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đŸ‡«đŸ‡· Les langues que nous n’avons pas encore créées

Les langues que nous ne parlons pas | 13

Ɓukasz Ratajczak · 2026-02-04 08:01 · 0 claps · 9.6 min read
#essai #identité #langage #amoureux #voix
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đŸ‡«đŸ‡· Les langues que nous n’avons pas encore créées

Les langues que nous ne parlons pas | 13

Partie I : La langue dans laquelle nous apprendrons à nous aimer n’existe pas encore

Le soir, Louis s’assoit prĂšs de moi sur le canapĂ© et prononce un mot que je ne connais pas.

Pas au cours d’une conversation,

mais comme on lance quelque chose entre une gorgée de thé et un silence :

– Tu sais ce que ça veut dire, « mĂ©tissage » ?

Je secoue la tĂȘte.

Il m’explique.

Doucement.

Avec le sourire.

Pas par supériorité,

mais avec la joie de pouvoir m’offrir quelque chose de neuf.

Je répÚte.

– MĂ©-ti-ssage.

Accent faux.

Finale trop dure.

Consonnes trop molles.

Louis me corrige doucement,

non pour corriger,

mais pour se rapprocher.

Il rit.

Pas de moi.

Mais du son qui refuse de se poser dans ma gorge.

De l’étrangetĂ© comique du moment.

Du fait que sa langue ne s’installe pas tout à fait dans la mienne.

Et peut-ĂȘtre que c’est ça, l’essentiel.

Pas la correction.

Mais le fait que l’amour, c’est rĂ©pĂ©ter les mots de l’autre –

non pour les maĂźtriser,

mais pour les effleurer.

Dans cet acte de répétition,

il y a de la tendresse.

Pas celle des films.

Pas une douceur feutrée.

Une tendresse qui reconnaĂźt les frontiĂšres tout en les traversant.

Qui dit : je ne suis pas toi,

mais qui le dit sur un ton : j’aimerais me rapprocher de toi.

Je ne veux pas parler comme toi,

je veux parler avec toi.

Peut-on aimer quelqu’un dans une langue que l’on ne connaüt pas ?

Oui.

Parce que l’amour ne naĂźt pas dans la fluiditĂ©.

Il naĂźt dans les maladresses.

Les balbutiements.

Les mots dits avec hésitation.

Dans un je t’aime à demi ton plus bas,

ou Ă  l’accent Ă©trange.

Quand Lou parle polonais,

son Ƃ sonne comme un u.

Son r est français, trop doux,

comme s’il cherchait à fuir.

Mais quand il dit dziękuję,

je ressens quelque chose

que je ne ressens chez personne d’autre.

Je ressens l’effort.

Le choix.

Une tendresse cachée dans le désordre phonétique.

Peut-ĂȘtre que la vĂ©ritable langue de l’amour

ce n’est pas un idiome partagĂ©,

mais la disposition Ă  ne pas savoir — et Ă  tenter quand mĂȘme.

À ignorer,

mais désirer.

À ne pas dominer la conversation,

mais à s’y plonger, inlassablement.

La langue dans laquelle nous apprendrons Ă  nous aimer

n’existe pas encore.

Elle est en train de naĂźtre.

Pas dans les livres.

Ni en politique.

Ni dans les débats.

Mais dans les infimes ajustements de prononciation.

Dans les corrections d’accents qui ne corrigent rien –

mais qui disent : je t’entends,

mĂȘme si tu ne parles pas encore ma langue.

Peut-ĂȘtre que je n’apprendrai jamais Ă  parler parfaitement français.

Peut-ĂȘtre que Lou ne dira jamais je t’aime comme je l’entends dans ma tĂȘte.

Mais peut-ĂȘtre que ce sont justement ces diffĂ©rences –

ces fissures,

ces déplacements,

ces glissements –

qui façonnent une langue encore inexistante.

Une langue sans rĂšgles,

mais avec un rythme.

Sans dictionnaires,

mais avec un souffle.

Sans logique,

mais avec une proximité.

Et cela suffit pour parler.

Et pour ĂȘtre compris.

Ne serait-ce que par une seule personne.

Sur un seul canapé.

Un seul soir.

Dans une seule erreur de prononciation

qui n’est plus une erreur,

mais un mot nouveau,

qui veut dire : je suis ici.

Partie II : Dictionnaire des prénoms à venir

Il y a des jours oĂč je regarde mon prĂ©nom

comme un mot d’une langue que je n’utilise plus.

Ɓukasz.

Un Ƃ discret, comme des lĂšvres serrĂ©es.

Un k au centre, sec, tranchant.

Un sz soufflé, comme un soupir lùché aprÚs tout le reste.

Un prĂ©nom qui m’allait, enfant –

et qui, plus tard, est devenu carapace.

EmployĂ©, appelĂ©, inscrit, s’inscrivant.

Mais jamais tout Ă  fait mien.

Enfant, je ne connaissais pas d’alternatives.

Chaque garçon portait un prénom,

et derriùre lui — une histoire : un pùre, un grand-pùre, une tradition, un parrain.

Le prénom était un code :

appartenance, origine, genre, statut.

Il ne me demandait pas mon avis.

Il m’avait Ă©tĂ© donnĂ©.

Et moi, je le portais.

Avec gratitude,

avec résignation,

avec résistance.

Toujours sans qu’on me pose la seule vraie question :

et si ce n’était pas moi ?

Ce n’est qu’à Marseille,

lors d’une conversation avec Lou,

que quelque chose a bougé.

On parlait d’enfants –

pas de projets, plutĂŽt de mots.

De prénoms.

– Si tu pouvais choisir un prĂ©nom pour toi-mĂȘme, ce serait lequel ? — m’a-t-il demandĂ©.

Et pour la premiĂšre fois,

j’ai senti que c’était une question rĂ©elle.

Pas un jeu de langage.

Pas un exercice.

Pas un et si.

Mais bien : est-ce que j’ai le droit d’avoir un autre mot pour moi-mĂȘme ?

Je n’ai pas rĂ©pondu tout de suite.

Mais depuis ce jour-lĂ , je reviens souvent Ă  cette question.

Pas pour me rebaptiser.

Pas pour renier ce qui m’a formĂ©.

Mais pour vérifier si la langue qui me nomme

peut encore me contenir.

Le queer, ce n’est pas qu’une identitĂ©.

C’est une langue de demain

qui ne connaĂźt pas encore sa grammaire.

Qui ne repose pas sur la stabilité.

Qui ne fait pas confiance aux catégories.

Qui n’a pas besoin de dĂ©finitions.

Elle ne demande pas : qui es-tu ?

Mais plutît : qui pourrais-tu devenir si tu t’autorisais à ne pas savoir ?

Il y a des prĂ©noms que nous n’avons pas encore prononcĂ©s.

Des prĂ©noms qui ne reconnaissent ni genre, ni lignage –

mais un son.

Qui ne disent pas : je viens de cette famille,

mais : je viens de cet état de matiÚre.

Des prĂ©noms qui ne s’ancrent pas dans un passĂ©,

mais dans un élan vers.

Peut-ĂȘtre que mon prĂ©nom futur

n’est pas un prĂ©nom du tout.

Peut-ĂȘtre que c’est un geste.

Un timbre de voix.

Peut-ĂȘtre que c’est la maniĂšre dont Lou dit mon amour,

et que je me sens plus moi-mĂȘme ainsi

que lorsque j’entends Ɓukasz.

Non pas parce que c’est un meilleur prĂ©nom.

Mais parce qu’il ne porte pas le ton de ma mùre,

ni celui d’un professeur,

ni celui d’un agent administratif.

Seulement le sien.

Seulement maintenant.

Seulement pour moi.

Puis-je ĂȘtre quelqu’un que je ne connais pas encore ?

Oui.

Et peut-ĂȘtre que je le suis dĂ©jĂ .

Je ne sais juste pas encore comment me prononcer entiĂšrement.

Je n’ai pas encore de mot pour me dire.

Je n’ai pas encore construit le dictionnaire oĂč je pourrais habiter.

Mais peut-ĂȘtre que c’est cela,

la vĂ©ritable mesure d’une vie queer :

Vivre dans une langue en cours de création.

Parler non depuis un lieu de savoir,

mais depuis un lieu de désir.

Non pas : je m’appelle ainsi,

mais : je suis en train d’inventer un mot capable de m’abriter.

Et si un jour je trouve ce mot –

je ne l’enfermerai pas dans un acte de naissance.

Je ne le graverai pas dans un document.

Je n’en ferai pas un drapeau.

Je le laisserai ouvert.

Assez ouvert pour pouvoir le changer,

quand je deviendrai à nouveau quelqu’un d’autre.

Partie III : La parole qui ne demande pas l’autorisation de l’État

Sur le bureau,

il y a un formulaire.

Français.

Administratif.

Précis.

Des cases : nom de jeune fille de la mÚre, lieu de naissance, nationalité, sexe.

Tu coches une option.

Homme. Femme.

Aucune place pour l’hĂ©sitation.

Aucune case pour parfois.

Aucune fenĂȘtre pour ça dĂ©pend du jour.

Dans ces lignes,

il n’y a pas de corps.

Pas d’histoire.

Seulement une conformité au systÚme.

À Varsovie,

c’était similaire.

L’esthĂ©tique Ă©tait autre –

moins raffinée, plus brute.

Mais le principe, le mĂȘme :

si tu veux exister officiellement,

tu dois te refermer dans un signe.

X ou Y.

M ou F.

Monsieur ou Madame.

Jamais personne.

Jamais en devenir.

Jamais je ne sais pas encore.

Foucault écrivait que le pouvoir est un systÚme qui organise les corps.

Il ne s’agit pas seulement de contrîle,

mais de transparence forcée.

Le langage administratif ne connaüt pas l’incertitude.

Il est binaire.

Il efface tout ce qui est fluide.

Il ne vise pas Ă  comprendre,

mais Ă  identifier.

Quand tu entres dans une préfecture,

tu n’y entres pas comme une personne,

mais comme un support de données.

Simplifié.

Repassé.

Conforme.

Mais moi,

je ne veux plus ĂȘtre conforme.

Ni au systĂšme.

Ni à l’architecture qui n’admet pas la nuance.

Butler,

quelque part dans les marges de sa théorie de la performativité,

a écrit que ce qui est illisible devient suspect.

Et ce qui est suspect devient une menace.

Autrement dit :

si ton identité ne peut pas se décrire dans les catégories disponibles,

tu n’es pas simplement illisible.

Tu es un problĂšme.

Mais mon corps

ne veut pas ĂȘtre lisible.

Il ne veut pas ĂȘtre dĂ©codĂ© par un algorithme.

Il ne veut pas ĂȘtre interprĂ©tĂ© par un fonctionnaire.

Mon corps veut parler Ă  son propre rythme.

Il veut utiliser les pronoms comme des points d’interrogation,

et non comme des points d’exclamation.

Il veut changer de langue une fois par jour –

non par révolte,

mais par besoin d’ĂȘtre soi dans le temps.

Louis me dit parfois :

– Le systùme ne te comprend pas,

mais moi, si.

Et peut-ĂȘtre que cela suffit.

On n’a pas toujours besoin de l’autorisation de l’État pour exister.

On n’a pas toujours besoin d’une validation sur un document

pour pouvoir parler.

Je suis fatiguĂ© d’une langue qui demande l’autorisation.

Qui cherche un tampon.

Qui se plie Ă  une case.

Je rĂȘve d’une langue

qui n’a pas besoin de lĂ©gitimation.

Qui ne demande pas est-ce que je peux ?

Mais qui — tout simplement — parle.

Pas par insolence.

Pas par révolte.

Par nĂ©cessitĂ© d’ĂȘtre dans un monde

qui ne sait pas encore comment me nommer.

Mais qui, malgrĂ© tout –

m’entend.

Partie IV : CrĂ©erons-nous un jour une langue qui n’exclut pas ?

Sur le balcon,

le silence.

Le soir Ă  Marseille sonne comme une langue

qui ne se presse pas de faire sens.

Les lumiĂšres au loin forment des phrases sans syntaxe.

Des fragments de voix de la rue –

à peine perçus,

filtrĂ©s par le mur et l’air –

me parviennent comme des éclats de pensées

que personne n’a essayĂ© de terminer.

Je suis assis, pieds nus,

dans le peignoir de Lou.

Il sent son odeur,

mais aussi la mienne.

Une langue que je ne peux pas traduire.

Et que je ne veux pas.

Depuis des mois,

une question tourne en moi :

Est-il possible de parler sans rejeter quiconque hors de la langue ?

Il ne s’agit pas de correction politique.

Ni de langage inclusif au sens marketing.

Il s’agit d’une pratique de prĂ©sence.

D’une attention qui ne s’arrĂȘte pas aux pronoms,

mais commence dans la façon de regarder

avant de prononcer le moindre mot.

Je me souviens de moi,

il y a quelques annĂ©es –

convaincu que le langage devait ĂȘtre rĂ©formĂ©.

Qu’il suffisait de changer quelques structures,

donner de nouveaux sens,

élargir les définitions,

construire une grammaire pour les autres.

Mais aujourd’hui,

je pense :

peut-ĂȘtre qu’il ne s’agit pas d’inventer une nouvelle langue.

Peut-ĂȘtre qu’il s’agit d’utiliser les mots existants

avec une autre température.

On n’a pas besoin de mots parfaits.

On a besoin de mots qui ne ferment pas.

Qui n’exigent pas de dĂ©claration.

Qui permettent de dire :

je ne sais pas encore.

Je suis encore en train de me créer.

Je n’ai pas encore de passĂ© pour moi-mĂȘme.

Lou sort sur le balcon.

Il me regarde.

Il ne dit rien.

Mais j’entends son je suis là.

Son je te vois.

Son tu n’as pas besoin de bien parler aujourd’hui.

Et c’est là que je comprends :

la langue n’a pas besoin d’ĂȘtre parfaite

pour ĂȘtre tendre.

Elle peut ĂȘtre faite de respirations,

de silences,

de fautes phonétiques,

de pauses dans les phrases

qui ne sont pas des faiblesses,

mais des formes d’assentiment.

Suis-je capable de parler sans blesser –

mĂȘme moi-mĂȘme ?

Cette question n’a pas de rĂ©ponse unique.

Mais peut-ĂȘtre que la rĂ©ponse n’est pas nĂ©cessaire.

Peut-ĂȘtre qu’il suffit de savoir

que les mots peuvent ĂȘtre

soit des murs,

soit des passages.

Et que toute conversation commence par une décision :

veux-je fermer ou veux-je ouvrir ?

Les langues que nous n’avons pas encore créées

existent dĂ©jĂ  –

dans les regards qui n’attendent pas de rĂ©ponse.

Dans les gestes qui ne demandent pas la permission

parce qu’ils sont la permission.

Dans les silences qui ne signifient pas l’abandon,

mais l’accueil total de la prĂ©sence de l’autre.

Il ne s’agit pas de crĂ©er une langue universelle.

Il s’agit de renoncer à la langue comme instrument de pouvoir.

Et de commencer Ă  la traiter

comme un espace sans serrures.

Sur le balcon,

la fraĂźcheur tombe.

Marseille respire.

Je ne sais pas dans quelle langue parle la nuit.

Mais je sais que si nous voulons crĂ©er une langue qui n’exclut pas,

il faudra commencer non par les mots –

mais par la disposition Ă  ĂȘtre prĂ©sent dans la voix de l’autre.

Sans vouloir corriger.

Sans chercher Ă  s’y reflĂ©ter.

Juste — ĂȘtre.

Et parler.

Doucement.

Avec attention.

Toujours Ă  partir d’un lieu restĂ© ouvert.

đŸ‡«đŸ‡· À la lectrice, au lecteur francophone

Chers lecteurs,

Le texte que vous tenez entre vos mains a été écrit en polonais,

mais au rythme d’un quotidien français.

Il est nĂ© dans un espace suspendu –

entre les langues,

les villes,

les tendresses.

Je crois que beaucoup de choses essentielles ici se disent d’elles-mĂȘmes :

la proximitĂ© qui naĂźt de l’absence de code commun ;

l’identitĂ© qui dĂ©borde le cadre des formulaires ;

la langue qui ne commande pas, mais qui demande la présence.

Mais certains fragments peuvent nĂ©cessiter un Ă©clairage –

non comme une note en bas de page,

mais comme une invitation à lire plus profondément.

D’abord : le polonais est une langue trùs flexionnelle,

avec une musicalité différente du français.

Dans sa douceur comme dans sa duretĂ© se logent des nuances d’identitĂ©

que l’on ne traduit pas toujours,

mais que l’on peut ressentir.

Il en va ainsi de mon prĂ©nom — Ɓukasz –

dont le son porte en lui une tension entre ce qui a été donné

et ce qui a été accepté.

Ensuite : le texte s’ancre dans l’expĂ©rience de la vie queer en Pologne,

oĂč la langue publique prĂ©voit rarement un espace

pour ce qui est fluide, indicible, ambigu.

Cette expérience est mise en regard

non pour idéaliser le quotidien français,

mais pour montrer combien diffĂšrent les rythmes

des mots qui tentent de dire le soi.

Enfin : ce texte est traversé de gestes sonores, de silences, de respirations,

que je n’ai pas voulu traduire mĂ©caniquement.

J’ai cherchĂ© non des Ă©quivalents,

mais des résonances.

Il ne s’agit pas d’une traduction –

mais d’une autre version de la mĂȘme intimitĂ©,

revĂȘtue d’un autre tissu linguistique.

Je vous laisse ce texte avec l’espoir

que, lu en français,

il ne soit pas un Ă©cho Ă©tranger Ă  l’original,

mais une nouvelle proximité.

Qu’il devienne un espace

oĂč ce qui n’est pas compris

n’est pas exclu –

mais entendu autrement.

– Ɓ.R.


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