des gens qui me comprennent mĂȘme lorsque les mots se brisent.

J’ai cette chance.

J’ai quelqu’un qui n’a pas besoin que je lui traduise.

Quelqu’un qui entend le silence entre les mots.

Quelqu’un qui sait que mon « je suis » n’a pas besoin d’ĂȘtre compris pour ĂȘtre vrai.

La langue n’est pas un simple outil.

C’est un paysage.

Elle contient la mĂ©moire, l’identitĂ©, la sensibilitĂ©, le rythme du souffle.

Changer de langue, ce n’est pas seulement changer de code -

c’est changer la tempĂ©rature des Ă©motions.

Dans une langue, je suis plus réservé.

Dans une autre, plus assuré.

Dans l’une, ironique.

Dans l’autre, mĂ©lancolique.

Cela ne signifie pas qu’une version est plus vraie que l’autre.

Cela signifie que je suis stratifié.

Que chaque langue ouvre une chambre différente en moi.

Et que parfois, je ne sais plus vraiment laquelle m’appartient.

Je ne cherche plus Ă  tout traduire.

Non pas parce que je n’en suis pas capable -

mais parce que certaines choses doivent rester dans leur langue d’origine.

Comme une phrase prononcĂ©e avec un accent si singulier qu’on ne peut plus la reproduire.

Comme un geste qui n’avait de sens que là, dans ce contexte, à cet instant.

Comme la maniĂšre dont quelqu’un a prononcĂ© ton prĂ©nom -

qu’on ne peut transcrire dans aucun autre alphabet.

Certaines choses doivent simplement ĂȘtre gardĂ©es en mĂ©moire,

telles qu’on les a entendues.

Ou ressenties.

Être entre deux langues, c’est aussi se traduire sans cesse pour les autres -

mais plus nécessairement pour soi.

Parfois, j’ai l’impression que le monde autour voudrait que je choisisse.

Que je me définisse.

Que je parle avec fluidité, sans hésitations, sans pauses.

Mais moi, je ne veux plus ĂȘtre fluide.

Je veux ĂȘtre vrai.

MĂȘme si cela signifie bĂ©gayer entre les langues qui m’ont façonnĂ©.

Je sais que cet essai n’aurait pas pu naütre à un autre moment de ma vie.

Ni dans une autre langue.

Il m’a fallu me fragmenter en plusieurs versions

pour trouver cette unique phrase qui m’appartient.

Intraduisible.

Impossible à dire — mais possible à vivre.

Certaines choses se passent lĂ  -

entre les mots.

Entre les langues.

Dans les silences entre les phrases que l’on tente d’assembler.

Dans ces regards qui n’ont pas besoin de lĂ©gende.

Dans cette prĂ©sence qu’on ne peut pas traduire -

mais qui arrive tout de mĂȘme.

Doucement.

Sûrement.

Et c’est suffisant.

Être entre les langues n’est pas un chaos.

C’est une possibilitĂ©.

Une vie au croisement des mondes.

Et mĂȘme si c’est parfois difficile -

c’est là, sur cette frontiùre,

que je me découvre le plus pleinement.

Je n’ai plus besoin de tout raconter.

Je n’ai plus besoin d’adapter chaque « moi » Ă  la grammaire de quelqu’un d’autre.

Il suffit que je sois.

MĂȘme si cela ne se traduit pas


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