đ«đ· Jâavais un corps qui ne savait pas rĂ©pondre
Dâun point de vue mĂ©dical,
đ«đ· Jâavais un corps qui ne savait pas rĂ©pondre
Dâun point de vue mĂ©dical,
tout allait bien.
Les muscles réagissaient.
La peau avait la bonne tension.
Le systĂšme nerveux â excitĂ©, mais fonctionnel.
Aucun signe clinique de dysfonctionnement.
Et pourtant,
mon corps â
ne répondait pas.
Il ne sâagissait pas de paralysie.
Ni de douleur.
CâĂ©tait quelque chose de plus subtil,
de plus insaisissable :
une inaccessibilité.
Une sorte de gel.
Lâabsence de rĂ©ponse â
lĂ oĂč la rĂ©ponse Ă©tait la seule façon dâĂȘtre prĂ©sent.
Quelquâun me touchait.
Doucement.
Avec soin.
Il nây avait pas de violence.
Aucune volonté de domination.
Mais le corps, lui,
ne répondait pas.
Il ne se réchauffait pas.
Ne sâouvrait pas.
Ne se dĂ©plaçait pas vers lâautre.
Il restait immobile â
poli, mais en retrait.
Présent dans la forme.
Absent dans la fonction.
Sur le papier â la santĂ©.
Ă lâintĂ©rieur â une cassure,
invisible Ă lâĆil nu,
imperceptible Ă lâimagerie.
Il nây avait pas de cicatrice.
Pas de saignement.
Seulement un long refus silencieux.
Un refus de contact.
Un refus de réaction.
Un refus dâappartenir Ă lâinstant
oĂč quelquâun disait :
« Tu nâas pas Ă avoir peur. »
Et moi â
je nâavais plus peur.
Je ne savais juste plus ĂȘtre.
CâĂ©tait comme regarder son propre corps
Ă travers une vitre dâimmunitĂ©.
Voir le geste,
mais nâavoir aucun accĂšs.
Vouloir bouger,
mais ne pas savoir
comment envoyer le signal.
Pas aux muscles.
Pas Ă la peau.
Mais Ă soi-mĂȘme.
Car ce corps
nâĂ©tait pas suspendu Ă la physiologie.
Il était suspendu à la honte.
2.
Il nây a pas eu dâĂ©vĂ©nement prĂ©cis.
Pas de choc, aprÚs lequel tout aurait changé.
Il y a eu plutĂŽt un processus.
Une lente séparation entre le stimulus et la réponse.
Un retrait progressif de la présence.
Comme si mon corps
avait commencé à choisir le silence
avant mĂȘme quâon lui adresse la parole.
Je me souviens dâune scĂšne
qui, en soi, semble anodine.
Un garçon de mon Ăąge â
peut-ĂȘtre un peu plus ĂągĂ© â
mâa touchĂ© lâĂ©paule sur le terrain de sport.
Pas brutalement.
Pas violemment.
Il voulait simplement attirer mon attention.
Nous étions en plein jeu.
Jâaurais dĂ» me retourner.
Regarder.
Répondre.
Mais je nâai rien fait.
Pas parce que je ne le voulais pas.
Parce quâen une fraction de seconde,
mon corps
nâĂ©tait plus mon instrument.
Jây ai repensĂ© longtemps aprĂšs.
Pourquoi nâai-je pas rĂ©agi ?
Pourquoi nâai-je pas dĂ©placĂ© mon Ă©paule,
souri,
dit simplement : « Quoi ? »
Car jâavais entendu.
Jâavais senti.
JâĂ©tais lĂ .
Mais comme si je ne faisais que mâobserver
depuis lâintĂ©rieur â
sans plus de lien avec le mouvement.
Et depuis ce jour-lĂ ,
cela sâest produit de plus en plus souvent.
Ce gel ne touchait plus seulement le corps,
mais aussi la voix.
Le regard.
Le choix entre « oui » et « non » â
un suspens,
sans décision.
Non pas parce que je ne savais pas ce que je voulais.
Mais parce que je ne savais pas comment lâexprimer.
Je nâavais pas de canal.
Pas de langue.
Pas dâimpulsion
qui dépasse la cage thoracique.
Ce nâĂ©tait pas de la peur.
Ce nâĂ©tait pas un traumatisme
au sens classique.
CâĂ©tait une microdĂ©cision,
prise par le corps,
encore et encore :
« Ne réponds pas. »
« Câest plus sĂ»r comme ça. »
« Ne montre pas que tu es là . »
Dans ces moments,
jâavais lâimpression
dâhabiter un corps en retard.
La réaction arrivait seulement
quand elle nâĂ©tait plus nĂ©cessaire.
Quand il nây avait dĂ©jĂ plus personne.
Et lĂ , soudain, tout revenait :
lâimpulsion du mouvement,
la tension musculaire,
le besoin de contact.
Mais câĂ©tait trop tard.
On ne peut pas toucher
ce qui nâest plus lĂ .
3.
Avec le temps,
mon corps a appris Ă ĂȘtre prĂȘt.
Mais pas à la proximité.
à la défense.
Une forme de disponibilité difficile à détecter.
Rien de spectaculaire.
Rien de théùtral.
Rien qui ressemble
Ă ce quâon enseigne dans les cours de communication non verbale.
Câest un lĂ©ger dĂ©placement de lâĂ©paule vers le mur.
Câest le croisement involontaire des bras,
mĂȘme quand il ne fait pas froid.
Câest une respiration suspendue Ă hauteur du sternum.
Ce sont des muscles
lĂ©gĂšrement tendus la plupart du temps â
comme sâils attendaient
quâun Ă©vĂ©nement survienne
et quâil faille sâĂ©carter.
Jâai appris Ă scanner lâenvironnement
avant mĂȘme que quelque chose nâarrive.
Ă analyser Ă lâavance :
est-ce que quelquâun va sâapprocher ?
RĂ©duire lâespace entre nous ?
Et avant que cela ne se produise â
mon corps recule déjà .
Sans drame.
Sans quâon le remarque.
Dâun millimĂštre.
Vers la rive intérieure.
Jâappelle ça un retrait anticipatoire.
Je ne sais pas si ce terme existe.
Mais mon corps le connaĂźt.
Câest un retrait
avant mĂȘme la question.
Avant le geste.
Avant le regard.
Un corps qui ne sait pas répondre
apprend à ne pas provoquer de réponse.
Ă ne pas inviter.
Ă ne pas initier.
Il entre dans un mode dâinexistence fonctionnelle.
Physiquement présent.
Ămotionnellement enfoui.
Sensoriellement déconnecté.
Il ne sâagit pas dâun refus de ressentir.
Il sâagit dâun corps
qui ne sait plus faire confiance
Ă ce quâil ressent.
Car un jour, il a réagi trop tÎt.
Un autre â trop tard.
Et parfois â il nâa pas Ă©tĂ© entendu.
Alors il a cessĂ© dâessayer.
Un corps qui cesse dâessayer
devient un lieu de mĂ©moire â
mais pas celle que lâon raconte.
Celle inscrite dans les tissus.
Dans les fascias.
Dans le tremblement
qui ne passe pas par la gorge.
4.
Un jour,
jâai compris
quâil ne sâagissait plus seulement dâun gel.
QuâĂ lâintĂ©rieur de ce corps
qui, si longtemps, nâavait pas rĂ©pondu â
il y avait autre chose.
Un manque.
Pas un manque de quelquâun.
Mais de moi
en train de répondre.
De moi capable de suivre lâimpulsion,
dâaccueillir un geste,
de ne pas me dérober au contact.
Mon corps
a commencé à réclamer quelque chose
quâil nâavait pas reçu pendant des annĂ©es â
non parce que cela nâĂ©tait pas disponible,
mais parce que lui-mĂȘme
ne savait pas comment ĂȘtre prĂ©sent
Ă ce qui se passait.
Il y a eu des situations
oĂč quelquâun Ă©tait doux.
Vraiment doux.
Il sâapprochait lentement.
Respectait mes limites.
Interrogeait du regard.
Et moi â
je voulais.
Mais le corps hésitait.
Il sâarrĂȘtait
au seuil de la réponse.
Il tremblait,
non par peur,
mais par ignorance de la procédure :
comment reçoit-on la proximité
quand on ne connaĂźt pas sa carte ?
Un jour, allongĂ© Ă cĂŽtĂ© de quelquâun
qui ne me touchait pas
mais qui Ă©tait lĂ , tout proche â
jâai senti que mon corps voulait bouger.
Pas brutalement.
Pas de maniÚre affirmée.
Simplement :
se rapprocher
de quelques centimĂštres.
Mais il ne savait pas comment.
Le gel ne fait pas mal
tant quâil nây a pas de dĂ©sir.
Tant quâil nây a pas de possibilitĂ©.
Tant que personne nâinvite â
et ne le fait vraiment.
Alors, tout change.
Parce quâun corps
qui ne savait pas répondre
commence Ă sâentendre.
Ă sentir que quelque chose en lui appelle,
mĂȘme sâil ne sait pas encore parler.
Il commence à réclamer un espace,
lĂ oĂč toute sa vie
il avait appris à se rétracter.
CâĂ©tait nouveau.
Inconfortable.
Comme une rééducation de la sensation.
Lente.
Sans garantie de réussite.
Mais dans cette lenteur,
il y avait aussi une tendresse.
Pas venue de lâextĂ©rieur.
Pas de lâautre.
Mais du dedans.
5.
Je nâai pas soudainement appris Ă rĂ©pondre.
Il nây a pas eu de geste magique
qui aurait tout renversé.
Aucun miracle.
Personne nâest venu
en sachant exactement comment me toucher.
Mais mon corps
a commencé à envoyer des signes.
Imparfaits.
Timides.
Mais suffisants.
Dâabord â la respiration.
CalĂ©e sur celle de lâautre,
ne serait-ce quâun instant.
Puis â une prĂ©sence un peu plus longue
dans le regard.
Non pas fixer.
Mais ne plus fuir.
Et ensuite â
le dĂ©placement dâune main.
Pas dans une direction.
Dans une disposition.
Comme si le corps ne disait plus « non »,
mais :
« Je ne sais pas encore si je peux. »
Et cela suffisait.
Jâai cessĂ© de considĂ©rer mon absence de rĂ©ponse
comme un échec.
Je lâai vue comme une maniĂšre
dont je mâĂ©tais protĂ©gĂ© autrefois.
Et aujourdâhui â
comme une langue
que je commence Ă apprendre.
Je ne suis pas un corps
de réactions instantanées.
Je ne suis pas un réflexe.
Je ne suis pas lâimmĂ©diatetĂ©.
Je suis un corps
qui répond avec un décalage.
Mais je réponds.
Parfois, quelquâun me prend dans ses bras,
et je ne sais pas quoi faire de mes mains.
Mais je ne me fige pas.
Je les laisse lĂ , maladroites, suspendues,
jusquâĂ ce quâelles trouvent leur chemin.
Parfois, quelquâun mâembrasse,
et je ne réponds pas tout de suite.
Mais je reste.
Je ne mâĂ©chappe pas.
Tout ne doit pas ĂȘtre instantanĂ©
pour ĂȘtre vrai.
Mon corps ne savait pas répondre,
parce quâil ne connaissait pas
la langue de la sécurité.
Il lâapprend maintenant.
Non par un dictionnaire,
mais par le toucher â
celui qui nâexige aucune validation.
Ce nâest pas une histoire de guĂ©rison.
Câest une histoire de micro-rĂ©actions.
Une main
qui ne se retire pas automatiquement.
Des bras
qui ne se crispent pas dâemblĂ©e.
Une tĂȘte
qui ne détourne plus le visage
au contact de la tendresse.
Câest une histoire de millimĂštre.
Et cela suffit.
Un corps qui fut jadis
seulement un rempart,
commence Ă devenir
un terrain dâexpĂ©rience.
Pas toujours réussie.
Pas toujours cohérente.
Mais mienne.
Et aujourdâhui,
quand je suis seul dans mon lit,
et que la lumiĂšre traverse les rideaux,
je nâattends plus de signal de lâextĂ©rieur.
Je pose ma main sur mon ventre.
Je respire.
Je ne demande pas :
« Est-ce que cela veut dire quelque chose ? »
Je nâattends pas de rĂ©ponse.
Mais je sais que, cette fois â
quand quelque chose surviendra â
je saurai dire :
« Je suis là . »
MĂȘme si dâabord,
ce nâest quâavec mon corps.
đ«đ· Ă la lectrice, au lecteur francophone
Ce texte nâest pas une fiction. Ce nâest pas non plus un tĂ©moignage au sens classique. Câest une lente traversĂ©e.
Jâavais un corps qui ne savait pas rĂ©pondre est un essai Ă©crit par un jeune auteur polonais vivant en France, dans un double contexte dâexil et de reconstruction. Ce nâest pas un texte sur la sexualitĂ© ou lâidentitĂ©, bien que les questions de proximitĂ©, de genre, dâappartenance silencieuse et de tendresse y soient omniprĂ©sentes. Câest une langue de lâintĂ©rieur â une gĂ©ographie du gel, du retard, du souffle suspendu.
Dans cette traduction, jâai fait le choix de prĂ©server la fragmentation du texte â sa syntaxe hachurĂ©e, son rythme presque respiratoire. Chaque ligne est un seuil, un geste avortĂ©, un millimĂštre de prĂ©sence. Le texte ne suit pas une narration classique : il est fait de couches sensorielles, de phrases comme des Ă©chos, de silences porteurs de sens.
Certains termes ou constructions peuvent paraĂźtre inhabituels au lecteur francophone : ils le sont volontairement. Car lâauteur Ă©crit depuis une langue oĂč le corps a Ă©tĂ© longtemps non-dit. Cette traduction nâest donc pas une restitution littĂ©rale. Câest un passage. Une chambre dâĂ©cho. Une tentative de respect radical envers le texte dâorigine.
Je vous invite Ă lire lentement.
Ă respirer avec lui.
Ă ne pas chercher la clĂ©, mais Ă accepter dâouvrir la porte.
- Ć.R.
ë©íë°ìŽí°
- post_id
- fd5b49ed0ab5
- slug
- javais-un-corps-qui-ne-savait-pas-répondre-fd5b49ed0ab5
- url
- https://medium.com/@lukasz.er/javais-un-corps-qui-ne-savait-pas-r%C3%A9pondre-fd5b49ed0ab5
- canonical_url
- https://medium.com/@lukasz.er/javais-un-corps-qui-ne-savait-pas-r%C3%A9pondre-fd5b49ed0ab5
- author_url
- https://medium.com/@lukasz.er
- status
- ok
- fetched_at
- 2026-07-14 03:42:49