đ«đ· Les langues que nous nâavons pas encore créées
Les langues que nous ne parlons pas | 13
đ«đ· Les langues que nous nâavons pas encore créées
Les langues que nous ne parlons pas | 13
Partie I : La langue dans laquelle nous apprendrons Ă nous aimer nâexiste pas encore
Le soir, Louis sâassoit prĂšs de moi sur le canapĂ© et prononce un mot que je ne connais pas.
Pas au cours dâune conversation,
mais comme on lance quelque chose entre une gorgée de thé et un silence :
â Tu sais ce que ça veut dire, « mĂ©tissage » ?
Je secoue la tĂȘte.
Il mâexplique.
Doucement.
Avec le sourire.
Pas par supériorité,
mais avec la joie de pouvoir mâoffrir quelque chose de neuf.
Je répÚte.
â MĂ©-ti-ssage.
Accent faux.
Finale trop dure.
Consonnes trop molles.
Louis me corrige doucement,
non pour corriger,
mais pour se rapprocher.
Il rit.
Pas de moi.
Mais du son qui refuse de se poser dans ma gorge.
De lâĂ©trangetĂ© comique du moment.
Du fait que sa langue ne sâinstalle pas tout Ă fait dans la mienne.
Et peut-ĂȘtre que câest ça, lâessentiel.
Pas la correction.
Mais le fait que lâamour, câest rĂ©pĂ©ter les mots de lâautre â
non pour les maĂźtriser,
mais pour les effleurer.
Dans cet acte de répétition,
il y a de la tendresse.
Pas celle des films.
Pas une douceur feutrée.
Une tendresse qui reconnaĂźt les frontiĂšres tout en les traversant.
Qui dit : je ne suis pas toi,
mais qui le dit sur un ton : jâaimerais me rapprocher de toi.
Je ne veux pas parler comme toi,
je veux parler avec toi.
Peut-on aimer quelquâun dans une langue que lâon ne connaĂźt pas ?
Oui.
Parce que lâamour ne naĂźt pas dans la fluiditĂ©.
Il naĂźt dans les maladresses.
Les balbutiements.
Les mots dits avec hésitation.
Dans un je tâaime Ă demi ton plus bas,
ou Ă lâaccent Ă©trange.
Quand Lou parle polonais,
son Ć sonne comme un u.
Son r est français, trop doux,
comme sâil cherchait Ă fuir.
Mais quand il dit dziÄkujÄ,
je ressens quelque chose
que je ne ressens chez personne dâautre.
Je ressens lâeffort.
Le choix.
Une tendresse cachée dans le désordre phonétique.
Peut-ĂȘtre que la vĂ©ritable langue de lâamour
ce nâest pas un idiome partagĂ©,
mais la disposition Ă ne pas savoir â et Ă tenter quand mĂȘme.
Ă ignorer,
mais désirer.
Ă ne pas dominer la conversation,
mais Ă sây plonger, inlassablement.
La langue dans laquelle nous apprendrons Ă nous aimer
nâexiste pas encore.
Elle est en train de naĂźtre.
Pas dans les livres.
Ni en politique.
Ni dans les débats.
Mais dans les infimes ajustements de prononciation.
Dans les corrections dâaccents qui ne corrigent rien â
mais qui disent : je tâentends,
mĂȘme si tu ne parles pas encore ma langue.
Peut-ĂȘtre que je nâapprendrai jamais Ă parler parfaitement français.
Peut-ĂȘtre que Lou ne dira jamais je tâaime comme je lâentends dans ma tĂȘte.
Mais peut-ĂȘtre que ce sont justement ces diffĂ©rences â
ces fissures,
ces déplacements,
ces glissements â
qui façonnent une langue encore inexistante.
Une langue sans rĂšgles,
mais avec un rythme.
Sans dictionnaires,
mais avec un souffle.
Sans logique,
mais avec une proximité.
Et cela suffit pour parler.
Et pour ĂȘtre compris.
Ne serait-ce que par une seule personne.
Sur un seul canapé.
Un seul soir.
Dans une seule erreur de prononciation
qui nâest plus une erreur,
mais un mot nouveau,
qui veut dire : je suis ici.
Partie II : Dictionnaire des prénoms à venir
Il y a des jours oĂč je regarde mon prĂ©nom
comme un mot dâune langue que je nâutilise plus.
Ćukasz.
Un Ć discret, comme des lĂšvres serrĂ©es.
Un k au centre, sec, tranchant.
Un sz soufflé, comme un soupir lùché aprÚs tout le reste.
Un prĂ©nom qui mâallait, enfant â
et qui, plus tard, est devenu carapace.
EmployĂ©, appelĂ©, inscrit, sâinscrivant.
Mais jamais tout Ă fait mien.
Enfant, je ne connaissais pas dâalternatives.
Chaque garçon portait un prénom,
et derriĂšre lui â une histoire : un pĂšre, un grand-pĂšre, une tradition, un parrain.
Le prénom était un code :
appartenance, origine, genre, statut.
Il ne me demandait pas mon avis.
Il mâavait Ă©tĂ© donnĂ©.
Et moi, je le portais.
Avec gratitude,
avec résignation,
avec résistance.
Toujours sans quâon me pose la seule vraie question :
et si ce nâĂ©tait pas moi ?
Ce nâest quâĂ Marseille,
lors dâune conversation avec Lou,
que quelque chose a bougé.
On parlait dâenfants â
pas de projets, plutĂŽt de mots.
De prénoms.
â Si tu pouvais choisir un prĂ©nom pour toi-mĂȘme, ce serait lequel ? â mâa-t-il demandĂ©.
Et pour la premiĂšre fois,
jâai senti que câĂ©tait une question rĂ©elle.
Pas un jeu de langage.
Pas un exercice.
Pas un et si.
Mais bien : est-ce que jâai le droit dâavoir un autre mot pour moi-mĂȘme ?
Je nâai pas rĂ©pondu tout de suite.
Mais depuis ce jour-lĂ , je reviens souvent Ă cette question.
Pas pour me rebaptiser.
Pas pour renier ce qui mâa formĂ©.
Mais pour vérifier si la langue qui me nomme
peut encore me contenir.
Le queer, ce nâest pas quâune identitĂ©.
Câest une langue de demain
qui ne connaĂźt pas encore sa grammaire.
Qui ne repose pas sur la stabilité.
Qui ne fait pas confiance aux catégories.
Qui nâa pas besoin de dĂ©finitions.
Elle ne demande pas : qui es-tu ?
Mais plutĂŽt : qui pourrais-tu devenir si tu tâautorisais Ă ne pas savoir ?
Il y a des prĂ©noms que nous nâavons pas encore prononcĂ©s.
Des prĂ©noms qui ne reconnaissent ni genre, ni lignage â
mais un son.
Qui ne disent pas : je viens de cette famille,
mais : je viens de cet état de matiÚre.
Des prĂ©noms qui ne sâancrent pas dans un passĂ©,
mais dans un élan vers.
Peut-ĂȘtre que mon prĂ©nom futur
nâest pas un prĂ©nom du tout.
Peut-ĂȘtre que câest un geste.
Un timbre de voix.
Peut-ĂȘtre que câest la maniĂšre dont Lou dit mon amour,
et que je me sens plus moi-mĂȘme ainsi
que lorsque jâentends Ćukasz.
Non pas parce que câest un meilleur prĂ©nom.
Mais parce quâil ne porte pas le ton de ma mĂšre,
ni celui dâun professeur,
ni celui dâun agent administratif.
Seulement le sien.
Seulement maintenant.
Seulement pour moi.
Puis-je ĂȘtre quelquâun que je ne connais pas encore ?
Oui.
Et peut-ĂȘtre que je le suis dĂ©jĂ .
Je ne sais juste pas encore comment me prononcer entiĂšrement.
Je nâai pas encore de mot pour me dire.
Je nâai pas encore construit le dictionnaire oĂč je pourrais habiter.
Mais peut-ĂȘtre que câest cela,
la vĂ©ritable mesure dâune vie queer :
Vivre dans une langue en cours de création.
Parler non depuis un lieu de savoir,
mais depuis un lieu de désir.
Non pas : je mâappelle ainsi,
mais : je suis en train dâinventer un mot capable de mâabriter.
Et si un jour je trouve ce mot â
je ne lâenfermerai pas dans un acte de naissance.
Je ne le graverai pas dans un document.
Je nâen ferai pas un drapeau.
Je le laisserai ouvert.
Assez ouvert pour pouvoir le changer,
quand je deviendrai Ă nouveau quelquâun dâautre.
Partie III : La parole qui ne demande pas lâautorisation de lâĂtat
Sur le bureau,
il y a un formulaire.
Français.
Administratif.
Précis.
Des cases : nom de jeune fille de la mÚre, lieu de naissance, nationalité, sexe.
Tu coches une option.
Homme. Femme.
Aucune place pour lâhĂ©sitation.
Aucune case pour parfois.
Aucune fenĂȘtre pour ça dĂ©pend du jour.
Dans ces lignes,
il nây a pas de corps.
Pas dâhistoire.
Seulement une conformité au systÚme.
Ă Varsovie,
câĂ©tait similaire.
LâesthĂ©tique Ă©tait autre â
moins raffinée, plus brute.
Mais le principe, le mĂȘme :
si tu veux exister officiellement,
tu dois te refermer dans un signe.
X ou Y.
M ou F.
Monsieur ou Madame.
Jamais personne.
Jamais en devenir.
Jamais je ne sais pas encore.
Foucault écrivait que le pouvoir est un systÚme qui organise les corps.
Il ne sâagit pas seulement de contrĂŽle,
mais de transparence forcée.
Le langage administratif ne connaĂźt pas lâincertitude.
Il est binaire.
Il efface tout ce qui est fluide.
Il ne vise pas Ă comprendre,
mais Ă identifier.
Quand tu entres dans une préfecture,
tu nây entres pas comme une personne,
mais comme un support de données.
Simplifié.
Repassé.
Conforme.
Mais moi,
je ne veux plus ĂȘtre conforme.
Ni au systĂšme.
Ni Ă lâarchitecture qui nâadmet pas la nuance.
Butler,
quelque part dans les marges de sa théorie de la performativité,
a écrit que ce qui est illisible devient suspect.
Et ce qui est suspect devient une menace.
Autrement dit :
si ton identité ne peut pas se décrire dans les catégories disponibles,
tu nâes pas simplement illisible.
Tu es un problĂšme.
Mais mon corps
ne veut pas ĂȘtre lisible.
Il ne veut pas ĂȘtre dĂ©codĂ© par un algorithme.
Il ne veut pas ĂȘtre interprĂ©tĂ© par un fonctionnaire.
Mon corps veut parler Ă son propre rythme.
Il veut utiliser les pronoms comme des points dâinterrogation,
et non comme des points dâexclamation.
Il veut changer de langue une fois par jour â
non par révolte,
mais par besoin dâĂȘtre soi dans le temps.
Louis me dit parfois :
â Le systĂšme ne te comprend pas,
mais moi, si.
Et peut-ĂȘtre que cela suffit.
On nâa pas toujours besoin de lâautorisation de lâĂtat pour exister.
On nâa pas toujours besoin dâune validation sur un document
pour pouvoir parler.
Je suis fatiguĂ© dâune langue qui demande lâautorisation.
Qui cherche un tampon.
Qui se plie Ă une case.
Je rĂȘve dâune langue
qui nâa pas besoin de lĂ©gitimation.
Qui ne demande pas est-ce que je peux ?
Mais qui â tout simplement â parle.
Pas par insolence.
Pas par révolte.
Par nĂ©cessitĂ© dâĂȘtre dans un monde
qui ne sait pas encore comment me nommer.
Mais qui, malgrĂ© tout â
mâentend.
Partie IV : CrĂ©erons-nous un jour une langue qui nâexclut pas ?
Sur le balcon,
le silence.
Le soir Ă Marseille sonne comme une langue
qui ne se presse pas de faire sens.
Les lumiĂšres au loin forment des phrases sans syntaxe.
Des fragments de voix de la rue â
à peine perçus,
filtrĂ©s par le mur et lâair â
me parviennent comme des éclats de pensées
que personne nâa essayĂ© de terminer.
Je suis assis, pieds nus,
dans le peignoir de Lou.
Il sent son odeur,
mais aussi la mienne.
Une langue que je ne peux pas traduire.
Et que je ne veux pas.
Depuis des mois,
une question tourne en moi :
Est-il possible de parler sans rejeter quiconque hors de la langue ?
Il ne sâagit pas de correction politique.
Ni de langage inclusif au sens marketing.
Il sâagit dâune pratique de prĂ©sence.
Dâune attention qui ne sâarrĂȘte pas aux pronoms,
mais commence dans la façon de regarder
avant de prononcer le moindre mot.
Je me souviens de moi,
il y a quelques annĂ©es â
convaincu que le langage devait ĂȘtre rĂ©formĂ©.
Quâil suffisait de changer quelques structures,
donner de nouveaux sens,
élargir les définitions,
construire une grammaire pour les autres.
Mais aujourdâhui,
je pense :
peut-ĂȘtre quâil ne sâagit pas dâinventer une nouvelle langue.
Peut-ĂȘtre quâil sâagit dâutiliser les mots existants
avec une autre température.
On nâa pas besoin de mots parfaits.
On a besoin de mots qui ne ferment pas.
Qui nâexigent pas de dĂ©claration.
Qui permettent de dire :
je ne sais pas encore.
Je suis encore en train de me créer.
Je nâai pas encore de passĂ© pour moi-mĂȘme.
Lou sort sur le balcon.
Il me regarde.
Il ne dit rien.
Mais jâentends son je suis lĂ .
Son je te vois.
Son tu nâas pas besoin de bien parler aujourdâhui.
Et câest lĂ que je comprends :
la langue nâa pas besoin dâĂȘtre parfaite
pour ĂȘtre tendre.
Elle peut ĂȘtre faite de respirations,
de silences,
de fautes phonétiques,
de pauses dans les phrases
qui ne sont pas des faiblesses,
mais des formes dâassentiment.
Suis-je capable de parler sans blesser â
mĂȘme moi-mĂȘme ?
Cette question nâa pas de rĂ©ponse unique.
Mais peut-ĂȘtre que la rĂ©ponse nâest pas nĂ©cessaire.
Peut-ĂȘtre quâil suffit de savoir
que les mots peuvent ĂȘtre
soit des murs,
soit des passages.
Et que toute conversation commence par une décision :
veux-je fermer ou veux-je ouvrir ?
Les langues que nous nâavons pas encore créées
existent dĂ©jĂ â
dans les regards qui nâattendent pas de rĂ©ponse.
Dans les gestes qui ne demandent pas la permission
parce quâils sont la permission.
Dans les silences qui ne signifient pas lâabandon,
mais lâaccueil total de la prĂ©sence de lâautre.
Il ne sâagit pas de crĂ©er une langue universelle.
Il sâagit de renoncer Ă la langue comme instrument de pouvoir.
Et de commencer Ă la traiter
comme un espace sans serrures.
Sur le balcon,
la fraĂźcheur tombe.
Marseille respire.
Je ne sais pas dans quelle langue parle la nuit.
Mais je sais que si nous voulons crĂ©er une langue qui nâexclut pas,
il faudra commencer non par les mots â
mais par la disposition Ă ĂȘtre prĂ©sent dans la voix de lâautre.
Sans vouloir corriger.
Sans chercher Ă sây reflĂ©ter.
Juste â ĂȘtre.
Et parler.
Doucement.
Avec attention.
Toujours Ă partir dâun lieu restĂ© ouvert.
đ«đ· Ă la lectrice, au lecteur francophone
Chers lecteurs,
Le texte que vous tenez entre vos mains a été écrit en polonais,
mais au rythme dâun quotidien français.
Il est nĂ© dans un espace suspendu â
entre les langues,
les villes,
les tendresses.
Je crois que beaucoup de choses essentielles ici se disent dâelles-mĂȘmes :
la proximitĂ© qui naĂźt de lâabsence de code commun ;
lâidentitĂ© qui dĂ©borde le cadre des formulaires ;
la langue qui ne commande pas, mais qui demande la présence.
Mais certains fragments peuvent nĂ©cessiter un Ă©clairage â
non comme une note en bas de page,
mais comme une invitation à lire plus profondément.
Dâabord : le polonais est une langue trĂšs flexionnelle,
avec une musicalité différente du français.
Dans sa douceur comme dans sa duretĂ© se logent des nuances dâidentitĂ©
que lâon ne traduit pas toujours,
mais que lâon peut ressentir.
Il en va ainsi de mon prĂ©nom â Ćukasz â
dont le son porte en lui une tension entre ce qui a été donné
et ce qui a été accepté.
Ensuite : le texte sâancre dans lâexpĂ©rience de la vie queer en Pologne,
oĂč la langue publique prĂ©voit rarement un espace
pour ce qui est fluide, indicible, ambigu.
Cette expérience est mise en regard
non pour idéaliser le quotidien français,
mais pour montrer combien diffĂšrent les rythmes
des mots qui tentent de dire le soi.
Enfin : ce texte est traversé de gestes sonores, de silences, de respirations,
que je nâai pas voulu traduire mĂ©caniquement.
Jâai cherchĂ© non des Ă©quivalents,
mais des résonances.
Il ne sâagit pas dâune traduction â
mais dâune autre version de la mĂȘme intimitĂ©,
revĂȘtue dâun autre tissu linguistique.
Je vous laisse ce texte avec lâespoir
que, lu en français,
il ne soit pas un Ă©cho Ă©tranger Ă lâoriginal,
mais une nouvelle proximité.
Quâil devienne un espace
oĂč ce qui nâest pas compris
nâest pas exclu â
mais entendu autrement.
â Ć.R.
ë©íë°ìŽí°
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- 2026-07-13 06:23:13