Quand tout se joue sur un presque-rien
Première Partie — « Côté pile »
Quand tout se joue sur un presque-rien
Première Partie — « Côté pile »
« One of life’s great cruelties is that quick decisions we make at a certain hour on a certain day, decisions we could have and would have made otherwise on a different day in a different state of mind, end up shaping the years and decades ahead, shaping our very self… » — The Marginalian
Nous avons tous déjà vécu ce moment où, “un certain jour”, “à une certaine heure”, nous avons pris une décision hâtive — peut-être trop hâtive. Une décision que nous aurions certainement prise “différemment un autre jour, dans un autre état d’esprit”. Pourtant, cet instant en vient à “façonner les années et les décennies à venir”.
Et parfois, ce moment de bascule n’est pas un choix, une décision certes précipitée mais tout de même produit de l’entendement. Parfois, c’est tout simplement le résultat d’une émotion qui déborde.
L’Histoire aussi est faite de ces actes irréfléchis.
Ivan le Terrible tue son fils
Au 16e siècle, le tsar de Russie Ivan le Terrible, submergé par la colère, tue son fils aîné, Ivan Ivanovitch.
Rendant une visite impromptue à sa belle-fille, Ivan IV la trouve vêtue d’une robe qu’il juge inappropriée, provoquant sa fureur. Son époux tente de s’interposer, déchaînant encore davantage le courroux du tsar : armé de son sceptre royal, il le frappe à la tempe — le tsarévitch succombera à sa blessure.
En conséquence, lorsqu’Ivan IV meurt au cours d’une partie d’échecs, son seul héritier est son fils cadet, Fedor Ivanovitch. Cependant, celui-ci s’avère incapable de gouverner le pays : son règne marquera la fin de la dynastie des Riourikides, déclenchant une période de grande instabilité politique — le Temps des Troubles.
Ainsi, ces quelques minutes, le 16 Novembre 1581, marqueront irréversiblement l’avenir de la Russie.
Le temps : irréversible
Car c’est là l’essence même du temps : l’irréversibilité. Il avance, inéluctablement, chacun de ses instants — presque insaisissable, “presque-rien” — sculptant le réel.
Vladimir Jankélévitch, philosophe français du XXe siècle, déploie cette tension avec toute la subtilité propre à sa réflexion. Il relève notamment que :
“L’irréversibilité […] nous livrera tous les secrets […] de la vie”
Parce que l’une pourrait-elle avoir un sens sans l’autre ?
Non, répond-il sans hésitation. Le sens, à la fois direction et signification, réside justement dans ce caractère définitif de l’instant, dans l’impossibilité du retour en arrière. Le « Maintenant » — constamment écartelé entre la « futurition » nous projetant dans le juste-après et la « prétérition » nous rattachant au juste-avant — fait sens car il est unique tout en s’inscrivant dans une continuité.
Il en va ainsi de l’existence comme de la musique :
“[Le] retournement d’une mélodie, jouée de la dernière note à la première, [ne donne] rien d’autre qu’une cacophonie informe”
Mais parfois, il est vrai que cette signification nous échappe.
En effet, cette “cacophonie informe”, n’est-ce pas ce que nous expérimentons lorsqu’il nous semble que notre vie n’a plus de sens ? N’avons-nous pas l’impression d’avoir perdu ce précieux fil conducteur, celui qui tient ensemble tous les moments de notre histoire, modelant par là-même notre identité ? Dépourvue de raison d’être, notre destinée ne nous apparaît alors plus que comme une suite de contingences, aussi indifférentes qu’interchangeables.
Pourtant, le temps continue de s’écouler, réaffirmant avec d’autant plus de force qu’il est avant tout une direction, un devenir orienté vers le “Pas-encore du lendemain”. Aussi vivement qu’il le désire, Ivan le Terrible ne peut revenir avant cette date fatidique : ce qui est fait ne peut être défait…
Nos actes : irrévocables
Car il y a “de l’irrévocable en tout irréversible”, souligne encore Jankélévitch. En poursuivant inlassablement sa fuite en avant, le temps condamne ainsi tout espoir d’en annuler la moindre seconde.
Nous avons beau rêver de rembobiner le film pour effacer ce qui n’aurait jamais dû avoir lieu, au fond, nous ne sommes pas dupes. Nous savons pertinemment que chaque moment fige pour toujours une version du présent, excluant du même coup toute alternative :
“il faut renoncer au “bis” comme à une chimère”
Chacun de nos actes est gravé dans le marbre, devenant par là-même irrémédiable — nul retour à la vie possible pour le tsarévitch.
Et bien que nous puissions corriger certaines erreurs, en supprimer les conséquences, il n’est jamais en notre pouvoir de faire disparaitre l’événement lui-même, d’anéantir le moment précis où il s’est produit. Cette fraction de la temporalité nous résiste !
En outre, quand bien même parviendrions-nous à rendre demain quasi-indiscernable d’hier, jamais nous ne serons en mesure de révoquer cette pensée qui nous a traversé l’esprit :
“[…] on ne peut pas à la fois avoir eu un jour l’intention et n’avoir jamais eu l’intention”
Que nous souhaitions l’annihiler, la dissoudre intégralement dans l’océan de l’oubli, il n’en reste pas moins que cet instant est advenu — cette idée, nous l’avons bel et bien envisagée…
Fondamentalement, l’être humain est libre d’agir, de réagir, mais en aucun cas de “désagir”. À nouveau, ce qui est fait ne peut être défait — nous devons y faire face.
La mauvaise conscience
Car la mauvaise conscience se fait de toutes façons un devoir de nous le rappeler. À la fois accusée et jurée, elle se condamne elle-même spontanément, sans même délibérer, prisonnière de sa faute dès l’instant où elle la commet.
La mauvaise foi tente parfois de faire appel du jugement mais cela ne revient qu’à entreprendre une partie d’échecs contre soi-même. Malgré tous les subterfuges déployés, toutes les feintes mises en oeuvre, elle ne peut que retarder le dénouement fatidique : “je suis coupable”.
En effet, tandis que nous espérions fuir l’évidence, le remords s’est installé, condamnant tout échappatoire. Parce que ce n’est pas seulement un écho du passé qui survit dans la conscience ; c’est le passé lui-même. Il s’attarde dans le présent, tel un revenant dont nous ne pouvons nous débarrasser et qui nous tourmente sans répit. Comme le remarque Jankélévitch :
“La marque de la mauvaise conscience est cet anachronisme paradoxal d’un passé qui s’éternise et qui refuse de mourir”
Pareil au fantôme du tsarévitch ayant probablement hanté Ivan IV jusqu’à la fin de ses jours…
Dans les années 1880, alors qu’Alexandre III durcit la répression à l’encontre du mouvement révolutionnaire russe, Ilia Répine, dans un geste délibérément politique, peint Ivan le Terrible et son fils. Son tableau, les représentant tous deux juste après le coup fatal, immortalise un père assailli par le remords, dont le regard trahit l’enfer d’un désespoir infini, auquel il ne peut échapper.
De fait, la conscience désespérée se croit irrémédiablement insolvable : aucune absolution n’est envisageable tant que l’âme reste pétrifiée dans sa souffrance. N’est-ce pas d’ailleurs là le propre du désespoir ? Si le désespéré entrapercevait une lueur au coeur de la nuit, s’il pressentait l’éventualité de sa rédemption, son désespoir serait en fait :
“[…] une belle attitude, une douleur de commande, sans humilité ni sincérité”

En définitive, si Jankélévitch estime que “la douleur du remords n’a d’autre but qu’elle-même”, il croit également que “l’essence même de la moralité réside dans l’impossibilité foncière du rachat”. Ainsi, la mauvaise conscience nous oblige à assumer l’entière responsabilité de nos actes, que ceux-ci marquent l’Histoire ou plus modestement notre existence.
Et comme l’observe The Marginalian, “l’une des grandes cruautés de la vie” est peut-être que cela se joue toujours sur un instant — sur un “presque-rien”… Mais c’est aussi ce qui donne à notre vécu sa valeur inestimable.
Côté pile : le temps est responsable de la conscience paralysée.
Côté face : il est le moteur de la conscience courageuse, tournée vers le devenir — vers l’espoir et vers l’action.

메타데이터
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