đ«đ· Entre deux languesâââsur ces choses intraduisibles
Je ne saurais dire Ă quel moment une seule langue nâa plus suffi.
đ«đ· Entre deux langues â sur ces choses intraduisibles
Je ne saurais dire Ă quel moment une seule langue nâa plus suffi.
Ce nâĂ©tait pas soudain.
Ce nâĂ©tait pas dramatique.
Ce nâĂ©tait pas non plus romantique.
PlutĂŽt une fissure douce, indistincte.
Comme si quelquâun avait lĂ©gĂšrement entrouvert ma rĂ©alitĂ© dâavant, laissant sây infiltrer autre chose.
Un autre accent.
Dâautres rythmes.
Une autre sensibilité.
Je ne savais pas encore que je resterais entre deux.
Que je ne choisirais aucun des deux cÎtés.
Que je construirais ma vie dans cet entre-deux â dans cet espace transitoire entre des mots qui ne se traduisent pas.
Ătre entre les langues, ce nâest pas seulement penser tantĂŽt dans lâune, tantĂŽt dans lâautre.
Ce nâest pas seulement connaĂźtre des vocabulaires, des structures, des significations.
Câest un Ă©tat dâĂȘtre Ă la fois fracturĂ© et dilatĂ©.
Câest vivre avec un Ă©cho intĂ©rieur.
Quand une phrase ne sonne juste que dans une langue qui nâest pas la tienne Ă lâorigine.
Quand quelque chose en toi crie: « câest exactement ça que je ressens ! » â mais tu sais que si tu le traduis, ce ne sera plus ça du tout.
Il y a des mots qui ont un autre poids selon la langue.
TÄskniÄ ne veut pas dire exactement tu me manques.
Dans le premier, il y a de la tristesse, du regret, de la chaleur, du temps.
Dans le second â un soupir poli.
BliskoĆÄ nâest pas intimitĂ©. Ce sont deux mondes diffĂ©rents.
ObecnoĆÄ ne rentre pas dans prĂ©sence.
Parfois, jâessaie dâexpliquer cela Ă quelquâun qui parle les deux langues -
et pourtant, je ne lis dans les yeux quâune forme de bienveillante incomprĂ©hension.
Parce que ce nâest pas une question de dictionnaire.
Câest une question de peau.
De lĂ oĂč le mot sâinstalle.
De la profondeur avec laquelle il peut sâenraciner.
Il mâarrive de me sentir coupable.
De mieux mâexprimer dans une langue qui nâĂ©tait pas la premiĂšre.
Quâil y ait des phrases que je ne sais plus Ă©crire en polonais sans sonner faux.
Quâil y ait des Ă©motions que je formule plus facilement en anglais, en français â dans des langues qui furent un jour Ă©trangĂšres, et qui deviennent peu Ă peu intimes.
Que je cesse, peu Ă peu, de me traduire.
Que je commence simplement Ă ĂȘtre â tel que je me sens â dans la langue qui me laisse respirer plus librement.
Mais ce nâest pas une trahison.
Ce nâest pas une fuite.
Câest une forme dâĂ©largissement.
Jâai appris quâon peut ĂȘtre soi en plusieurs versions â et que chacune peut ĂȘtre authentique.
Quâil y a des choses quâon ne dira jamais quâen silence â parce quâaucune langue ne peut les porter.
Et quâil existe des gens qui me comprennent mĂȘme lorsque les mots se brisent.
Jâai cette chance.
Jâai quelquâun qui nâa pas besoin que je lui traduise.
Quelquâun qui entend le silence entre les mots.
Quelquâun qui sait que mon « je suis » nâa pas besoin dâĂȘtre compris pour ĂȘtre vrai.
La langue nâest pas un simple outil.
Câest un paysage.
Elle contient la mĂ©moire, lâidentitĂ©, la sensibilitĂ©, le rythme du souffle.
Changer de langue, ce nâest pas seulement changer de code -
câest changer la tempĂ©rature des Ă©motions.
Dans une langue, je suis plus réservé.
Dans une autre, plus assuré.
Dans lâune, ironique.
Dans lâautre, mĂ©lancolique.
Cela ne signifie pas quâune version est plus vraie que lâautre.
Cela signifie que je suis stratifié.
Que chaque langue ouvre une chambre différente en moi.
Et que parfois, je ne sais plus vraiment laquelle mâappartient.
Je ne cherche plus Ă tout traduire.
Non pas parce que je nâen suis pas capable -
mais parce que certaines choses doivent rester dans leur langue dâorigine.
Comme une phrase prononcĂ©e avec un accent si singulier quâon ne peut plus la reproduire.
Comme un geste qui nâavait de sens que lĂ , dans ce contexte, Ă cet instant.
Comme la maniĂšre dont quelquâun a prononcĂ© ton prĂ©nom -
quâon ne peut transcrire dans aucun autre alphabet.
Certaines choses doivent simplement ĂȘtre gardĂ©es en mĂ©moire,
telles quâon les a entendues.
Ou ressenties.
Ătre entre deux langues, câest aussi se traduire sans cesse pour les autres -
mais plus nécessairement pour soi.
Parfois, jâai lâimpression que le monde autour voudrait que je choisisse.
Que je me définisse.
Que je parle avec fluidité, sans hésitations, sans pauses.
Mais moi, je ne veux plus ĂȘtre fluide.
Je veux ĂȘtre vrai.
MĂȘme si cela signifie bĂ©gayer entre les langues qui mâont façonnĂ©.
Je sais que cet essai nâaurait pas pu naĂźtre Ă un autre moment de ma vie.
Ni dans une autre langue.
Il mâa fallu me fragmenter en plusieurs versions
pour trouver cette unique phrase qui mâappartient.
Intraduisible.
Impossible Ă dire â mais possible Ă vivre.
Certaines choses se passent lĂ -
entre les mots.
Entre les langues.
Dans les silences entre les phrases que lâon tente dâassembler.
Dans ces regards qui nâont pas besoin de lĂ©gende.
Dans cette prĂ©sence quâon ne peut pas traduire -
mais qui arrive tout de mĂȘme.
Doucement.
Sûrement.
Et câest suffisant.
Ătre entre les langues nâest pas un chaos.
Câest une possibilitĂ©.
Une vie au croisement des mondes.
Et mĂȘme si câest parfois difficile -
câest lĂ , sur cette frontiĂšre,
que je me découvre le plus pleinement.
Je nâai plus besoin de tout raconter.
Je nâai plus besoin dâadapter chaque « moi » Ă la grammaire de quelquâun dâautre.
Il suffit que je sois.
MĂȘme si cela ne se traduit pas
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